31 décembre 1895.

Quelle horrible nuit! Des rêves étranges, des cauchemars absurdes suivis

d'abondantes transpirations.

J'ai vu arriver ce matin, aux premières heures du jour, le bateau venant

de Cayenne. Depuis ce matin, je suis dans une anxiété étrange, je me

demande à chaque instant si j'ai enfin des nouvelles des miens.

Et le coeur bat à se rompre, dans cette attente angoissée.

1er janvier 1896.

J'ai enfin reçu hier au soir les lettres d'octobre et de novembre.

Toujours rien; la vérité n'est pas encore découverte.

Mais aussi quelle douleur j'ai causée à Lucie par mes dernières lettres;

comme je lui arrache l'âme par mon impatience, et la sienne est

cependant aussi grande que la mienne!

*

* *

Voici quelques extraits des lettres de ma femme que je reçus le 1er

janvier 1896:

Paris, 10 octobre 1895.

Ce courrier, mon cher mari, ne m'a apporté qu'une seule lettre de toi;

celle que tu m'as écrite le 5 août ne m'est pas parvenue; comme

toujours ces chères lignes écrites de ta main, la seule manifestation

que j'aie de ton existence, viennent me réconforter, ton courage

ravive le mien, ton énergie me donne des forces pour supporter la

lutte...

Paris, 15 octobre 1895.

Cette date me rappelle de si pénibles souvenirs que je ne puis me

passer de venir un moment auprès de toi. Je me sens mieux, et il me

semble que je te fais du bien à toi aussi. Je ne veux plus te reparler

de ces horribles journées que nous avons supportées chacun souffrant

de son côté; il vaut mieux ne plus y penser, la plaie est toujours

ouverte et il est inutile de la rendre plus cuisante encore; mais je

veux te dire que nous sommes pleins de confiance et d'espoir, que

notre volonté d'arriver nous fera triompher des obstacles et que nous

aurons enfin raison des misérables qui ont commis ce crime infâme...

Paris, 25 octobre 1895.

Les mois sont longs lorsqu'on souffre aussi cruellement; ils se

ressemblent tous par leur monotonie, leur tristesse. Voici un nouveau

courrier; comme les précédents, il t'apportera des paroles d'espoir et

l'écho de notre immense affection... L'attente est longue et atroce,

mais compte sur nous, elle ne sera pas vaine...

Paris, 10 novembre 1895.

Je lis et relis la seule lettre que j'aie de toi, la seule que ce

courrier m'ait remise et que je viens de recevoir seulement ce matin.

C'est bien peu, mais je suis encore trop heureuse de posséder ce

pauvre petit écho de ta personne chérie. Je ne doute pas que tu sois

venu souvent causer avec moi, si pénible que cela puisse t'être

d'écrire, ne pouvant rien me dire, et t'abstenant de déverser ton

coeur de crainte de me faire trop mal.

Pourquoi ne pas me remettre ces lettres qui sont ma seule consolation?

Pourquoi rendre encore plus pénible la situation de deux êtres déjà si

malheureux?...

Nos petits Pierre et Jeanne continuent à être de bons et braves

enfants pleins de coeur, aimables pour tout le monde; ils ont bonne

mine tous deux, deviennent de jour en jour plus grands et plus forts.

Quel bonheur ce sera pour toi quand nous aurons enfin fait connaître

la vérité, de tenir dans tes bras ces chers petits êtres que tu aimes

tant, pour qui tu souffres si cruellement et qui te rendront par leur

affection la vie heureuse et douce.

Paris, 25 novembre 1895, minuit.

Je dois remettre les lettres demain matin pour qu'elles prennent le

bateau du 9 décembre, et malgré l'heure avancée de la nuit, je ne puis

m'empêcher de venir causer encore une fois avec toi. C'est pour moi un

déchirement que de laisser partir ces lignes inanimées, banales et

froides qui sont si loin de répondre à ma pensée, à ma tendresse, à

mon affection. Je ne peux t'exprimer ce que je ressens pour toi, le

sentiment est trop violent pour que je puisse le décrire; mais il me

semble que je ne suis plus qu'une partie de moi-même: mon âme, mon

coeur sont là-bas, dans ces îles lointaines, auprès de toi, mon mari

bien aimé. Ma pensée nuit et jour est avec toi; cela m'aide à vivre et

m'est un puissant soutien...

Cinq années de ma vie, 1894-1899 · 第 96 / 171 题