J'ai reçu les lettres de ma famille. Toujours rien. Il s'élevait de
toutes ces lettres un tel cri d'agonie, un tel cri de souffrances, que
tout mon être en a été profondément secoué.
Aussi, je viens d'adresser la lettre suivante à Monsieur le Président de
la République:
«Accusé, puis condamné sur une preuve d'écriture, pour le crime le
plus infâme qu'un soldat puisse commettre, j'ai déclaré et je déclare
encore que je n'ai pas écrit la lettre qu'on m'impute, que je n'ai
jamais forfait à l'honneur.
«Depuis un an, je lutte, seul avec ma conscience, contre la fatalité
la plus épouvantable qui puisse s'acharner après un homme.
«Je ne parle pas des souffrances physiques, elles ne sont rien; les
peines du coeur sont tout.
«Souffrir ainsi est déjà épouvantable, mais sentir souffrir tous les
siens autour de soi, est horrible. C'est l'agonie de toute une famille
pour un crime abominable que je n'ai jamais commis.
«Je ne viens solliciter ni grâces, ni faveurs, ni convictions morales;
je demande, je supplie qu'on fasse la lumière pleine, entière, sur
cette machination dont ma famille et moi sommes les malheureuses et
épouvantables victimes.
«Si j'ai vécu, Monsieur le Président, si j'arrive encore à vivre,
c'est que le devoir sacré que j'ai à remplir vis-à-vis de tous les
miens remplit mon âme et la gouverne; autrement j'aurais déjà succombé
sous un fardeau trop lourd pour des épaules humaines.
«Au nom de mon honneur arraché par une erreur épouvantable, au nom de
ma femme, au nom de mes enfants--oh! Monsieur le Président, rien qu'à
cette dernière pensée, mon coeur de père, de Français, d'honnête
homme, rugit et hurle de douleur--je vous demande justice, et cette
justice pour laquelle je vous sollicite, avec toute mon âme, avec
toutes les forces de mon coeur, les mains jointes dans une prière
suprême, c'est de faire faire la lumière sur cette tragique histoire,
de faire cesser ainsi le martyre effroyable d'un soldat et d'une
famille pour lesquels l'honneur est tout.»
J'écris aussi à Lucie d'agir par elle-même, énergiquement, résolument,
car ce martyre finira par nous jeter tous par terre.
On me dit que je pense plus aux souffrances des autres qu'aux miennes
propres. Ah! certes oui, car si j'étais seul au monde, si je me laissais
aller à ne penser qu'à moi, il y a longtemps que ma tombe serait
creusée.
Ce qui me donne précisément ma force, c'est la pensée de Lucie, celle de
mes enfants.
Ah! mes chers enfants! Mourir, peu m'importe. Mais avant de mourir, je
veux savoir que le nom de mes enfants est lavé de cette souillure.
*
* *
Quelques extraits des lettres de ma femme que je reçus en octobre:
Paris, 4 août 1895.
Je n'ai pas la patience d'attendre ton courrier pour t'écrire, j'ai
besoin de causer un peu avec toi, de me rapprocher de ton âme si
belle, si éprouvée, et de puiser en toi une nouvelle provision de
force et de courage.
Paris, 12 août 1895.
Enfin, j'ai reçu tes lettres, je les dévore, je les lis, je les relis,
avec une avidité insatiable.
Quand pourrai-je, par ma sollicitude, par mon affection, effacer
complètement en toi le souvenir de ces atroces journées, de cette
terrible année qui a tracé dans ton coeur une blessure si profonde. Je
voudrais pouvoir tripler mes forces pour hâter ce moment si
anxieusement attendu et montrer au monde entier que nous sommes purs
de cette boue infâme que l'on nous a jetée à la face...
Paris, 19 août 1895.
Quand je veux diminuer un peu l'énervement de l'attente, quand je veux
atténuer ma fièvre d'impatience, c'est auprès de toi que je viens
reprendre du calme, de nouvelles forces.
Ce qui me navre, c'est de penser que seul, loin de tous ceux que tu
aimes et qui t'aiment de toute leur âme, tu es en proie à une attente
terrible; tu te tortures l'esprit à éclaircir ce mystère et ton pauvre
coeur si bon, ta conscience si droite, ne peuvent croire à tant
d'infamie...