5 octobre 1895.

J'ai reçu les lettres de ma famille. Toujours rien. Il s'élevait de

toutes ces lettres un tel cri d'agonie, un tel cri de souffrances, que

tout mon être en a été profondément secoué.

Aussi, je viens d'adresser la lettre suivante à Monsieur le Président de

la République:

«Accusé, puis condamné sur une preuve d'écriture, pour le crime le

plus infâme qu'un soldat puisse commettre, j'ai déclaré et je déclare

encore que je n'ai pas écrit la lettre qu'on m'impute, que je n'ai

jamais forfait à l'honneur.

«Depuis un an, je lutte, seul avec ma conscience, contre la fatalité

la plus épouvantable qui puisse s'acharner après un homme.

«Je ne parle pas des souffrances physiques, elles ne sont rien; les

peines du coeur sont tout.

«Souffrir ainsi est déjà épouvantable, mais sentir souffrir tous les

siens autour de soi, est horrible. C'est l'agonie de toute une famille

pour un crime abominable que je n'ai jamais commis.

«Je ne viens solliciter ni grâces, ni faveurs, ni convictions morales;

je demande, je supplie qu'on fasse la lumière pleine, entière, sur

cette machination dont ma famille et moi sommes les malheureuses et

épouvantables victimes.

«Si j'ai vécu, Monsieur le Président, si j'arrive encore à vivre,

c'est que le devoir sacré que j'ai à remplir vis-à-vis de tous les

miens remplit mon âme et la gouverne; autrement j'aurais déjà succombé

sous un fardeau trop lourd pour des épaules humaines.

«Au nom de mon honneur arraché par une erreur épouvantable, au nom de

ma femme, au nom de mes enfants--oh! Monsieur le Président, rien qu'à

cette dernière pensée, mon coeur de père, de Français, d'honnête

homme, rugit et hurle de douleur--je vous demande justice, et cette

justice pour laquelle je vous sollicite, avec toute mon âme, avec

toutes les forces de mon coeur, les mains jointes dans une prière

suprême, c'est de faire faire la lumière sur cette tragique histoire,

de faire cesser ainsi le martyre effroyable d'un soldat et d'une

famille pour lesquels l'honneur est tout.»

J'écris aussi à Lucie d'agir par elle-même, énergiquement, résolument,

car ce martyre finira par nous jeter tous par terre.

On me dit que je pense plus aux souffrances des autres qu'aux miennes

propres. Ah! certes oui, car si j'étais seul au monde, si je me laissais

aller à ne penser qu'à moi, il y a longtemps que ma tombe serait

creusée.

Ce qui me donne précisément ma force, c'est la pensée de Lucie, celle de

mes enfants.

Ah! mes chers enfants! Mourir, peu m'importe. Mais avant de mourir, je

veux savoir que le nom de mes enfants est lavé de cette souillure.

*

* *

Quelques extraits des lettres de ma femme que je reçus en octobre:

Paris, 4 août 1895.

Je n'ai pas la patience d'attendre ton courrier pour t'écrire, j'ai

besoin de causer un peu avec toi, de me rapprocher de ton âme si

belle, si éprouvée, et de puiser en toi une nouvelle provision de

force et de courage.

Paris, 12 août 1895.

Enfin, j'ai reçu tes lettres, je les dévore, je les lis, je les relis,

avec une avidité insatiable.

Quand pourrai-je, par ma sollicitude, par mon affection, effacer

complètement en toi le souvenir de ces atroces journées, de cette

terrible année qui a tracé dans ton coeur une blessure si profonde. Je

voudrais pouvoir tripler mes forces pour hâter ce moment si

anxieusement attendu et montrer au monde entier que nous sommes purs

de cette boue infâme que l'on nous a jetée à la face...

Paris, 19 août 1895.

Quand je veux diminuer un peu l'énervement de l'attente, quand je veux

atténuer ma fièvre d'impatience, c'est auprès de toi que je viens

reprendre du calme, de nouvelles forces.

Ce qui me navre, c'est de penser que seul, loin de tous ceux que tu

aimes et qui t'aiment de toute leur âme, tu es en proie à une attente

terrible; tu te tortures l'esprit à éclaircir ce mystère et ton pauvre

coeur si bon, ta conscience si droite, ne peuvent croire à tant

d'infamie...

Cinq années de ma vie, 1894-1899 · 第 67 / 171 题