Quelques jours après cette scène de désolation, Raphaël se trouva

par une matinée du mois de mars assis dans un fauteuil, entouré de

quatre médecins qui l’avaient fait placer au jour devant la fenêtre

de sa chambre, et tour à tour lui tâtaient le pouls, le palpaient,

l’interrogeaient avec une apparence d’intérêt. Le malade épiait leurs

pensées en interprétant et leurs gestes et les moindres plis qui se

formaient sur leurs fronts. Cette consultation était sa dernière

espérance. Ces juges suprêmes allaient lui prononcer un arrêt de vie

ou de mort. Aussi, pour arracher à la science humaine son dernier mot,

Valentin avait-il convoqué les oracles de la médecine moderne. Grâce

à sa fortune et à son nom, les trois systèmes entre lesquels flottent

les connaissances humaines étaient là devant lui. Trois de ces docteurs

portaient avec eux toute la philosophie médicale, en représentant le

combat que se livrent la Spiritualité, l’Analyse et je ne sais quel

Éclectisme railleur. Le quatrième médecin était Horace Bianchon, homme

plein d’avenir et de science, le plus distingué peut-être des nouveaux

médecins, sage et modeste député de la studieuse jeunesse qui s’apprête

à recueillir l’héritage des trésors amassés depuis cinquante ans par

l’École de Paris, et qui bâtira peut-être le monument pour lequel les

siècles précédents ont apporté tant de matériaux divers. Ami du marquis

et de Rastignac, il lui avait donné ses soins depuis quelques jours, et

l’aidait à répondre aux interrogations des trois professeurs auxquels

il expliquait parfois, avec une sorte d’insistance, les diagnostics qui

lui semblaient révéler une phthisie pulmonaire.

--Vous avez sans doute fait beaucoup d’excès, mené une vie dissipée,

vous vous êtes livré à de grands travaux d’intelligence? dit à Raphaël

celui des trois célèbres docteurs dont la tête carrée, la figure large,

l’énergique organisation, paraissaient annoncer un génie supérieur à

celui de ses deux antagonistes.

--J’ai voulu me tuer par la débauche après avoir travaillé pendant

trois ans à un vaste ouvrage dont vous vous occuperez peut-être un

jour, lui répondit Raphaël.

Le grand docteur hocha la tête en signe de contentement, et comme

s’il se fût dit en lui-même:--J’en étais sûr! Ce docteur était

l’illustre Brisset, le chef des organistes, le successeur des Cabanis

et des Bichat, le médecin des esprits positifs et matérialistes,

qui voient en l’homme un être fini, uniquement sujet aux lois de sa

propre organisation, et dont l’état normal ou les anomalies délétères

s’expliquent par des causes évidentes.

A cette réponse, Brisset regarda silencieusement un homme de

moyenne taille dont le visage empourpré, l’œil ardent, semblaient

appartenir à quelque satyre antique, et qui, le dos appuyé sur le

coin de l’embrasure, contemplait attentivement Raphaël sans mot

dire. Homme d’exaltation et de croyance, le docteur Caméristus, chef

des vitalistes, le Ballanche de la médecine, poétique défenseur des

doctrines abstraites de Van-Helmont, voyait dans la vie humaine

un principe élevé, secret, un phénomène inexplicable qui se joue

des bistouris, trompe la chirurgie, échappe aux médicaments de la

pharmaceutique, aux _x_ de l’algèbre, aux démonstrations de l’anatomie,

et se rit de nos efforts; une espèce de flamme intangible, invisible,

soumise à quelque loi divine, et qui reste souvent au milieu d’un corps

condamné par nos arrêts, comme elle déserte aussi les organisations les

plus viables.

Un sourire sardonique errait sur les lèvres du troisième, le docteur

Maugredie, esprit distingué, mais pyrrhonien et moqueur, qui ne croyait

qu’au scalpel, concédait à Brisset la mort d’un homme qui se portait à

merveille, et reconnaissait avec Caméristus qu’un homme pouvait vivre

encore après sa mort. Il trouvait du bon dans toutes les théories, n’en

adoptait aucune, prétendait que le meilleur système médical était de

n’en point avoir, et de s’en tenir aux faits. Panurge de l’école, roi

de l’observation, ce grand explorateur, ce grand railleur, l’homme des

tentatives désespérées, examinait la Peau de chagrin.

--Je voudrais bien être témoin de la coïncidence qui existe entre vos

désirs et son rétrécissement, dit-il au marquis.

--A quoi bon? s’écria Brisset.

--A quoi bon? répéta Caméristus.

--Ah! vous êtes d’accord, répondit Maugredie.

--Cette contraction est toute simple, ajouta Brisset.

--Elle est surnaturelle, dit Caméristus.

--En effet, répliqua Maugredie en affectant un air grave et rendant

à Raphaël sa Peau de chagrin, le racornissement du cuir est un fait

inexplicable et cependant naturel, qui, depuis l’origine du monde, fait

le désespoir de la médecine et des jolies femmes.

A force d’examiner les trois docteurs, Valentin ne découvrit en eux

aucune sympathie pour ses maux. Tous trois, silencieux à chaque

réponse, le toisaient avec indifférence et le questionnaient sans

le plaindre. La nonchalance perçait à travers leur politesse. Soit

certitude, soit réflexion, leurs paroles étaient si rares, si

indolentes, que par moments Raphaël les crut distraits. De temps à

autre, Brisset seul répondait: «Bon! bien!» à tous les symptômes

désespérants dont l’existence était démontrée par Bianchon. Caméristus

demeurait plongé dans une profonde rêverie, Maugredie ressemblait à un

auteur comique étudiant deux originaux pour les transporter fidèlement

sur la scène. La figure d’Horace trahissait une peine profonde, un

attendrissement plein de tristesse. Il était médecin depuis trop peu de

temps pour être insensible devant la douleur et impassible près d’un

lit funèbre; il ne savait pas éteindre dans ses yeux les larmes amies

qui empêchent un homme de voir clair et de saisir, comme un général

d’armée, le moment propice à la victoire, sans écouter les cris des

moribonds. Après être resté pendant une demi-heure environ à prendre en

quelque sorte la mesure de la maladie et du malade, comme un tailleur

prend la mesure d’un habit à un jeune homme qui lui commande ses

vêtements de noces, ils dirent quelques lieux communs, parlèrent même

des affaires publiques; puis ils voulurent passer dans le cabinet de

Raphaël pour se communiquer leurs idées et rédiger la sentence.

--Messieurs, leur dit Valentin, ne puis-je donc assister au débat?

A ce mot, Brisset et Maugredie se récrièrent vivement, et, malgré les

instances de leur malade, ils se refusèrent à délibérer en sa présence.

Raphaël se soumit à l’usage en pensant qu’il pouvait se glisser dans

un couloir d’où il entendrait facilement les discussions médicales

auxquelles les trois professeurs allaient se livrer.

--Messieurs, dit Brisset en entrant, permettez-moi de vous donner

promptement mon avis. Je ne veux ni vous l’imposer, ni le voir

controversé: d’abord il est net, précis, et résulte d’une similitude

complète entre un de mes malades et le sujet que nous avons été appelés

à examiner; puis, je suis attendu à mon hospice. L’importance du fait

qui y réclame ma présence m’excusera de prendre le premier la parole.

_Le sujet_ qui nous occupe est également fatigué par des travaux

intellectuels... Qu’a-t-il donc fait, Horace? dit-il en s’adressant au

jeune médecin.

--Une théorie de la volonté.

--Ah! diable, mais c’est un vaste sujet. Il est fatigué, dis-je, par

des excès de pensée, par des écarts de régime, par l’emploi répété de

stimulants trop énergiques. L’action violente du corps et du cerveau

a donc vicié le jeu de tout l’organisme. Il est facile, messieurs, de

reconnaître, dans les symptômes de la face et du corps, une irritation

prodigieuse à l’estomac, la névrose du grand sympathique, la vive

sensibilité de l’épigastre, et le resserrement des hypocondres. Vous

avez remarqué la grosseur et la saillie du foie. Enfin monsieur

Bianchon a constamment observé les digestions de son malade, et nous

a dit qu’elles étaient difficiles, laborieuses. A proprement parler,

il n’existe plus d’estomac; l’homme a disparu. L’intellect est

atrophié parce que l’homme ne digère plus. L’altération progressive

de l’épigastre, centre de la vie, a vicié tout le système. De là

partent des irradiations constantes et flagrantes, le désordre a gagné

le cerveau par le plexus nerveux, d’où l’irritation excessive de cet

organe. Il y a monomanie. Le malade est sous le poids d’une idée fixe.

Pour lui cette Peau de chagrin se rétrécit réellement, peut-être

a-t-elle toujours été comme nous l’avons vue; mais, qu’il se contracte

ou non, ce _chagrin_ est pour lui la mouche que certain grand visir

avait sur le nez. Mettez promptement des sangsues à l’épigastre, calmez

l’irritation de cet organe où l’homme tout entier réside, tenez le

malade au régime, la monomanie cessera. Je n’en dirai pas d’avantage

au docteur Bianchon; il doit saisir l’ensemble et les détails du

traitement. Peut-être y a-t-il complication de maladie, peut-être

les voies respiratoires sont-elles également irritées; mais je crois

le traitement de l’appareil intestinal beaucoup plus important, plus

nécessaire, plus urgent que ne l’est celui des poumons. L’étude tenace

de matières abstraites et quelques passions violentes ont produit

de graves perturbations dans ce mécanisme vital; cependant il est

temps encore d’en redresser les ressorts, rien n’y est trop fortement

adultéré. Vous pouvez donc facilement sauver votre ami, dit-il à

Bianchon.

--Notre savant collègue prend l’effet pour la cause, répondit

Caméristus. Oui, les altérations si bien observées par lui existent

chez le malade, mais l’estomac n’a pas graduellement établi des

irradiations dans l’organisme et vers le cerveau, comme une fêlure

étend autour d’elle des rayons dans une vitre. Il a fallu un coup pour

trouer le vitrail; ce coup, qui l’a porté? le savons-nous? avons-nous

suffisamment observé le malade? connaissons-nous tous les accidents

de sa vie? Messieurs, le principe vital, l’_archée_ de Van-Helmont

est atteint en lui, la vitalité même est attaquée dans son essence,

l’étincelle divine, l’intelligence transitoire qui sert comme de lien

à la machine et qui produit la volonté, la science de la vie, a cessé

de régulariser les phénomènes journaliers du mécanisme et les fonctions

de chaque organe; de là proviennent les désordres si bien appréciés

par mon docte confrère. Le mouvement n’est pas venu de l’épigastre au

cerveau, mais du cerveau vers l’épigastre. Non, dit-il en se frappant

avec force la poitrine, non, je ne suis pas un estomac fait homme! Non,

tout n’est pas là. Je ne me sens pas le courage de dire que si j’ai un

bon épigastre, le reste est de forme. Nous ne pouvons pas, reprit-il

plus doucement, soumettre à une même cause physique et à un traitement

uniforme les troubles graves qui surviennent chez les différents sujets

plus ou moins sérieusement atteints. Aucun homme ne se ressemble. Nous

avons tous des organes particuliers, diversement affectés, diversement

nourris, propres à remplir des missions différentes, et à développer

des thèmes nécessaires à l’accomplissement d’un ordre de choses

qui nous est inconnu. La portion du grand tout, qui par une haute

volonté vient opérer, entretenir en nous le phénomène de l’animation,

se formule d’une manière distincte dans chaque homme, et fait de

lui un être en apparence fini, mais qui par un point coexiste à une

cause infinie. Aussi, devons nous étudier chaque sujet séparément,

le pénétrer, reconnaître en quoi consiste sa vie, quelle en est la

puissance. Depuis la mollesse d’une éponge mouillée jusqu’à la dureté

d’une pierre ponce, il y a des nuances infinies. Voilà l’homme.

Entre les organisations spongieuses des lymphatiques et la vigueur

métallique des muscles de quelques hommes destinés à une longue vie,

que d’erreurs ne commettra pas le système unique, implacable, de la

guérison par l’abattement, par la prostration des forces humaines que

vous supposez toujours irritées! Ici donc, je voudrais un traitement

tout moral, un examen approfondi de l’être intime. Allons chercher la

cause du mal dans les entrailles de l’âme et non dans les entrailles

du corps! Un médecin est un être inspiré, doué d’un génie particulier,

à qui Dieu concède le pouvoir de lire dans la vitalité, comme il donne

aux prophètes des yeux pour contempler l’avenir, au poète la faculté

d’évoquer la nature, au musicien celle d’arranger les sons dans un

ordre harmonieux dont le type est en haut, peut-être!...

--Toujours sa médecine absolutiste, monarchique et religieuse, dit

Brisset en murmurant.

--Messieurs, reprit promptement Maugredie en couvrant avec promptitude

l’exclamation de Brisset, ne perdons pas de vue le malade...

--Voilà donc où en est la science! s’écria tristement Raphaël. Ma

guérison flotte entre un rosaire et un chapelet de sangsues, entre le

bistouri de Dupuytren et la prière du prince de Hohenlohe! Sur la ligne

qui sépare le fait de la parole, la matière de l’esprit, Maugredie est

là, doutant. Le _oui_ et _non_ humain me poursuit partout! Toujours le

_Carymary_, _Carymara_ de Rabelais: je suis spirituellement malade,

carymary! ou matériellement malade, carymara! Dois-je vivre? ils

l’ignorent. Au moins Planchette était-il plus franc, en me disant: Je

ne sais pas.

En ce moment, Valentin entendit la voix du docteur Maugredie.

--Le malade est monomane, eh! bien, d’accord, s’écria-t-il, mais il y

a deux cent mille livres de rente: ces monomanes-là sont fort rares,

et nous leur devons au moins un avis. Quant à savoir si son épigastre

a réagi sur le cerveau, ou le cerveau sur son épigastre, nous pourrons

peut-être vérifier le fait, quand il sera mort. Résumons-nous donc.

Il est malade, le fait est incontestable. Il lui faut un traitement

quelconque. Laissons les doctrines. Mettons-lui des sangsues pour

calmer l’irritation intestinale et la névrose sur l’existence

desquelles nous sommes d’accord, puis envoyons-le aux eaux: nous

agirons à la fois d’après les deux systèmes. S’il est pulmonique, nous

ne pouvons guère le sauver, ainsi...

Raphaël quitta promptement le couloir et vint se remettre dans son

fauteuil. Bientôt les quatre médecins sortirent du cabinet. Horace

porta la parole et lui dit:--Ces messieurs ont unanimement reconnu

la nécessité d’une application immédiate de sangsues à l’estomac, et

l’urgence d’un traitement à la fois physique et moral. D’abord un

régime diététique, afin de calmer l’irritation de votre organisme.

Ici Brisset fit un signe d’approbation.

--Puis, un régime hygiénique pour régir votre moral. Ainsi nous vous

conseillons unanimement d’aller aux eaux d’Aix en Savoie, ou à celles

du Mont-Dor en Auvergne, si vous les préférez; l’air et les sites de la

Savoie sont plus agréables que ceux du Cantal, mais vous suivrez votre

goût.

Là, le docteur Caméristus laissa échapper un geste d’assentiment.

--Ces messieurs, reprit Bianchon, ayant reconnu de légères altérations

dans l’appareil respiratoire, sont tombés d’accord sur l’utilité de mes

prescriptions antérieures. Ils pensent que votre guérison est facile et

dépendra de l’emploi sagement alternatif de ces divers moyens... Et...

--Et voilà pourquoi votre fille est muette, dit Raphaël en souriant et

en attirant Horace dans son cabinet pour lui remettre le prix de cette

inutile consultation.

--Ils sont logiques, lui répondit le jeune médecin. Caméristus ment,

Brisset examine, Maugredie doute. L’homme n’a-t-il pas une âme, un

corps et une raison? L’une de ces trois causes premières agit en nous

d’une manière plus ou moins forte, et il y aura toujours de l’homme

dans la science humaine. Crois-moi, Raphaël, nous ne guérissons

pas, nous aidons à guérir. Entre la médecine de Brisset et celle

de Caméristus, se trouve encore la médecine expectante; mais pour

pratiquer celle-ci avec succès, il faudrait connaître son malade depuis

dix ans. Il y a au fond de la médecine négation comme dans toutes les

sciences. Tâche donc de vivre sagement, essaie d’un voyage en Savoie;

le mieux est et sera toujours de se confier à la nature.

Raphaël partit pour les eaux d’Aix.

Au retour de la promenade et par une belle soirée d’été, quelques-unes

des personnes venues aux eaux d’Aix se trouvèrent réunies dans

les salons du Cercle. Assis près d’une fenêtre et tournant le dos

à l’assemblée, Raphaël resta long-temps seul, plongé dans une de

ces rêveries machinales durant lesquelles nos pensées naissent,

s’enchaînent, s’évanouissent sans revêtir de formes, et passent en nous

comme de légers nuages à peine colorés. La tristesse est alors douce,

la joie est vaporeuse, et l’âme est presque endormie. Se laissant aller

à cette vie sensuelle, Valentin se baignait dans la tiède atmosphère

du soir en savourant l’air pur et parfumé des montagnes, heureux

de ne sentir aucune douleur et d’avoir enfin réduit au silence sa

menaçante Peau de chagrin. Au moment où les teintes rouges du couchant

s’éteignirent sur les cimes, la température fraîchit, il quitta sa

place en poussant la fenêtre.

--Monsieur, lui dit une vieille dame, auriez-vous la complaisance de ne

pas fermer la croisée? Nous étouffons.

Cette phrase déchira le tympan de Raphaël par des dissonances d’une

aigreur singulière; elle fut comme le mot que lâche imprudemment un

homme à l’amitié duquel nous voulions croire, et qui détruit quelque

douce illusion de sentiment en trahissant un abîme d’égoïsme. Le

marquis jeta sur la vieille femme le froid regard d’un diplomate

impassible, il appela un valet et lui dit sèchement quand il

arriva:--Ouvrez cette fenêtre!

A ces mots, une surprise insolite éclata sur tous les visages.

L’assemblée se mit à chuchoter, en regardant le malade d’un air plus

ou moins expressif, comme s’il eût commis quelque grave impertinence.

Raphaël, qui n’avait pas entièrement dépouillé sa primitive timidité

de jeune homme, eut un mouvement de honte; mais il secoua sa torpeur,

reprit son énergie et se demanda compte à lui-même de cette scène

étrange. Soudain un rapide mouvement anima son cerveau: le passé lui

apparut dans une vision distincte où les causes du sentiment qu’il

inspirait saillirent en relief comme les veines d’un cadavre dont, par

quelque savante injection, les naturalistes colorent les moindres

ramifications; il se reconnut lui-même dans ce tableau fugitif, y

suivit son existence, jour par jour, pensée à pensée; il s’y vit,

non sans surprise, sombre et distrait au sein de ce monde rieur,

toujours songeant à sa destinée, préoccupé de son mal, paraissant

dédaigner la causerie la plus insignifiante, fuyant ces intimités

éphémères qui s’établissent promptement entre les voyageurs parce

qu’ils comptent sans doute ne plus se rencontrer; peu soucieux des

autres, et semblable enfin à ces rochers insensibles aux caresses comme

à la furie des vagues. Puis, par un rare privilége d’intuition, il

lut dans toutes les âmes: en découvrant sous la lueur d’un flambeau

le crâne jaune, le profil sardonique d’un vieillard, il se rappela

de lui avoir gagné son argent sans lui avoir proposé de prendre sa

revanche; plus loin il aperçut une jolie femme dont les agaceries

l’avaient trouvé froid; chaque visage lui reprochait un de ces torts

inexplicables en apparence, mais dont le crime gît toujours dans une

invisible blessure faite à l’amour-propre. Il avait involontairement

froissé toutes les petites vanités qui gravitaient autour de lui. Les

convives de ses fêtes ou ceux auxquels il avait offert ses chevaux

s’étaient irrités de son luxe; surpris de leur ingratitude, il leur

avait épargné ces espèces d’humiliation: dès lors ils s’étaient crus

méprisés et l’accusaient d’aristocratie. En sondant ainsi les cœurs,

il put en déchiffrer les pensées les plus secrètes; il eut horreur

de la société, de sa politesse, de son vernis. Riche et d’un esprit

supérieur, il était envié, haï; son silence trompait la curiosité, sa

modestie semblait de la hauteur à ces gens mesquins et superficiels.

Il devina le crime latent, irrémissible, dont il était coupable envers

eux: il échappait à la juridiction de leur médiocrité. Rebelle à leur

despotisme inquisiteur, il savait se passer d’eux; pour se venger de

cette royauté clandestine, tous s’étaient instinctivement ligués pour

lui faire sentir leur pouvoir, le soumettre à quelque ostracisme, et

lui apprendre qu’eux aussi pouvaient se passer de lui. Pris de pitié

d’abord à cette vue du monde, il frémit bientôt en pensant à la souple

puissance qui lui soulevait ainsi le voile de chair sous lequel est

ensevelie la nature morale, et ferma les yeux comme pour ne plus

rien voir. Tout à coup un rideau noir fut tiré sur cette sinistre

fantasmagorie de vérité, mais il se trouva dans l’horrible isolement

qui attend les puissances et les dominations. En ce moment, il eut un

violent accès de toux. Loin de recueillir une seule de ces paroles

indifférentes en apparence, mais qui du moins simulent une espèce de

compassion polie chez les personnes de bonne compagnie rassemblées

par hasard, il entendit des interjections hostiles et des plaintes

murmurées à voix basse. La société ne daignait même plus se grimer pour

lui, parce qu’il la devinait peut-être.

--Sa maladie est contagieuse.

--Le président du Cercle devrait lui interdire l’entrée du salon.

--En bonne police, il est vraiment défendu de tousser ainsi.

--Quand un homme est aussi malade, il ne doit pas venir aux eaux.

--Il me chassera d’ici.

Raphaël se leva pour se dérober à la malédiction générale, et se

promena dans l’appartement. Il voulut trouver une protection, et revint

près d’une jeune femme inoccupée à laquelle il médita d’adresser

quelques flatteries; mais, à son approche, elle lui tourna le dos,

et feignit de regarder les danseurs. Raphaël craignit d’avoir déjà

pendant cette soirée usé de son talisman; il ne se sentit ni la

volonté, ni le courage d’entamer la conservation, quitta le salon et

se réfugia dans la salle de billard. Là, personne ne lui parla, ne le

salua, ne lui jeta le plus léger regard de bienveillance. Son esprit

naturellement méditatif lui révéla, par une intussusception, la cause

générale et rationnelle de l’aversion qu’il avait excitée. Ce petit

monde obéissait, sans le savoir peut-être, à la grande loi qui régit la

haute société, dont Raphaël acheva de comprendre la morale implacable.

Un regard rétrograde lui en montra le type complet en Fœdora. Il ne

devait pas rencontrer plus de sympathie pour ses maux chez celle-ci,

que, pour ses misères de cœur, chez celle-là. Le beau monde bannit de

son sein les malheureux, comme un homme de santé vigoureuse expulse de

son corps un principe morbifique. Le monde abhorre les douleurs et les

infortunes, il les redoute à l’égal des contagions, il n’hésite jamais

entre elles et les vices: le vice est un luxe. Quelque majestueux que

soit un malheur, le société sait l’amoindrir, le ridiculiser par une

épigramme; elle dessine des caricatures pour jeter à la tête des rois

déchus les affronts qu’elle croit avoir reçus d’eux; semblable aux

jeunes Romaines du Cirque, elle ne fait jamais grâce au gladiateur qui

tombe; elle vit d’or et de moquerie; _Mort aux faibles!_ est le vœu de

cette espèce d’ordre équestre institué chez toutes les nations de la

terre, car il s’élève partout des riches, et cette sentence est écrite

au fond des cœurs pétris par l’opulence ou nourris par l’aristocratie.

Rassemblez-vous des enfants dans un collége? Cette image en raccourci

de la société, mais image d’autant plus vraie qu’elle est plus naïve

et plus franche, vous offre toujours de pauvres ilotes, créatures de

souffrance et de douleur, incessamment placées entre le mépris et la

pitié: l’Évangile leur promet le ciel. Descendez-vous plus bas sur

l’échelle des êtres organisés? Si quelque volatile est endolori parmi

ceux d’une basse-cour, les autres le poursuivent à coups de bec, le

plument et l’assassinent. Fidèle à cette charte de l’égoïsme, le monde

prodigue ses rigueurs aux misères assez hardies pour venir affronter

ses fêtes, pour chagriner ses plaisirs. Quiconque souffre de corps ou

d’âme, manque d’argent ou de pouvoir, est un Paria. Qu’il reste dans

son désert; s’il en franchit les limites, il trouve partout l’hiver:

froideur de regards, froideur de manières, de paroles, de cœur;

heureux, s’il ne récolte pas l’insulte là où pour lui devait éclore une

consolation. Mourants, restez sur vos lits désertés. Vieillards, soyez

seuls à vos froids foyers. Pauvres filles sans dot, gelez et brûlez

dans vos greniers solitaires. Si le monde tolère un malheur, n’est-ce

pas pour le façonner à son usage, en tirer profit, le bâter, lui

mettre un mors, une housse, le monter, en faire une joie? Quinteuses

demoiselles de compagnie, composez-vous de gais visages! endurez les

vapeurs de votre prétendue bienfaitrice; portez ses chiens; rivales de

ses griffons anglais, amusez-la, devinez-la, puis taisez-vous! Et toi,

roi des valets sans livrée, parasite effronté, laisse ton caractère à

la maison; digère comme digère ton amphitryon, pleure de ses pleurs,

ris de son rire, tiens ses épigrammes pour agréables; si tu veux en

médire, attends sa chute. Ainsi le monde honore-t-il le malheur: il le

tue ou le chasse, l’avilit ou le châtre.

La Comédie humaine - Volume 14. Études philosophiques · 第 19 / 48 段