--J’ai vécu près de trois ans ainsi, répondit Raphaël avec une sorte

de fierté. Comptons! reprit-il. Trois sous de pain, deux sous de lait,

trois sous de charcuterie m’empêchaient de mourir de faim et tenaient

mon esprit dans un état de lucidité singulière. J’ai observé, tu le

sais, de merveilleux effets produits par la diète sur l’imagination.

Mon logement me coûtait trois sous par jour, je brûlais pour trois

sous d’huile par nuit, je faisais moi-même ma chambre, je portais des

chemises de flanelle pour ne dépenser que deux sous de blanchissage par

jour. Je me chauffais avec du charbon de terre, dont le prix divisé par

les jours de l’année n’a jamais donné plus de deux sous jour chacun;

j’avais des habits, du linge, des chaussures pour trois années, je

ne voulais m’habiller que pour aller à certains cours publics et aux

bibliothèques. Ces dépenses réunies ne faisaient que dix-huit sous,

il me restait deux sous pour les choses imprévues. Je ne me souviens

pas d’avoir, pendant cette longue période de travail, passé le

Pont-des-Arts, ni d’avoir jamais acheté d’eau; j’allais en chercher le

matin, à la fontaine de la place Saint-Michel, au coin de la rue des

Grès. Oh! je portais ma pauvreté fièrement. Un homme qui pressent un

bel avenir marche dans sa vie de misère comme un innocent conduit au

supplice, il n’a point honte. Je n’avais pas voulu prévoir la maladie:

comme Aquilina, j’envisageais l’hôpital sans terreur. Je n’ai pas douté

un moment de ma bonne santé. D’ailleurs, le pauvre ne doit se coucher

que pour mourir. Je me coupai les cheveux, jusqu’au moment où un ange

d’amour ou de bonté... Mais je ne veux pas anticiper sur la situation

à laquelle j’arrive. Apprends seulement, mon cher ami, qu’à défaut de

maîtresse, je vécus avec une grande pensée, avec un rêve, un mensonge

auquel nous commençons tous par croire plus ou moins. Aujourd’hui je

ris de moi, de ce _moi_, peut-être saint et sublime, qui n’existe

plus. La société, le monde, nos usages, nos mœurs, vus de près, m’ont

révélé le danger de ma croyance innocente et la superfluité de mes

fervents travaux. Ces approvisionnements sont inutiles à l’ambitieux:

que léger soit le bagage de qui poursuit la fortune. La faute des

hommes supérieurs est de dépenser leurs jeunes années à se rendre

dignes de la faveur. Pendant qu’ils thésaurisent, leur force est la

science pour porter sans effort le poids d’une puissance qui les fuit;

les intrigants, riches de mots et dépourvus d’idées, vont et viennent,

surprennent les sots, et se logent dans la confiance des demi-niais:

les uns étudient, les autres marchent; les uns sont modestes, les

autres hardis; l’homme de génie tait son orgueil, l’intrigant arbore

le sien et doit arriver nécessairement. Les hommes du pouvoir ont si

fort besoin de croire au mérite tout fait, au talent effronté, qu’il

y a chez le vrai savant de l’enfantillage à espérer les récompenses

humaines. Je ne cherche certes pas à paraphraser les lieux communs de

la vertu, le cantique des cantiques éternellement chanté par les génies

méconnus; je veux déduire logiquement la raison des fréquents succès

obtenus par les hommes médiocres. Hélas! l’étude est si maternellement

bonne, qu’il y a peut-être crime à lui demander des récompenses autres

que les pures et douces joies dont elle nourrit ses enfants. Je me

souviens d’avoir quelquefois trempé gaiement mon pain dans mon lait,

assis auprès de ma fenêtre en y respirant l’air, en laissant planer mes

yeux sur un paysage de toits bruns, grisâtres, rouges, en ardoises,

en tuiles, couverts de mousses jaunes ou vertes. Si d’abord cette

vue me parut monotone, j’y découvris bientôt de singulières beautés:

tantôt le soir des raies lumineuses, parties des volets mal fermés,

nuançaient et animaient les noires profondeurs de ce pays original;

tantôt les lueurs pâles des réverbères projetaient d’en bas des reflets

jaunâtres à travers le brouillard, et accusaient faiblement dans les

rues les ondulations de ces toits pressés, océan de vagues immobiles;

parfois de rares figures apparaissaient au milieu de ce morne désert.

Parmi les fleurs de quelque jardin aérien, j’entrevoyais le profil

anguleux et crochu d’une vieille femme arrosant des capucines, ou

dans le cadre d’une lucarne pourrie quelque jeune fille faisant sa

toilette, se croyant seule, et dont je ne pouvais apercevoir que le

beau front et les longs cheveux élevés en l’air par un joli bras

blanc. J’admirais dans les gouttières quelques végétations éphémères,

pauvres herbes bientôt emportées par un orage! J’étudiais les mousses,

leurs couleurs ravivées par la pluie, et qui sous le soleil se

changeaient en un velours sec et brun à reflets capricieux. Enfin les

poétiques et fugitifs effets du jour, les tristesses du brouillard,

les soudains scintillements du soleil, le silence et les magies de la

nuit, les mystères de l’aurore, les fumées de chaque cheminée, tous

les accidents de cette singulière nature m’étaient devenus familiers

et me divertissaient. J’aimais ma prison, elle était volontaire. Ces

savanes de Paris formées par des toits nivelés comme une plaine, mais

qui couvraient des abîmes peuplés, allaient à mon âme et s’harmoniaient

avec mes pensées. Il est fatiguant de retrouver brusquement le monde

quand nous descendons des hauteurs célestes où nous entraînent les

méditations scientifiques. Aussi ai-je alors parfaitement conçu la

nudité des monastères. Quand je fus bien résolu à suivre mon nouveau

plan de vie, je cherchai mon logis dans les quartiers les plus déserts

de Paris. Un soir, en revenant de l’Estrapade, je passais par la rue

des Cordiers pour retourner chez moi. A l’angle de la rue de Cluny,

je vis une petite fille d’environ quatorze ans, qui jouait au volant

avec une de ses camarades, et dont les rires et les espiègleries

amusaient les voisins. Il faisait beau, la soirée était chaude, le mois

de septembre durait encore. Devant chaque porte, des femmes étaient

assises et devisaient comme dans une ville de province par un jour de

fête. J’observai d’abord la jeune fille, dont la physionomie était

d’une admirable expression, et le corps tout posé pour un peintre.

C’était une scène ravissante. Je cherchai la cause de cette bonhomie

au milieu de Paris, je remarquai que la rue n’aboutissait à rien,

et ne devait pas être très-passante. En me rappelant le séjour de

J.-J. Rousseau dans ce lieu, je trouvai l’hôtel Saint-Quentin, et le

délabrement dans lequel il était me fit espérer d’y rencontrer un gîte

peu coûteux. Je voulus le visiter. En entrant dans une chambre basse,

je vis les classiques flambeaux de cuivre garnis de leurs chandelles,

méthodiquement rangés au-dessus de chaque clef, et fus frappé de la

propreté qui régnait dans cette salle, ordinairement assez mal tenue

dans les autres hôtels. Elle était peignée comme un tableau de genre:

son lit bleu, les ustensiles, les meubles, avaient la coquetterie

d’une nature de convention. La maîtresse de l’hôtel, femme de quarante

ans environ, dont les traits exprimaient des malheurs, dont le regard

était comme terni par des pleurs, se leva, vint à moi; je lui soumis

humblement le tarif de mon loyer. Sans en paraître étonnée, elle

chercha une clef parmi toutes les autres, et me conduisit dans les

mansardes, où elle me montra une chambre qui avait vue sur les toits,

sur les cours des maisons voisines, par les fenêtres desquelles

passaient de longues perches chargées de linge. Rien n’était plus

horrible que cette mansarde aux murs jaunes et sales, qui sentait la

misère et appelait son savant. La toiture s’y abaissait régulièrement

et les tuiles disjointes laissaient voir le ciel. Il y avait place pour

un lit, une table, quelques chaises, et sous l’angle aigu du toit je

pouvais loger mon piano. N’étant pas assez riche pour meubler cette

cage digne des _plombs_ de Venise, la pauvre femme n’avait jamais

pu la louer. Ayant précisément excepté de la vente mobilière que je

venais de faire les objets qui m’étaient en quelque sorte personnels,

je fus bientôt d’accord avec mon hôtesse, et m’installai le lendemain

chez elle. Je vécus dans ce sépulcre aérien pendant près de trois

ans, travaillant nuit et jour sans relâche, avec tant de plaisir, que

l’étude me semblait être le plus beau thème, la plus heureuse solution

de la vie humaine. Le calme et le silence nécessaires au savant ont

je ne sais quoi de doux, d’enivrant comme l’amour. L’exercice de la

pensée, la recherche des idées, les contemplations tranquilles de la

science nous prodiguent d’ineffables délices, indescriptibles comme

tout ce qui participe de l’intelligence, dont les phénomènes sont

invisibles à nos sens extérieurs. Aussi sommes-nous toujours forcés

d’expliquer les mystères de l’esprit par des comparaisons matérielles.

Le plaisir de nager dans un lac d’eau pure, au milieu des rochers, des

bois et des fleurs, seul et caressé par une brise tiède, donnerait aux

ignorants une bien faible image du bonheur que j’éprouvais quand mon

âme était baignée dans les lueurs de je ne sais quelle lumière, quand

j’écoutais les voix terribles et confuses de l’inspiration, quand d’une

source inconnue les images ruisselaient dans mon cerveau palpitant.

Voir une idée qui pointe dans le champ des abstractions humaines comme

le lever du soleil au matin et s’élève comme lui, qui, mieux encore,

grandit comme un enfant, arrive à la puberté, se fait lentement virile,

est une joie supérieure aux autres joies terrestres, ou plutôt c’est

un divin plaisir. L’étude prête une sorte de magie à tout ce qui nous

environne. Le bureau chétif sur lequel j’écrivais, et la basane brune

qui le couvrait, mon piano, mon lit, mon fauteuil, les bizarreries de

mon papier de tenture, mes meubles, toutes ces choses s’animèrent, et

devinrent pour moi d’humbles amis, les complices silencieux de mon

avenir. Combien de fois ne leur ai-je pas communiqué mon âme, en

les regardant? Souvent, en laissant voyager mes yeux sur une moulure

déjetée, je rencontrais des développements nouveaux, une preuve

frappante de mon système ou des mots que je croyais heureux pour rendre

des pensées presque intraduisibles. A force de contempler les objets

qui m’entouraient, je trouvais à chacun sa physionomie, son caractère;

souvent ils me parlaient: si, par-dessus les toits, le soleil couchant

jetait à travers mon étroite fenêtre quelque lueur furtive, ils se

coloraient, pâlissaient, brillaient, s’attristaient ou s’égayaient, en

me surprenant toujours par des effets nouveaux. Ces menus accidents

de la vie solitaire, qui échappent aux préoccupations du monde, sont

la consolation des prisonniers. N’étais-je pas captivé par une idée,

emprisonné dans un système; mais soutenu par la perspective d’une vie

glorieuse! A chaque difficulté vaincue, je baisais les mains douces de

la femme aux beaux yeux, élégante et riche, qui devait un jour caresser

mes cheveux en me disant avec attendrissement: Tu as bien souffert,

pauvre ange! J’avais entrepris deux grandes œuvres. Une comédie devait

en peu de jours me donner une renommée, une fortune, et l’entrée de ce

monde, où je voulais reparaître en y exerçant les droits régaliens de

l’homme de génie. Vous avez tous vu dans ce chef-d’œuvre la première

erreur d’un jeune homme qui sort du collége, une véritable niaiserie

d’enfant. Vos plaisanteries ont détruit de fécondes illusions, qui

depuis ne se sont plus réveillées. Toi seul, mon cher Émile, as calmé

la plaie profonde que d’autres firent à mon cœur! Toi seul admiras ma

_Théorie de la volonté_, ce long ouvrage pour lequel j’avais appris

les langues orientales, l’anatomie, la physiologie, auquel j’avais

consacré la plus grande partie de mon temps; œuvre qui, si je ne me

trompe, complétera les travaux de Mesmer, de Lavater, de Gall, de

Bichat, en ouvrant une nouvelle route à la science humaine. Là s’arrête

ma belle vie, ce sacrifice de tous les jours, ce travail de ver-à-soie

inconnu au monde et dont la seule récompense est peut-être dans le

travail même. Depuis l’âge de raison jusqu’au jour où j’eus terminé

ma théorie, j’ai observé, appris, écrit, lu sans relâche, et ma vie

fut comme un long pensum. Amant efféminé de la paresse orientale,

amoureux de mes rêves, sensuel, j’ai toujours travaillé, me refusant

à goûter les jouissances de la vie parisienne. Gourmand, j’ai été

sobre; aimant et la marche et les voyages maritimes, désirant visiter

plusieurs pays, trouvant encore du plaisir à faire, comme un enfant,

ricocher des cailloux sur l’eau, je suis resté constamment assis, une

plume à la main; bavard, j’allais écouter en silence les professeurs

aux Cours publics de la Bibliothèque et du Muséum; j’ai dormi sur mon

grabat solitaire comme un religieux de l’ordre de Saint-Benoît, et la

femme était cependant ma seule chimère, une chimère que je caressais

et qui me fuyait toujours! Enfin ma vie a été une cruelle antithèse,

un perpétuel mensonge. Puis jugez donc les hommes! Parfois mes goûts

naturels se réveillaient comme un incendie long-temps couvé. Par une

sorte de mirage ou de calenture, moi, veuf de toutes les femmes que

je désirais, dénué de tout et logé dans une mansarde d’artiste, je me

voyais alors entouré de maîtresses ravissantes! Je courais à travers

les rues de Paris, couché sur les moelleux coussins d’un brillant

équipage! J’étais rongé de vices, plongé dans la débauche, voulant

tout, ayant tout; enfin ivre à jeun, comme saint Antoine dans sa

tentation. Heureusement le sommeil finissait par éteindre ces visions

dévorantes; le lendemain la science m’appelait en souriant, et je

lui étais fidèle. J’imagine que les femmes dites vertueuses doivent

être souvent la proie de ces tourbillons de folie, de désirs et de

passions, qui s’élèvent en nous, malgré nous. De tels rêves ne sont

pas sans charmes: ne ressemblent-ils pas à ces causeries du soir,

en hiver, où l’on part de son foyer pour aller en Chine. Mais que

devient la vertu, pendant ces délicieux voyages où la pensée a franchi

tous les obstacles? Pendant les dix premiers mois de ma réclusion,

je menai la vie pauvre et solitaire que je t’ai dépeinte: j’allais

chercher moi-même, dès le matin et sans être vu, mes provisions pour

la journée; je faisais ma chambre, j’étais tout ensemble le maître et

le serviteur, je diogénisais avec une incroyable fierté. Mais après

ce temps, pendant lequel l’hôtesse et sa fille espionnèrent mes mœurs

et mes habitudes, examinèrent ma personne et comprirent ma misère,

peut-être parce qu’elles étaient elles-mêmes fort malheureuses, il

s’établit d’inévitables liens entre elles et moi. Pauline, cette

charmante créature dont les grâces naïves et secrètes m’avaient en

quelque sorte amené là, me rendit plusieurs services qu’il me fut

impossible de refuser. Toutes les infortunes sont sœurs: elles ont

le même langage, la même générosité, la générosité de ceux qui ne

possédant rien sont prodigues de sentiment; paient de leur temps et

de leur personne. Insensiblement Pauline s’impatronisa chez moi,

voulut me servir et sa mère ne s’y opposa point. Je vis la mère

elle-même raccommodant mon linge et rougissant d’être surprise à cette

charitable occupation. Devenu malgré moi leur protégé, j’acceptai leurs

services. Pour comprendre cette singulière affection, il faut connaître

l’emportement du travail, la tyrannie des idées de cette répugnance

instinctive qu’éprouve pour les détails de la vie matérielle l’homme

qui vit par la pensée. Pouvais-je résister à la délicate attention

avec laquelle Pauline m’apportait à pas muets mon repas frugal, quand

elle s’apercevait que, depuis sept ou huit heures, je n’avais rien

pris? Avec les grâces de la femme et l’ingénuité de l’enfance, elle me

souriait en faisant un signe pour me dire que je ne devais pas la voir.

C’était Ariel se glissant comme un sylphe sous mon toit, et prévoyant

mes besoins. Un soir, Pauline me raconta son histoire avec une

touchante ingénuité. Son père était chef d’escadron dans les grenadiers

à cheval de la garde impériale. Au passage de la Bérésina, il avait été

fait prisonnier par les Cosaques. Plus tard, quand Napoléon proposa

de l’échanger, les autorités russes le firent vainement chercher en

Sibérie. Au dire des autres prisonniers, il s’était échappé avec le

projet d’aller aux Indes. Depuis ce temps, madame Gaudin, mon hôtesse,

n’avait pu obtenir aucune nouvelle de son mari. Les désastres de 1814

et 1815 étaient arrivés. Seule, sans ressources et sans secours,

elle avait pris le parti de tenir un hôtel garni pour faire vivre sa

fille. Elle espérait toujours revoir son mari. Son plus cruel chagrin

était de laisser Pauline sans éducation, sa Pauline, filleule de la

princesse Borghèse, et qui n’aurait pas dû mentir aux belles destinées

promises par son impériale protectrice. Quand madame Gaudin me confia

cette amère douleur qui la tuait, et me dit avec un accent déchirant:

«Je donnerais bien et le chiffon de papier qui crée Gaudin baron de

l’empire, et le droit que nous avons à la dotation de Witschnau, pour

savoir Pauline élevée à Saint-Denis!» tout à coup je tressaillis,

et pour reconnaître les soins que me prodiguaient ces deux femmes,

j’eus l’idée de m’offrir à finir l’éducation de Pauline. La candeur

avec laquelle ces deux femmes acceptèrent ma proposition fut égale à

la naïveté qui la dictait. J’eus ainsi des heures de récréation. La

petite avait les plus heureuses dispositions: elle apprit avec tant

de facilité, qu’elle devint bientôt plus forte que je ne l’étais

sur le piano. En s’accoutumant à penser tout haut près de moi, elle

déployait les mille gentillesses d’un cœur qui s’ouvre à la vie comme

le calice d’une fleur lentement dépliée par le soleil. Elle m’écoutait

avec recueillement et plaisir, en arrêtant sur moi ses yeux noirs et

veloutés qui semblaient sourire. Elle répétait ses leçons d’un accent

doux et caressant, en témoignant une joie enfantine quand j’étais

content d’elle. Sa mère, chaque jour plus inquiète d’avoir à préserver

de tout danger une jeune fille qui développait en croissant toutes les

promesses faites par les grâces de son enfance, la vit avec plaisir

s’enfermer pendant toute la journée pour étudier. Mon piano étant le

seul dont elle pût se servir, elle profitait de mes absences pour

s’exercer. Quand je rentrais, je la trouvais chez moi, dans la toilette

la plus modeste; mais au moindre mouvement, sa taille souple et les

attraits de sa personne se révélaient sous l’étoffe grossière. Elle

avait un pied mignon dans d’ignobles souliers, comme l’héroïne du conte

de Peau-d’Ane. Mais ses jolis trésors, sa richesse de jeune fille,

tout ce luxe de beauté fut comme perdu pour moi. Je m’étais ordonné

à moi-même de ne voir qu’une sœur en Pauline, j’aurais eu horreur de

tromper la confiance de sa mère, j’admirais cette charmante fille comme

un tableau, comme le portrait d’une maîtresse morte. Enfin, c’était

mon enfant, ma statue. Pygmalion nouveau, je voulais faire d’une

vierge vivante et colorée, sensible et parlante, un marbre. J’étais

très-sévère avec elle, mais plus je lui faisais éprouver les effets de

mon despotisme magistral, plus elle devenait douce et soumise. Si je

fus encouragé dans ma retenue et dans ma continence par des sentiments

nobles, néanmoins les raisons de procureur ne me manquèrent pas. Je

ne comprends point la probité des écus sans la probité de la pensée.

Tromper une femme ou faire faillite a toujours été même chose pour moi.

Aimer une jeune fille ou se laisser aimer par elle constitue un vrai

contrat dont les conditions doivent être bien entendues. Nous sommes

maîtres d’abandonner la femme qui se vend, mais non pas la jeune fille

qui se donne: elle ignore l’étendue de son sacrifice. J’aurais donc

épousé Pauline, et c’eût été une folie: n’était-ce pas livrer une âme

douce et vierge à d’effroyables malheurs? Mon indigence parlait son

langage égoïste, et venait toujours mettre sa main de fer entre cette

bonne créature et moi. Puis, je l’avoue à ma honte, je ne conçois pas

l’amour dans la misère. Peut-être est-ce en moi une dépravation due

à cette maladie humaine que nous nommons la civilisation; mais une

femme, fût-elle attrayante autant que la belle Hélène, la Galatée

d’Homère, n’a plus aucun pouvoir sur mes sens pour peu qu’elle soit

crottée. Ah! vive l’amour dans la soie, sur le cachemire, entouré des

merveilles du luxe qui le parent merveilleusement bien, parce que

lui-même est un luxe peut-être. J’aime à froisser sous mes désirs

de pimpantes toilettes, à briser des fleurs, à porter une main

dévastatrice dans les élégants édifices d’une coiffure embaumée. Des

yeux brûlants, cachés par un voile de dentelle que les regards percent

comme la flamme déchire la fumée du canon, m’offrent de fantastiques

attraits. Mon amour veut des échelles de soie escaladées en silence,

par une nuit d’hiver. Quel plaisir d’arriver couvert de neige dans

une chambre éclairée par des parfums, tapissée de soies peintes, et

d’y trouver une femme qui, elle aussi, secoue de la neige: car quel

autre nom donner à ces voiles de voluptueuses mousselines à travers

lesquels elle se dessine vaguement comme un ange dans son nuage, et

d’où elle va sortir? Puis il me faut encore un craintif bonheur, une

audacieuse sécurité. Enfin je veux revoir cette mystérieuse femme,

mais éclatante, mais au milieu du monde, mais vertueuse, environnée

d’hommages, vêtue de dentelles, de diamants, donnant ses ordres à la

ville, et si haut placée et si imposante que nul n’ose lui adresser

des vœux. Au milieu de sa cour, elle me jette un regard à la dérobée,

un regard qui dément ces artifices, un regard qui me sacrifie le monde

et les hommes! Certes, je me suis vingt fois trouvé ridicule d’aimer

quelques aunes de blondes, du velours, de fines batistes, les tours de

force d’un coiffeur, des bougies, un carrosse, un titre, d’héraldiques

couronnes peintes par des vitriers ou fabriquées par un orfèvre, enfin

tout ce qu’il y a de factice et de moins femme dans la femme; je me

suis moqué de moi, je me suis raisonné, tout a été vain. Une femme

aristocratique et son sourire fin, la distinction de ses manières et

son respect d’elle-même m’enchantent; quand elle met une barrière entre

elle et le monde, elle flatte en moi toutes les vanités, qui sont la

moitié de l’amour. Enviée par tous, ma félicité me paraît avoir plus

de saveur. En ne faisant rien de ce que font les autres femmes, en

ne marchant pas, ne vivant pas comme elles, en s’enveloppant dans un

manteau qu’elles ne peuvent avoir, en respirant des parfums à elle, ma

maîtresse me semble être bien mieux à moi: plus elle s’éloigne de la

terre, même dans ce que l’amour a de terrestre, plus elle s’embellit à

mes yeux. En France, heureusement pour moi, nous sommes depuis vingt

ans sans reine: j’eusse aimé la reine. Pour avoir les façons d’une

princesse, une femme doit être riche. En présence de mes romanesques

fantaisies, qu’était Pauline? Pouvait-elle me vendre des nuits qui

coûtent la vie, un amour qui tue et met en jeu toutes les facultés

humaines? Nous ne mourons guère pour de pauvres filles qui se donnent!

Je n’ai jamais pu détruire ces sentiments ni ces rêveries de poète.

J’étais né pour l’amour impossible, et le hasard a voulu que je fusse

servi par delà mes souhaits. Combien de fois n’ai-je pas vêtu de satin

les pieds mignons de Pauline, emprisonné sa taille svelte comme un

jeune peuplier dans une robe de gaze, jeté sur son sein une légère

écharpe en lui faisant fouler les tapis de son hôtel et la conduisant

à une voiture élégante. Je l’eusse adorée ainsi. Je lui donnais une

fierté qu’elle n’avait pas, je la dépouillais de toutes ses vertus, de

ses grâces naïves, de son délicieux naturel, de son sourire ingénu,

pour la plonger dans le Styx de nos vices et lui rendre le cœur

invulnérable, pour la farder de nos crimes, pour en faire la poupée

fantasque de nos salons, une femme fluette qui se couche au matin pour

renaître le soir, à l’aurore des bougies. Elle était tout sentiment,

tout fraîcheur, je la voulais sèche et froide. Dans les derniers jours

de ma folie, le souvenir m’a montré Pauline, comme il nous peint les

scènes de notre enfance. Plus d’une fois, je suis resté attendri,

songeant à de délicieux moments: soit que je la revisse assise près

de ma table, occupée à coudre, paisible, silencieuse, recueillie

et faiblement éclairée par le jour qui, descendant de ma lucarne,

dessinait de légers reflets argentés sur sa belle chevelure noire; soit

que j’entendisse son rire jeune, ou sa voix au timbre riche chanter

les gracieuses cantilènes qu’elle composait sans efforts. Souvent elle

s’exaltait en faisant de la musique: sa figure ressemblait alors d’une

manière frappante à la noble tête par laquelle Carlo Dolci a voulu

représenter l’Italie. Ma cruelle mémoire me jetait cette jeune fille à

travers les excès de mon existence comme un remords, comme une image

de la vertu! Mais laissons la pauvre enfant à sa destinée! Quelque

malheureuse qu’elle puisse être, au moins l’aurai-je mise à l’abri d’un

effroyable orage, en évitant de la traîner dans mon enfer.

La Comédie humaine - Volume 14. Études philosophiques · 第 8 / 48 段