RENVOYÉES A LA FIN DU VOLUME.

(1) CHAPITRE V.

Cette coutume d’avoir un lecteur pendant les repas ne s’est conservée

que dans les monastères, mais elle est très-ancienne: Pline, le jeune,

dans ses lettres, raconte que son oncle se faisoit toujours lire à

table, même quand il avoit du monde, et qu’un jour, un des convives

interrompant le lecteur, lui fit répéter un mot qu’il avoit mal

prononcé, et que Pline, l’ancien, l’en reprit en disant que cette

interruption coûtoit au moins deux lignes aux assistans. Pline, le

jeune, ajoute: _N’étoit-ce pas là être bon ménager du temps?_

Un des plus grands souverains qui aient honoré le trône, l’empereur

Charlemagne, se faisoit aussi lire pendant ses repas. Jamais prince ne

fut aussi _bon ménager du temps_.

Le concile de Fismes, en Champagne, tenu en 881, donnoit à Louis III le

conseil de suivre l’exemple de Charlemagne, son trisaïeul, qui mettoit

des tablettes sous le chevet de son lit, pour pouvoir, lorsqu’il ne

dormoit pas, jeter sur le papier les idées utiles à la discipline de

l’église et à la police de son royaume, qui pourroient s’offrir à son

esprit dans le silence de la nuit, ou qu’il n’avoit pu recueillir ou

fixer pendant la dissipation du jour.

M. Gaillard, historien de Charlemagne, cite le passage latin qui

contient cette disposition du concile, dont le rédacteur fut le célèbre

Lincmar, l’un des plus illustres prélats de cette auguste assemblée. Ce

fut en connoissant ainsi le prix du temps, que Charlemagne put suffire à

tout; on a peine à concevoir, en lisant sa vie, comment un seul homme a

pu faire tant de choses mémorables. En effet, il fut, à la fois, grand

législateur, grand capitaine et le premier restaurateur, en France, des

sciences, des lettres et des arts! Un de ses _capitulaires_ contient une

disposition très-utile, et qui a été dans la suite la source de toute

instruction. Les évêques y sont exhortés à établir des écoles

d’instruction publique; il voulut qu’elles fussent toujours dirigées par

des ecclésiastiques, car ce prince, si pieux et rempli de génie, pensoit

avec raison que la religion est la seule base de toute instruction utile

et solide; il établit, lui-même, des écoles pour l’enfance et pour l’âge

mûr, et de plus, une école pour le grec à Osnabruck. Dans la lettre

circulaire qu’il écrit aux métropolitains et aux abbés pour

l’établissement de ces écoles, il dit expressément: «Il vaut mieux, sans

doute, faire le bien que de le connoître; mais on le fait plus sûrement

quand on le connoît... Des soldats de l’église, tels que vous, doivent

être des hommes pieux et savans, et nous souhaitons surtout que vous

viviez bien; mais nous souhaitons aussi que vous parliez bien.»

Il veilloit attentivement sur les progrès des jeunes écoliers établis

dans les lieux qu’il habitoit, et il trouvoit le temps d’examiner avec

les maîtres leurs compositions.

Après avoir loué son inconcevable activité, son historien ajoute: on a

vu Louis XIV résister presque seul aux efforts de l’Europe conjurée

contre lui; mais Louis XIV, sans sortir de Versailles, faisoit préparer

de grandes choses par de grands ministres, et les faisoit exécuter par

de grands généraux. Charlemagne étoit seul, son ministre et son général;

il dirigeoit tout, il exécutoit tout, il étoit partout; on l’a vu plus

d’une fois venir achever, sur les bords du Rhin, du Veser ou de l’Elbe,

une campagne qu’il avoit commencée sur les bords de l’Èbre ou de

l’Ofanto. Personne, dit M. de Montesquieu, n’eut à un plus haut degré

l’art de faire les plus grandes choses avec facilité, et les difficiles

avec promptitude. Les affaires renaissoient de toutes parts, il les

finissoit de toutes parts.

Parmi nos auteurs modernes, on peut citer Montaigne comme un de ceux qui

avoient le plus réfléchi sur l’_emploi du temps_; il considéroit le

temps sous un rapport mélancolique et assez neuf: sa durée lui

paroissoit être, ce qu’elle est en effet, la chose du monde la plus

précaire. Fortement frappé de l’idée que la vie peut nous échapper à

chaque instant, il portoit toujours sur lui des tablettes et un crayon,

et lorsqu’il étoit hors de chez lui, et qu’il lui venoit quelque idée

qu’il croyoit utile, il l’écrivoit aussitôt sur ses tablettes, n’eût-il

été qu’à trente pas de sa maison.

On conte du chancelier d’Aguesseau, que s’apercevant que Mme d’Aguesseau

se faisoit toujours attendre dix ou douze minutes avant de se rendre

dans la salle à manger pour le dîner, il fit un ouvrage uniquement

pendant ce temps, afin de ne pas perdre un instant; il en résulta, au

bout d’une quinzaine d’années, un livre in-quarto en trois gros volumes,

qui a été réimprimé plusieurs fois et qui est fort instructif.

Nous avons entendu dire à M. de Buffon que dès l’âge de 25 ans, il

s’étoit fait un plan de journée dont il ne s’étoit jamais écarté que

pour cause de maladies; il n’écrivoit point de sa main, il dictoit

toujours; et se promenant seul, il composoit pendant ses promenades, il

disoit qu’on ne peut bien régler sa vie qu’en réglant invariablement ses

journées.

_Nota._ La note 2 ayant été omise par erreur, on la place ici sous le

chiffre 3, dont la fin sur le duel peut naturellement lui servir de

suite.

(3) CHAPITRE XII.

On s’est plu, depuis trente ans, à bouleverser toutes les notions reçues

du bon sens et de la morale: dans des vers, dans des discours de

tribune, dans des romans, on s’est accordé à chercher tous les moyens

possibles de rendre le vice intéressant et le devoir méprisable,

entreprise digne de ceux qui avoient détrôné la vertu pour couronner le

crime. Le peuple étant d’une ignorance absolue, il est bien facile

d’abuser de l’histoire pour l’égarer, et c’est ce qu’on a fait durant la

révolution. On lui a dit que les Romains abolirent la royauté, que

Turquin fut détrôné; mais on ne lui a pas dit que les Romains le

renvoyèrent sans l’outrager, et qu’ils lui rendirent tous ses biens, et

ses biens étoient immenses. Quel affreux cours d’histoire on a fait au

peuple de Paris dans les tribunes des Jacobins, surtout pendant trois

ans? Les orateurs, dans un langage digne des maximes qu’ils débitoient,

ne cherchoient dans l’histoire que les traits qui la souilloient, et

n’ont jamais cité une action vertueuse. Lorsqu’on répétoit au peuple que

son intérêt _justifie tout, autorise tout_, qu’eût-on pensé si un

citoyen, montant à la tribune, eût conté le trait suivant: les Athéniens

se trouvoient dans un grand danger, Thémistocle dit au peuple assemblé

qu’il avoit imaginé un moyen certain de les tirer de cette situation;

mais que le secret étant nécessaire au succès, il ne le pouvoit dire

publiquement, et qu’il demandoit au peuple de nommer quelques personnes

qui fussent capables de juger son projet. Le peuple nomma le seul

Aristide, dont il connoissoit la vertu; Aristide entendit Thémistocle,

et dit ensuite au peuple qu’en effet le moyen lui paroissoit

infaillible, mais qu’il étoit injuste; et le peuple, d’une voix unanime,

rejeta le projet. L’histoire ancienne est remplie de traits semblables,

et l’on s’est bien gardé de les faire connoître au peuple françois, dont

on vouloit dénaturer l’heureux caractère, et pour pouvoir impunément lui

prêcher le meurtre et l’assassinat, pour pouvoir, sans contradiction,

déclarer hautement que la justice doit être sacrifiée à nos intérêts;

que la clémence et la générosité sont des foiblesses; que la modération

est un vice; que la vengeance est un devoir. Il falloit renverser le

seul appui de la morale; il falloit détruire la religion et proscrire

l’évangile. On a prodigieusement déclamé contre la flatterie des cours,

et l’on avoit souvent raison. Mais là, cependant, elle a des bornes, et

la flatterie populaire n’en a point. Un souverain, quelque enivré qu’il

puisse être de sa puissance et de son rang, a toujours assez de

lumières, de goût et de bon sens pour rejeter une flatterie outrée.

Souvent on a souffert en silence les crimes des despotes; mais, du

moins, on ne faisoit pas l’apologie de leurs forfaits. Nous n’ignorons

pas qu’un prêtre imbécile et sanguinaire fit l’apologie de l’assassinat

commis par un duc de Bourgogne; mais un fait isolé et relatif à un seul

individu, ne prouve rien. Comment les chefs populaires ont-ils parlé au

peuple sur les incendies des châteaux, sur les massacres du mois de

septembre, sur les pillages, enfin, sur tous les excès qui se sont

commis? on se contentoit de dire qu’on _avoit égaré le peuple_, et on ne

manquoit jamais d’ajouter que le peuple, quelque chose qu’il fasse, est

toujours bon, toujours juste.

La plus abominable cruauté n’étoit jamais en lui qu’une _erreur

excusable_; _on l’avoit trompé_; on avoit _abusé de sa bonne foi_. A

quels tyrans les plus vils flatteurs ont-ils jamais osé tenir un pareil

langage? les courtisans qui flattent un roi sont certainement

très-coupables; mais, après tout, ils ne corrompent qu’un seul homme, et

si cet homme devient un tyran sanguinaire, on peut le déposer. Mais les

flatteurs du peuple corrompent la nation entière. Quel crime que

celui-là! Un roi, quelque défectueuse qu’ait été son éducation, en a

cependant recueilli quelque instruction. Il a une idée générale de

l’histoire, et, s’il aime la lecture, il peut avoir autant et même plus

de connoissances acquises que ceux qui l’entourent. Il est souvent

impossible, et du moins il est toujours très-difficile de l’égarer en

lui persuadant qu’une mauvaise action est un acte d’héroïsme consacré

par l’exemple qu’en ont donné les plus grands hommes, et par

l’admiration de tous les siècles. On ne lui persuadera jamais qu’il est

des cas où le meurtre et l’assassinat sont des actions sublimes. Si on

veut l’engager à commettre un crime, du moins, il saura que c’est un

crime qu’on lui conseille; c’est beaucoup. Comme le peuple ne

comprendroit pas des louanges délicates, les plus exagérées sont pour

lui les meilleures; rien ne le séduit en ce genre comme la grossièreté

et la puérilité. Si des décrets n’avoient pas donné solennellement à

tous les François les manières et le langage des Quakers, ils n’auroient

jamais supporté deux mois la tyrannie de Robespierre. Mais cet infâme

despote ne portoit ni sceptre, ni couronne; tout le monde pouvoit le

tutoyer: il ne parloit que de la _souveraineté du peuple_. Comment se

douter qu’il _fût un tyran_? afin de _s’élever à la hauteur des

circonstances_, il falloit croire alors que la dignité et la politesse

sont incompatibles avec la liberté, et selon Robespierre et ses

complices, la définition d’un véritable républicain se réduisoit à ces

trois mots: _impie, grossier, et sanguinaire_.

Le duel est un crime digne des temps les plus barbares, et, cependant,

il n’a jamais été aussi commun que dans ce siècle.

Il n’existe point d’ouvrage, sur le duel, plus complet et meilleur que

celui qui a paru sur la fin de l’année dernière, et qui a pour titre:

_Dissertation sur le duel, destinée aux écoles de droit, par J. P.

Maflioli_.

Cet écrit, qui contient les recherches les plus savantes, les plus

curieuses et les plus judicieuses réflexions, joint à tant de mérite

celui d’une précision rare, il n’a que 110 pages, il se vend chez

_Arthus Bertrand, libraire, rue Hautefeuille_.

En voici un extrait:

«Le duel est un combat entre deux hommes, dont l’un a fait à l’autre une

injure publique.

«Ce mode de vengeance n’a été connu ni des Grecs ni des Romains, nos

maîtres en civilisation...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«Cette espèce de combat est, de sa nature, étranger à la chose publique,

et ne peut avoir lieu que pour offenses personnelles entre deux hommes,

dont l’un exige réparation de l’autre par la voie des armes.

«Plus nous étudions l’antiquité, plus nous sommes convaincus que cette

manière de vider une querelle ou de décider un procès, n’y a pas été en

usage. Ce qui, au surplus, ne laisse pas le moindre doute sur ce point

de fait, c’est que les anciens n’ont pas même eu l’idée de ce que les

modernes entendent par point d’honneur, d’où il suit évidemment qu’ils

ne connoissoient pas le duel, car celui-ci n’est que l’effet de

celui-là. Aussi, ne voyons-nous pas, dans l’Iliade, qu’Achille ait

provoqué Agamemnon, quoique sa grande colère auroit eu précisément pour

cause ce qui, parmi nous, amène la plupart des duels. César n’envoya pas

non plus un cartel à Caton pour tirer vengeance des injures et sarcasmes

dont celui-ci l’avoit chargé en plein sénat dans l’affaire de

Catilina...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«Ainsi, le duel, ce que beaucoup de personnes ignorent, n’appartient pas

aux siècles que nous appelons barbares. Sa date est moderne; il n’a

commencé en France que vers le milieu du seizième siècle, après

l’abolition du combat judiciaire; mais, comme c’est celui-ci qui a

engendré le combat sans formes de procès, on ne peut faire avec succès

l’histoire du duel, si l’on ne commence par celle du combat

judiciaire...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«Gondebaud, roi des Bourguignons, fut le premier qui introduisit dans

nos contrées le combat judiciaire.

«Par une loi qui, de son nom, fut appelée Gombette, il ordonna que ceux

qui ne voudraient pas s’en tenir à la déposition des témoins ou au

serment de leurs adversaires, pourroient les provoquer au combat; mais

le même prince (qui eut la réputation d’un sage) ne fit, ajoutent les

historiens, qu’adopter une coutume déjà ancienne dans le nord de

l’Europe, laquelle fut ensuite adoptée par la loi des Francs, des

Allemands, des Bavarois, des Saxons, des Lombards, etc. Voilà quelle a

été chez nous l’origine du combat judiciaire, ainsi appelé parce qu’il

étoit autorisé par le souverain, et se faisoit en présence du

magistrat...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«Tout mobile qui seconde les passions humaines porte essentiellement sur

une base fausse, et ne doit produire que de mauvais effets; mais,

cependant, si le législateur, averti par l’expérience de chaque jour,

s’empresse de lui accoler un autre mobile capable de modérer son action,

il parviendra à atténuer le vice du premier et à le rendre presque nul.

C’est ce qui arriva au combat judiciaire: son exécution fut environnée

de tant de devoirs, de tant de cérémonies et d’obstacles, que celui qui

demandoit la permission de se battre se jetoit dans des embarras qui

devoient nécessairement le rebuter et le faire repentir de sa démarche.

Il est évident que sans tous ces correctifs il eût été impossible au

combat judiciaire d’obtenir l’existence même la plus courte. Ses

résultats eussent été trop révoltans, et si nous voulons savoir quels

étoient ces correctifs, lisons les mémoires de Sully, dont voici les

expressions, tom. 1, pag. 50:

«Quand les gages étoient donnés et reçus, le juge renvoyoit la décision

à deux mois, pendant lesquels des amis communs tâchoient de connoître le

coupable et de l’engager à rendre justice à l’autre; ensuite on mettoit

les deux parties en prison, où des ecclésiastiques tâchoient de les

détourner de leurs desseins. Si les parties persistoient, on fixoit le

jour du combat. On amenoit ce jour-là les champions à jeun, devant le

même juge qui avoit ordonné le duel; il leur faisoit prêter serment de

dire la vérité; on leur donnoit ensuite à manger, puis ils s’armoient en

présence du juge ou régloient leurs armes. Quatre parrains choisis avec

cérémonie les faisoit dépouiller, oindre le corps d’huile, couper la

barbe et les cheveux; on les menoit dans un champ fermé et gardé par des

gens armés; c’est ce que l’on appeloit un champ-clos. On faisoit mettre

les champions à genoux l’un devant l’autre, les doigts croisés ou

entrelacés, se demandant justice, jurant de ne point soutenir une

fausseté et de ne point chercher la victoire par fraude ni magie. Les

parrains visitoient leurs armes et leur faisoient faire leurs prières et

leurs confessions à genoux; et après leur avoir demandé s’ils n’avoient

aucune parole à porter à leur adversaire, ils les laissoient en venir

aux mains, ce qui ne se faisoit néanmoins qu’après le signal des

hérauts, qui crioient par-dessus les barrières. Laissez aller les bons

combattans, et alors on se battoit à outrance...

«Le premier combat judiciaire dont l’histoire fasse mention, est celui

qui fut permis par arrêt du parlement de Paris, le 21 janvier 1328,

entre Renaud, sire de Pons, demandeur, et Bernard, comte de Comminges,

défendeur. Le second est celui de Jacques Legris, qui fut condamné à se

battre contre Jean de Carrouge, accusé par celui-ci d’avoir violé sa

femme pendant la guerre des Croisades; le roi, c’étoit Charles VI, et

toute sa cour, furent présens à ce combat, qui se fit en 1586, et où

Legris succomba. Entre le premier fait, dont j’ai rapporté l’arrêt, et

celui-ci, il y a cinquante-huit ans. Le troisième événement de cette

espèce que je trouve bien établi dans notre histoire, c’est le fameux

combat qui eut lieu entre Jarnac et la Châtaigneraye, le 10 juillet

1557, dans le parc de Saint-Germain, en présence du roi Henri II, du

connétable de Montmorency et de plusieurs autres seigneurs. Ce combat

est le dernier qui ait été ordonné par le prince. Quel est l’intervalle

qui sépare ces deux derniers faits? il est de cent soixante-un ans; il y

a par conséquent eu en France, pendant cette dernière période, deux

combats judiciaires. Y en a-t-il eu d’autres? Ce qui est rigoureusement

parlant, possible, je l’ignore, mais je ne le crois pas; l’histoire

n’eût pas manqué d’en faire mention, car ces événemens étoient de

notoriété publique; ils fixoient l’attention générale, c’étoient des

spectacles qui attiroient des foules immenses de toutes les parties du

royaume; ils nécessitoient des procédures, des informations, qui

reposent dans les greffes et aux archives, ainsi, tout concourt à

démontrer qu’ils ne se faisoient qu’entre des personnes de haute

distinction, et qu’aucun d’eux n’a pu rester ignoré.

«Il est donc constaté, autant qu’une chose peut l’être, que la loi

_gombette_, quoique vicieuse en elle-même, n’a pas fait le mal qu’elle

auroit pu faire...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«Les exemples des pères, bons ou mauvais, passent à leurs enfans, tant

qu’on ne leur en met pas d’autres sous les yeux; et s’il en a toujours

été ainsi, même pour des choses puériles et les plus insignifiantes, que

ne sera-ce pas quand il s’agira de renoncer à des usages qui favorisent

la passion, qui, bien plus sûrement que le patrimoine des ancêtres, se

transmet à la génération la plus reculée?

«Les lois sont nécessaires, sans doute, pour établir l’ordre public de

la cité; mais l’enseignement domestique, et plus que cet enseignement,

les exemples des pères et des magistrats sont les véritables lois de

famille devant lesquelles les premières sont bien foibles lorsqu’il n’y

a pas entre elles et les secondes une harmonie parfaite; aussi, voici ce

qui arriva et ce qui dut arriver: le législateur, en instituant le

combat judiciaire, avoit par-là même reconnu implicitement en principe

qu’un combat quelconque étoit une mesure propre à la découverte de la

vérité, puisque ses résultats étoient à ses yeux une manifestation de la

volonté divine; or, quoique _combat légal_, autorisé d’après telles ou

telles épreuves, tels ou tels devoirs, et _combat ordinaire_, fussent

des choses bien différentes, puisque l’une étoit permise et l’autre

défendue; cependant, comme cette différence ne consistoit que dans des

formes rigoureusement prescrites par la loi, dès que ces formes furent

abolies, le combat judiciaire disparut entièrement, et laissa la

vengeance seule maîtresse du terrain.

«Quelles furent les suites de ce nouvel état de choses? chacun les

prévoit; la noblesse militaire, humiliée depuis si long-temps par les

entraves attachées au combat judiciaire, fut enchantée de s’en voir

affranchie. L’orgueil, qui est toujours là pour punir l’homme heureux de

son bonheur, vint le circonvenir avec ses sophismes, et l’enivrer de ses

illusions. Il lui persuada sans peine que le combat judiciaire et tout

autre combat ne sont, au fond, qu’une seule et même chose; qu’il est

ridicule de demander à la justice réparation d’une injure personnelle;

que pour un homme d’honneur la plus légère offense doit être lavée par

le sang, et qu’une conduite différente n’est que bassesse et lâcheté,

etc., etc., etc. Ces maximes auxquelles, pendant longtemps, les lois

n’apportèrent pas le moindre obstacle, eurent toute la facilité de se

créer un système qui, bientôt, s’appela hautement le code de l’honneur,

code devant lequel ceux de la morale et des lois ne furent plus que des

mots vides de sens. C’est en vertu de ce code que le duel fut, dès sa

naissance, sans nulle gradation, aussi féroce, aussi cruel que nous le

voyons, et que, dans l’espace d’un demi-siècle, c’est-à-dire, depuis

1550 jusqu’à l’an 1600, il versa plus de sang que n’avoit fait la loi

Gombette pendant les dix siècles de sa durée.»

Louis XIV, effrayé des progrès du duel, fit de sévères ordonnances

contre cette barbarie, et c’est un de ses plus beaux titres de gloire;

mais il ne put que diminuer le nombre des duels, il ne parvint pas à

détruire l’odieux préjugé qui les avoit rendus si communs. Si l’on eût

eu son zèle à cet égard sous la régence et sous le règne suivant, on

n’auroit presque plus vu de duels; cependant, Louis XV, dans les vingt

dernières années de son règne, sévit avec rigueur contre les duels; on

n’osoit plus se battre sur le territoire françois, les duellistes se

donnoient rendez-vous par delà les frontières.

Depuis la révolution, la fureur du duel est portée au comble; écoutons

encore sur ce sujet l’auteur que j’ai déjà cité:

«Nous avons vu et voyons chaque jour des pères de famille couverts

d’honorables blessures, obligés d’aller à une mort certaine pour prêter

le collet à des hommes qui, dans la vigueur de l’âge, ont sur eux une

évidente supériorité de force, d’adresse et d’audace. Nous avons vu, et

cela plus d’une fois, des ministres, des chefs de corps, réunis en

conseil, fixer, par des transactions en bonne forme, l’espèce d’armes,

les règles et les formes d’après lesquelles devoient se faire et se sont

effectivement faits des duels entre des enfans de treize à quatorze ans,

l’espoir unique de leur race et dignes d’une toute autre

protection[109].»

[109] Fait qui a eu lieu à Nancy, entre MM. de Turenne et de Rouillé,

officiers au régiment du roi, à peine arrivés à la puberté.

Phases du duel.

«Depuis sa naissance jusqu’à nos jours, le duel a quatre périodes, dont

chacune est bien distinguée par le caractère qui lui est propre.

«La première, depuis Henri II, ou l’abolition du combat judiciaire

jusqu’au règne de Henri IV, est d’environ un demi-siècle. Le duel,

pendant cet espace de temps, a été un crime public, complètement impuni

et entièrement abandonné à lui-même. La deuxième, qui est aussi d’un

demi-siècle, comprend les règnes de Henri IV et de Louis XIII. Durant

cette période, les duels ont été presque aussi fréquens que dans la

première, mais avec cette différence bien notable, que les duellistes

étoient jugés par les tribunaux, et que les condamnés recouroient à la

grâce souveraine. La troisième, qui est celle du règne de Louis XIV, a

duré soixante-dix ans. Sous cette période, le duel a été contenu et

réprimé par des lois très-sévères. La quatrième date de la régence

jusqu’à nos jours, et comprend un siècle entier. Sous cette dernière

période, le duel n’est plus un préjugé ni une coutume funeste, ni un

crime public (surtout depuis la révolution), c’est un dieu formé sur le

modèle de la divinité de Spinosa, tuant, égorgeant les humains avec

l’arme de l’athéisme ou du matérialisme.»

Voici comment l’auteur termine sa discussion:

«Ni les édits de nos rois, ni les dispositions du code pénal, ne peuvent

convenir pour réprimer le duel. Celles-ci éprouveroient infailliblement

les mêmes obstacles que ceux-là ont éprouvés autrefois: la France veut

une mesure qui concilie les principes de la justice éternelle avec la

foiblesse humaine et la sensibilité nationale; c’est dans cette mesure

seule que nous rencontrerons ce juste milieu souvent difficile à trouver

(mais qui se trouve, quand on le cherche bien) en-decà ou au-delà duquel

le vrai ne peut subsister; c’est dans ces intentions que je viens

soumettre à _Sa Majesté_, à la chambre des pairs, à la chambre des

députés, à MM. les maréchaux de France, le projet de législation qui va

suivre:

Article 1er. «Dans les trois mois qui suivront la publication de la

présente loi, tous les officiers de nos régimens de terre et de mer

prêteront, entre les mains des chefs respectifs de leurs corps, le

serment dont voici les termes:

«Je jure sur ma conscience et mon honneur de prévenir et d’empêcher,

autant qu’il sera en mon pouvoir, tout duel qui pourra se présenter

entre militaires ou autres, quelle que soit la qualité des personnes

entre lesquelles il se présentera, et les motifs qu’elles puissent

alléguer pour recourir à cette mesure.

2. «Ce serment sera prêté par tous ceux qui seront nommés officiers dans

nos armées, et inscrit par ordre de date sur un registre destiné à cet

effet, lequel restera déposé chez le colonel; celui-ci prêtera le même

serment entre les mains du commandant de sa division.

3. «Tout officier, quel que soit son grade, qui après avoir prêté le

serment ci-dessus, se battra en duel, ou sera convaincu de l’avoir

facilité, sera destitué, condamné à un an de prison et à une amende de

mille francs, il lui sera, en outre, défendu de porter aucune

décoration.

4. «Tout sous-officier qui se battra en duel sera mis en prison pour

trois mois, et placé le dernier de sa compagnie pendant un an.

3. «Tout sous-officier, en cas de récidive, sera mis en prison pour un

an, et ne pourra plus obtenir d’avancement ni de décoration.

6. «Tout soldat qui se battra en duel sera condamné, pour la première

fois, à la salle de discipline, pendant six mois; s’il récidive, il

subira une prison de six mois, après lequel temps il sera soumis à une

surveillance spéciale, consigné au quartier et privé de tout congé

pendant la durée de son engagement.

7. «Tout sous-officier et soldat qui aura excité un duel par ses

conseils, ou aura servi de second, ou l’aura facilité en fournissant les

armes ou le local pour l’exécution, sera condamné aux mêmes peines que

les duellistes.

8. «Quiconque aura empêché un duel, recevra de nous une récompense, sur

l’avis du colonel du régiment.

9. «Le capitaine de la compagnie où un duel aura eu lieu, son lieutenant

et sous-lieutenant feront toutes les informations relatives au fait, et

en remettront le cahier au colonel.

10. «Les duellistes seront jugés par les conseils de guerre, où ils

pourront se défendre. Dans tous les cas, ce jugement sera soumis à la

révision du conseil de MM. les maréchaux de France, lequel sera appelé

haute-cour militaire.

11. «Tous les mois, le colonel de chaque corps rendra compte à notre

ministre du nombre des duels arrivés dans cet intervalle; il y fera

mention de toutes les personnes qui seront parvenues à en empêcher.

12. «Nous confions l’exécution de la présente loi à notre ministre de la

guerre, à MM. les maréchaux de France, à tous les officiers-généraux, à

tous les corps d’officiers.»

Second projet.

Article 1er. «Les élèves de toutes les écoles civiles, de celles de

médecine, de droit et de tous les collèges de notre royaume, âgés de

quinze ans accomplis, huit jours après leur admission, prêteront un

serment ainsi conçu:

«Je jure que je ne provoquerai personne en duel, et que, dans

l’occasion, j’emploierai tous les moyens qui seront en mon pouvoir pour

empêcher cette action.

2. «L’avancement de tous ceux compris au premier article, et qui se

seront battus en duel, sera retardé de deux ans, et, en cas de récidive,

ils seront condamnés à deux ans de prison, à cinq cents francs d’amende,

à quatre ans de surveillance, exclus de toute promotion et de toute

place à l’avenir.

3. «Le même serment sera prêté par tous les employés des administrations

civiles et militaires de notre royaume.

4. «Ceux compris en cet article 3, qui se battront en duel, seront

destitués, et, en cas de récidive, condamnés à deux ans de prison, à

cinq cents francs d’amende, et, pendant quatre ans, placés sous la

surveillance de la police.

5. «Quiconque aura conseillé, favorisé un duel, prêté les armes ou le

local pour son exécution, sera condamné aux mêmes peines.

6. «Tout élève d’une autre profession que celles mentionnées ci-dessus,

âgé de seize ans accomplis, qui se sera battu en duel, sera condamné à

six mois de prison, et, en cas de récidive, à deux ans et quatre ans de

surveillance.

7. «Toute autre personne exerçant un art, une profession, une industrie

quelconque, quand même elle auroit été autrefois militaire, et qui se

sera battue en duel, sera condamnée à six mois de prison et à une amende

de cinq cents francs; en cas de récidive, à deux ans de prison, à mille

francs d’amende, et à une surveillance de quatre ans; elle ne pourra, en

outre, être nommée à aucune fonction publique.

8. «Les faits de duel, imputés aux personnes des différentes classes

désignées ci-dessus, seront jugés par nos tribunaux ordinaires, sur les

poursuites de nos procureurs, sauf l’appel à la cour du ressort.

9. «Ceux qui empêcheront un duel obtiendront de nous des récompenses qui

seront réglées d’après l’avis du maire de la commune, où le fait aura

lieu, et du préfet du département.

10. «Nous confions l’exécution de la présente loi à nos ministres de la

justice et de l’intérieur, à tous les magistrats de l’ordre judiciaire

et administratif, et à tous les pères de famille.

«Si vous reconnoissez que l’homme est un être libre et moral, on plutôt,

si vous êtes conséquent avec vous-même, vous concluerez que le duel est

un crime aux yeux de Dieu. En effet, un _être libre et Dieu_ sont des

corrélatifs nécessaires, tels que sont entre eux père et fils: et l’être

libre, par la seule prérogative de la liberté, est nécessairement sujet

d’une puissance supérieure à laquelle il doit compte de l’usage qu’il en

fait; sans cette sujétion, la liberté elle-même, considérée seule et

sans aucune relation avec cette puissance, seroit le plus funeste de

tous les dons, ou plutôt ne seroit qu’un instrument de destruction mis

entre les mains d’un enfant, et l’être libre seroit au-dessous de la

brute, car la brute n’étant pas libre, ne peut abuser de ce qu’elle n’a

pas... Ainsi, le duel est une transgression criminelle lors même que les

lois civiles ont la lâcheté de ne pas le punir.

«... L’homme réfléchi sera bientôt convaincu que ces deux mots:

_honneur_ et _duel_, offensent la raison par la plus choquante des

contradictions; en effet, le premier réjouit ou nous console en nous

rappelant toutes les idées de grandeur d’âme, de générosité, de pardon,

etc.; et mettant sous nos yeux les images de tout ce qui est bon, de

tout ce qui est beau, tandis que l’autre ne fait que nous accabler par

les cruelles affections de la vengeance et du désespoir; ainsi, ces deux

mots, loin de pouvoir être accolés, se combattent mutuellement et

s’entre-détruisent.

«... Mais sortons de la théorie, et voyons ce que produisent tous les

duels sans exception: celui des deux champions que le hasard a favorisé,

est-il heureux, ou du moins a-t-il ce calme, cette satisfaction

intérieure, qu’éprouve toujours l’homme qui a rempli un devoir pénible,

ou qui a obéi à un tyran farouche et inexorable? Non: loin de là, son

triomphe lui fait horreur; il vient d’immoler à une puérile vengeance un

frère d’armes, un ami, un citoyen, utile à la patrie, son sort est lié à

celui du premier fratricide de la terre; il s’en fait à lui-même son

supplice, quand même la loi du pays ne le punirait pas; et quoi qu’il

fasse, ce supplice ne le quittera qu’avec la vie.

«... Tels sont les résultats de tous les duels présens, passés et

futurs. Où sont donc les élémens avec lesquels il a été possible de les

rattacher par un fil quelconque, à l’idée d’un honneur _même faux_, vous

les chercherez en vain, vous ne les trouverez pas; la nature ne peut

être faussée jusque-là...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«Quant à la considération tirée de la prudence et de la circonspection,

que le duel, suspendu comme l’épée de Damoclès, peut inspirer à des

hommes réunis en masse, je dirai que et d’un côté il produit cette

influence, d’un autre il rend plus intraitables, et plus insolemment

despotes, ceux qui se croient supérieurs aux autres dans l’expérience de

l’escrime, et ici le bien ne peut compenser le mal.

«D’ailleurs, personne n’ignore que la discipline militaire,

essentiellement conservatrice de tous ceux qui lui sont soumis, possède

éminemment la science des précautions, et des moyens avec lesquels

s’obtient cette réciprocité d’égards, sans laquelle un rassemblement

d’hommes, même le plus petit, ne pourroit subsister l’espace d’un jour.

«... Le duel étant un crime, la société où il se commet, ne peut exister

sans une loi qui le réprime, car un crime national est susceptible de

répression comme celui d’un individu, quelle que soit l’ancienneté du

préjugé qui l’a soutenu jusqu’à présent. Je ne puis me refuser à citer

un exemple qui a un rapport direct avec le sujet que je traite: c’est

celui d’une espèce de duel pratiqué chez un peuple de l’Asie, que les

voyageurs nous donnent comme le plus civilisé de ce continent, et dont

les mœurs, en général, paroissent avoir quelque rapport avec les

nôtres... Voici donc comment le _voyageur français_ nous raconte les

résultats que produisent au Japon parmi les nobles certaines paroles et

divers petits incidens qui blessent, selon eux, ce qu’ils appellent leur

honneur.

«_Dès les plus tendres années, on accoutume ici les enfans à des

principes d’honneur qui, quelquefois dans un âge plus avancé, ne les

portent pas à des actions moins extraordinaires. Deux gentilshommes se

sont trouvés sur un escalier du palais impérial. Leurs épées se

frottèrent l’une contre l’autre. Celui qui descendait s’offensa de cet

accident; l’autre s’excusa en prétendant que c’étoit l’effet du hasard;

il ajouta qu’après tout, le malheur n’étoit pas grand, que ce n’étoit

que des épées qui s’étoient rencontrées, et que l’une valoit bien

l’autre; je vais, reprit le premier, vous en faire voir la différence.

Vous croyez, Madame, qu’ils vont se battre, comme auraient fait des

Français; vous vous trompez, l’on ne se bat pas au Japon; il est une

autre façon de montrer sa bravoure, et c’est ce que fit celui qui se

crut offensé: sur le champ il tira son poignard et s’en ouvrit le

ventre; le second monte en diligence, pour servir sur la table de

l’empereur un plat qu’il tenoit à la main, revient ensuite, et trouvant

son adversaire qui expiroit, il lui dit: Je vous aurois prévenu, si je

n’eusse été occupé du service du prince, mais je vous suivrai de près,

et ferai voir que mon épée vaut bien la vôtre._» (Voyageur françois,

vol. 6, page 201.) «Les faits de cette espèce sont confirmés par tous

les auteurs qui ont écrit sur le Japon.»

Voilà certainement une espèce de duel beaucoup plus _délicat_ sur le

point d’honneur, et plus courageux que le nôtre; car il ne s’y trouve

aucun genre d’inégalité.»

... L’estimable auteur dont j’ai tiré cet extrait, termine ainsi son

ouvrage:

«Enfin, si le vœu de tous nos magistrats et de tous les gens

raisonnables, demandant une loi spéciale contre le duel, exprimé, répété

en tant d’occasions ne produit aucun effet, le monde entier sera

autorisé à dire qu’au dix-neuvième siècle, la France a déclaré mettre en

permanence, non seulement sur sa génération actuelle, mais sur toutes

ses générations à venir, le fléau le plus cruel qui puisse accabler les

hommes.»

Et l’on peut ajouter: le plus opposé à la religion, à la raison, à

l’humanité et à la véritable grandeur d’âme.

(4) CHAPITRE XIII.

Il n’y a pas une vertu généreuse, un acte d’humanité, un dévoûment

sublime pour nos proches et pour nos semblables, qui ne soient

prescrits, comme préceptes, dans les livres saints; et très-justement,

comme tout ce qu’ils contiennent, puisqu’il y auroit ou de la lâcheté,

ou de la cruauté, ou de l’égoïsme à se conduire autrement. On expose

continuellement et sans balancer, sa vie pour aller combattre dans les

armées. Ne pourroit-on pas croire que c’est pour obtenir des

appointemens et des grades, si dans des circonstances particulières et

très-rares, ces mêmes militaires craignoient d’exposer leurs jours pour

sauver ceux de leurs semblables. On achète mille superfluités, on se

croit obligé de faire un nombre infini de présens à des gens qui n’en

n’ont nul besoin, et l’on ne regarderoit pas comme un devoir

indispensable de secourir des infortunés sans aucune ressource, et même,

lorsqu’il le faut, aux dépens de sa propre aisance. Le militaire qui se

vante d’obéir ponctuellement et sans examen à ses chefs, qui ne sont que

les ressorts secondaires qui le font agir, ce militaire pourrait-il,

sans inconséquence, manquer de soumission à son souverain?...

Le sujet, le fils, l’époux, le frère, l’ami fidèle et vertueux,

n’hésitera jamais à braver tous les périls quand les circonstances

l’exigeront, pour secourir et défendre sa patrie, son souverain, sa

famille et ses amis! et s’il ne le faisoit pas, il seroit équitablement

déshonoré à tous les yeux. Enfin, l’homme religieux qui, même sans être

un saint, se trouve forcé par d’horribles événemens (comme on l’a vu

tant de fois dans la révolution) de choisir entre l’apostasie et le

martyre, ne peut balancer sans être aussi vil que criminel! Et lorsqu’il

court à l’échafaud, il se place au nombre des saints, et cependant il ne

fait que remplir le plus indispensable de tous les devoirs.

Voilà des vérités d’autant plus importantes, que, lorsqu’elles sont bien

reconnues, elles ôtent l’orgueil qui, trop souvent, ternit et dénature

la vertu et les belles actions les moins communes. Rappelons-nous

toujours que l’Écriture n’appelle jamais l’homme, le plus héroïquement

vertueux, que _le juste!_ parce qu’il n’a fait que remplir les devoirs

imposés par la volonté divine! et que rien n’est plus juste que d’obéir,

dans toutes les situations de la vie, aux ordres de l’arbitre suprême

des destinées humaines! et la seule raison suffiroit pour nous faire

admirer profondément ces lois éternelles et sacrées!

(5) CHAPITRE XIII.

Pourroit-on concevoir, si on ne le voyoit tous les jours, que les mêmes

gens qui, aux spectacles, viennent admirer avec transport, avec

enthousiasme, l’empereur Auguste pardonnant sans restriction à Cinna,

qui, comblé de ses bienfaits, a voulu l’assassiner; que les mêmes gens,

dis-je, qui font éclater en public la même admiration pour tous les

traits de ce genre, ne puissent pardonner une parole, un geste et que

très-souvent, en sortant de ces représentations théâtrales, ils se

décident à s’aller battre avec un homme qui, quelquefois, sans le

vouloir, les a coudoyés dans la foule, ou leur a marché sur le pied;

certainement les sauvages et les peuples les plus barbares, n’ont jamais

poussé aussi loin l’inconséquence, l’inhumanité, la folie et la sottise.

Écoutons sur la vengeance, le plus éloquent des orateurs chrétiens:

«Dieu, (dit Bossuet), a donné des armes naturelles aux animaux, et non à

l’homme, afin de modérer en lui l’appétit de la vengeance, et afin de le

porter à ne prendre des armes fabriquées et qui lui sont étrangères que

par raison, et de l’engager à penser avant de s’en servir.

«L’esprit de ressentiment et de vengeance est un attentat contre la

souveraineté de Dieu, _mihi vindicta_, nous dit-il, _c’est à moi que la

vengeance est réservée_.

«Dieu seul est juge souverain, à lui le jugement (qu’il ne permet qu’aux

rois), à lui la vengeance; l’entreprendre, c’est attenter sur ses droits

suprêmes; enfin il est la règle, lui seul peut se venger, parce qu’il ne

peut jamais faillir, jamais faire trop ni trop peu.»

(6) CHAPITRE XIII.

L’armée triomphante du maréchal de Turenne étant en marche, ayant ce

grand homme à sa tête, fut arrêtée par la députation d’une ville voisine

qui venait offrir au maréchal cinquante mille écus pour obtenir de lui

de ne point passer par cette ville; le maréchal répondit qu’il

n’accepteroit point cette somme, parce que cette ville n’étoit point sur

son itinéraire, et qu’il n’y devoit point passer!... (Voyez les mémoires

de M. de Turenne.)

On mérite toutes les couronnes de la gloire, lorsqu’on est capable d’une

telle bonne foi et d’un tel désintéressement. Ces grands exemples ont

été donnés mille fois, non-seulement par les Bayard, les Duguesclin,

etc., mais sous les règnes de Henri-le-Grand, de Louis XIII, de Louis

XIV. On s’est enrichi de nos jours en faisant la guerre, on s’y ruinoit

jadis, et c’est ce qui motive un mot de Molière dans la pièce de Georges

Dandin, lorsqu’un des personnages se vantée qu’un de ses aïeux obtint

_du roi la permission de vendre tout son bien pour faire le voyage

d’outre-mer_. Ce mot étoit alors un hommage rendu à la générosité des

militaires français; il n’est plus aujourd’hui qu’une folie ridicule!

(7) CHAPITRE XVII.

L’eau d’Arcueil est de la plus grande limpidité, mais, cependant, il est

reconnu qu’elle est très-dangereuse, et que même elle donne la fièvre.

Notre excellente eau de la Seine, gâtée par l’épuration faite avec le

charbon, et la falsification presque générale des vins, sont peut-être

au nombre des causes qui produisent depuis trente ans tant de maladies

nouvelles.

(8) CHAPITRE XVII.

D’après les expériences du docteur Priestly sur les différentes sortes

d’air, on a rempli une bouteille de l’air pris dans la salle des malades

de fièvre putride de l’Hôtel Dieu; on a rempli une autre bouteille de

l’air pris dans la salle de spectacle de la comédie italienne, un jour

de première représentation, et il s’est trouvé, par l’analyse exacte de

ces deux sortes d’air, que celui de la salle de spectacle étoit beaucoup

plus malfaisant que celui de l’Hôtel-Dieu. Personne n’a contesté la

vérité et l’authenticité de cette expérience, dont M. de Beauchêne a

donné un détail circonstancié dans l’un de ses estimables ouvrages.

Voilà un sujet de réflexion pour la jeunesse désœuvrée qui passe tant

d’heures de la journée aux spectacles!...

(9) CHAPITRE XVII.

Je ne m’appliquerai point ces vers:

«Qui n’a plus qu’un moment à vivre,

«N’a plus rien à dissimuler.»

Car, je n’ai jamais dissimulé la vérité, et je l’ai toujours exprimée

sans aucune espèce de ménagement, quoique je connusse toutes les

tournures que sait communément employer la crainte de se faire des

ennemis irréconciliables, alors même qu’on ne veut point parler contre

sa conscience et contre ses opinions. Mais les ennemis meurent ainsi que

les écrivains qu’ils ont persécutés, les partis s’anéantissent, les

préventions se dissipent, les pamphlets, les libelles, les écrits pleins

d’erreurs, d’inconséquences, d’injustice et de mensonges, tombent dans

l’oubli; tandis que les ouvrages fondés sur la vérité restent, lorsqu’on

y trouve d’un bout à l’autre de la bonne foi, de la candeur, une

parfaite droiture, et que, d’ailleurs, ils ne sont pas méprisables sous

le rapport du style et des idées.

(10) CHAPITRE XVII.

Outre la belle porcelaine de M. Dyle, on ne sauroit trop louer ses

peintures sur glace d’une illusion et d’un effet admirable, dont la

durée doit surpasser celle de la mosaïque. Il a fallu à l’auteur de

l’invention une infinité d’expériences très-coûteuses, pour pouvoir

parvenir, non à peindre seulement sur la glace, mais à y incruster

profondément les couleurs, procédé qui surpasse infiniment la manière de

peindre les anciens vitraux qu’on a tant vantée, et le secret est perdu.

On n’a point assez loué cette belle invention de M. Dyle; les gens en

place d’alors ne l’ont point protégé, et les journalistes en ont à peine

parlé. Les Anglois qui sentent le prix de toutes les inventions utiles

ou très-belles, ont le mérite de mettre beaucoup de soin à les faire

valoir quand elles se font chez eux; un de leurs peintres, feu M.

Reynolds, inventa la composition d’un caustique avec lequel on pouvoit

peindre solidement sur le verre et sur la glace; il peignit ainsi les

vitraux d’une chapelle d’Oxford; cette petite découverte fut tellement

exaltée dans les journaux anglois, que tous les étrangers alloient à

Oxford pour y admirer cette chapelle. Nous avons été de ce nombre à

notre premier voyage en Angleterre il y a trente-huit ou quarante ans.

Ces tableaux n’avoient aucun éclat, mais on voyoit pour la première fois

ce genre de peintures non sur de petites vitres, mais sur de grandes

glaces, le dessin en étoit charmant, et la composition parfaite. Une de

ces glaces représentoit ingénieusement _l’espérance_, vue par derrière,

et les bras étendus vers des nuages. Il y a dans cette composition un

vague mystérieux qui convient parfaitement à l’espérance.

M. Dyle peint aussi sur les glaces de la plus grande dimension; ses

couleurs ont un éclat éblouissant, et comme nous l’avons dit, elles ont

l’avantage unique d’être profondément incrustées dans la glace.

(11) CHAPITRE XX.

Saint Louis n’avoit pas douze ans lorsqu’il monta sur le trône en 1226.

Ce prince, au siége de la ville de Fontenoy, qu’il prit, fit prisonnier

de guerre le fils du comte Delamarche, son vassal révolté, quarante

chevaliers et toute la garnison. On voulut engager saint Louis à faire

mettre à mort, comme rebelles, le fils du comte et les chevaliers; Louis

répondit qu’un fils et des vassaux ne méritaient point ce traitement

pour avoir suivi les ordres d’un père et d’un seigneur, et il les envoya

prisonniers dans différentes villes.

Louis, prisonnier chez les infidèles, supporta les plus indignes

traitemens avec une grandeur d’âme qui subjugua l’admiration de ces

barbares: le sultan Moadan finit par adoucir les rigueurs de sa

captivité; on commença à traiter de sa rançon, mais les propositions de

Moadan furent si déraisonnables, que Louis les refusa toutes; les

menaces les plus atroces ne purent ébranler sa fermeté. Cependant on

finit par faire un traité à peu près tel que Louis le proposoit; mais à

peine l’eut-on conclu, que le sultan fut assassiné. Le chef des

conjurés, nommé Octaï, entra chez le roi, son épée sanglante à la main,

et, par une fantaisie bizarre, il offrit à Louis de lui rendre la

liberté, s’il vouloit l’armer chevalier; mais cette dignité ne se

donnant qu’avec de certaines cérémonies religieuses, il regarda comme

une profanation d’en revêtir un infidèle, qui, d’ailleurs, étoit le

meurtrier de son souverain. Ceux qui l’entouroient eurent beau lui

représenter que Saladin avoit été fait chevalier par un chrétien, et que

l’empereur avoit conféré la même dignité à Facardin, Louis refusa

formellement Octaï, qui le menaça vainement de lui donner la mort. Les

émirs enfin ratifièrent le traité; mais une difficulté inattendue pensa

coûter la vie au roi: le traité devant être confirmé par des sermens

réciproques, les Sarrazins en firent un conçu en ces termes: _Qu’ils

renonçoient à Mahomet, s’ils manquoient à l’exécution_; et ils exigèrent

du roi les deux sermens suivans, que, s’il manquoit à son engagement,

_il vouloit pour toujours être séparé de la compagnie de Dieu_; et

celui-ci: _qu’il consentiroit à être mis au même rang que le chrétien

qui renie son Dieu, son baptême et sa loi, et qui, par mépris de J.-C.,

crache sur la croix et la foule aux pieds_[110]. Le roi consentit à

prononcer le premier serment, mais le second lui paroissant, dit-il, un

_blasphème étudié_ plutôt qu’un serment, il déclara que rien ne pouvoit

l’engager à proférer des paroles si exécrables et si inutiles, puisque

la première formule exprimoit de même l’engagement le plus irrévocable.

On le menaça de lui couper la tête ou de le mettre en croix: «Vous le

pouvez, répondit-il froidement, Dieu vous a rendu maître de mon corps;

mais mon âme est entre mes mains, et vous n’y pouvez rien.»

[110] Ce dernier serment avoit été composé par un renégat.

On lui mit une épée sur la gorge, il resta immobile en répétant: _Je ne

prononcerai point ces blasphèmes._

Les princes Alphonse et Charles, ses frères, le conjurèrent de céder, il

fut inébranlable. Après avoir montré la plus grande fureur, et tenté

tous les moyens de l’épouvanter, les Sarrazins se contentèrent du

premier serment, et on le mit en liberté. Le roi avoit promis par le

traité de donner deux cent mille francs avant de se mettre en mer, et il

laissa en otage son frère Alphonse. Malgré les périls qu’il couroit

parmi les infidèles, il ne voulut les quitter qu’après avoir fait venir

cette somme, et retiré son frère de captivité, quoiqu’on le pressât de

s’embarquer pour se mettre à l’abri de tout malheur, et ensuite

d’envoyer l’argent. Cet argent arriva; et deux jours entiers furent

employés à faire les paiemens, qui se comptoient au poids, à dix mille

francs par chaque balance. Le roi demandant s’il ne restoit plus rien à

payer, Philippe de Montfort lui dit en riant que non, du moins au compte

des Sarrazin, qui s’étoient trompés d’une balance, et qui méritoient

encore pis, qu’ainsi il n’y avoit qu’à partir. Le roi répondit sèchement

qu’il ne vouloit tromper personne: sur quoi Joinville, qui étoit

présent, fit un signe à Montfort, et ce dernier, devinant sa pensée,

assura le roi que ce qu’il venoit de dire, n’étoit qu’une plaisanterie;

mais Louis s’informant du fait, apprit la vérité; il ordonna à Montfort

avec sévérité de porter aux Sarrazins les dix mille francs, ce qui fut

exécuté, ensuite il s’embarqua l’an 1250.

Tels furent les fruits heureux que produisit dans cette âme si sensible

et si magnanime, l’éducation la plus religieuse, et par conséquent la

plus parfaite; c’est à ce prince, dans sa jeunesse, que la vertueuse

Blanche, la plus tendre des mères, disoit: «Mon fils, j’aimerois mieux

vous voir périr à mes yeux, que de vous voir perdre l’innocence de votre

baptême.» Elle lui disoit encore: «Souvenez-vous que rien ne peut être

glorieux au prince de ce qui est onéreux au peuple. Quand vous croirez

être au-dessus des hommes, songez bien que Dieu est au-dessus de vous.

Entre un roi et un malheureux il n’y a qu’une ligne de distance; entre

Dieu et un roi est l’infini.» Assurément il est de l’intérêt de tous les

peuples que les chefs des nations soient élevés dans de tels sentimens,

nous citerons encore à ce sujet la belle exhortation que le pieux et

brave Louis VII sur son lit de mort fit à son successeur: «Mon fils,

(lui dit-il), protégez l’église, les pauvres, les pupilles et les

orphelins; conservez et faites respecter les lois; aimez le bien public

et la paix; la royauté est une charge que Dieu vous confie, et dont vous

lui rendrez compte après votre mort.» Qu’on suppose maintenant à ses

derniers momens un souverain irréligieux, qui, durant sa vie, n’a été

animé que par l’ambition et l’esprit de conquête, voici certainement,

s’il n’a pas été éclairé par la religion sur le bord de la tombe, ce

qu’il doit dire à son successeur: méfiez-vous toujours des prêtres;

ôtez-leur autant que vous le pourrez toute espèce de crédit dans la

nation, parce que les préjugés[111] rendroient toujours leur pouvoir

supérieur au vôtre, pouvoir terrible qui, agissant sur les consciences,

nuiroit à tous nos projets d’élévation, d’agrandissement et de gloire:

faites-vous craindre également de vos sujets et de vos voisins: soyez

toujours prêt à faire la guerre lorsqu’elle peut être utile à vos

intérêts; et quant à la politique, lisez Machiavel et profitez de ses

conseils, etc., etc.

[111] _Préjugés_, en langue philosophique, signifie religion. Son

synonyme, dans la même langue, est _superstition_.

(12) CHAPITRE XXVI ET DERNIER.

De certains frondeurs ont prodigieusement déclamé contre la guerre

d’Espagne; s’ils avoient un peu plus d’instruction, ils auroient vu que

tous les historiens, sans exception, se sont récriés avec beaucoup de

justice contre la lâcheté de tous les souverains du temps de Valdémar,

roi de Danemarck, qui supporta les rigueurs d’une longue captivité

causée par une insigne trahison, sans qu’aucun prince osât se déclarer

son défenseur. La captivité de François premier fut légitime, ainsi que

celles de tous les princes faits prisonniers dans les batailles; mais la

guerre faite uniquement pour délivrer un souverain victime de la

rébellion ou de la perfidie, cette guerre même sans succès, seroit

toujours magnanime et glorieuse aux yeux de tous ceux qui jugent sans

partialité.

De l'emploi du temps · 第 35 / 40 题