Sophie était depuis quinze jours à Fleurville; elle se sentait si
heureuse, que tous ses défauts et ses mauvaises habitudes étaient
comme engourdis. Le matin, quand on l'éveillait, elle sautait hors
de son lit, se lavait, s'habillait, faisait sa prière avec ses
amies; ensuite, elles déjeunaient toutes ensemble; Sophie n'avait
plus besoin de voler du pain pour satisfaire son appétit; on lui
en donnait tant qu'elle en voulait. Les premiers jours, elle ne
pouvait croire à son bonheur; elle mangea et but tant qu'elle
pouvait avaler. Au bout de trois jours, quand elle fut bien sûre
qu'on lui donnerait à manger toutes les fois qu'elle aurait faim,
et qu'il était inutile de remplir son estomac le matin pour toute
la journée, elle devint plus raisonnable et se contenta, comme ses
amies, d'une tranche de pain et de beurre avec une tasse de thé ou
de chocolat. Dans les premiers jours, à déjeuner et à dîner, elle
se dépêchait de manger, de peur qu'on ne la fît sortir de table
avant que sa faim fût assouvie. Ses amies se moquèrent d'elle;
Mme de Fleurville lui promit de ne jamais la chasser de table et
de la laisser toujours finir tranquillement son repas. Sophie
rougit et promit de manger moins gloutonnement à l'avenir.
MADELEINE.--Ma pauvre Sophie, tu as toujours l'air d'avoir peur;
tu te dépêches et tu te caches pour les choses les plus
innocentes.
SOPHIE.--C'est que je crois toujours entendre ma belle-mère;
j'oublie sans cesse que je suis avec vous qui êtes si bonnes, et
que je suis heureuse, bien heureuse!
En disant ces mots, Sophie, les yeux pleins de larmes, baisa la
main de Mme de Fleurville, qui, à son tour, l'embrassa tendrement.
SOPHIE, _attendrie.--_Oh! madame, que vous êtes bonne! Tous les
jours je demande au bon Dieu qu'il me laisse toujours avec vous.
MADAME DE FLEURVILLE.--Ce n'est pas là ce qu'il faut demander au
bon Dieu, ma pauvre enfant; il faut lui demander qu'il te rende si
sage, si obéissante, si bonne, que le coeur de ta belle-mère
s'adoucisse et que tu puisses vivre heureuse avec elle.
Sophie ne répondit rien; elle avait l'air de trouver le conseil de
Mme de Fleurville trop difficile à suivre. Marguerite paraissait
tout interdite, comme si Mme de Fleurville avait dit une chose
impossible à faire; Mme de Rosbourg s'en aperçut.
MADAME DE ROSBOURG, _souriant.--_Qu'as-tu donc, Marguerite? Quel
petit air tu prends en regardant Mme de Fleurville.
MARGUERITE.--Maman..., c'est que... je n'aime pas que..., je
suis fâchée que... que... je ne sais comment dire; mais je ne veux
pas demander au bon Dieu que la méchante Mme Fichini revienne pour
fouetter encore cette pauvre Sophie.
MADAME DE ROSBOURG.--Mme de Fleurville n'a pas dit qu'il fallait
demander cela au bon Dieu: elle a dit que Sophie devait demander
d'être très bonne, pour que sa belle-mère l'aimât et la rendît
heureuse.
MARGUERITE.--Mais, maman, Mme Fichini est trop méchante pour
devenir bonne; elle déteste trop Sophie pour la rendre heureuse,
et, si elle revient, elle reprendra Sophie pour la rendre
malheureuse.
MADAME DE FLEURVILLE.--Chère petite, le bon Dieu peut tout ce
qu'il veut: il peut donc changer le coeur de Mme Fichini. Sophie,
qui doit obéir à Dieu et respecter sa belle-mère, doit demander de
devenir assez bonne pour l'attendrir et s'en faire aimer.
MARGUERITE.--Je veux bien que Mme Fichini devienne, bonne, mais
je voudrais bien qu'elle restât toujours là-bas et qu'elle nous
laissât toujours Sophie.
MADAME DE FLEURVILLE.--Ce que tu dis là fait l'éloge de ton bon
coeur, Marguerite; mais, si tu réfléchissais, tu verrais que
Sophie serait plus heureuse aimée de sa belle-mère et vivant chez
elle, que chez des étrangers, qui ont certainement beaucoup
d'amitié pour elle, mais qui ne lui doivent rien, et desquels elle
n'a le droit de rien exiger.
SOPHIE.--C'est vrai, cela, Marguerite: si ma belle-mère pouvait
un jour m'aimer comme t'aime ta maman, je serais heureuse comme tu
l'es, et je ne serais pas inquiète de ce que je deviendrai dans
quelques mois.
MARGUERITE, _soupirant.--_Et pourtant j'aurai bien peur quand
Mme Fichini reviendra.
SOPHIE, _tout bas.--_Et moi aussi.
On se leva de table; les mamans restèrent au salon pour
travailler, et les enfants s'amusèrent à bêcher leur jardin;
Camille et Madeleine chargèrent Marguerite et Sophie de chercher
quelques jeunes groseilliers et des framboisiers, de les arracher
et de les apporter pour les planter.
«Où irons-nous?» dit Marguerite.
SOPHIE.--J'ai vu pas loin d'ici, au bord d'un petit bois, des
groseilliers et des framboisiers superbes.
MARGUERITE.--Je crois qu'il vaut mieux demander au jardinier.
SOPHIE.--Je vais toujours voir ceux que je veux dire; si nous ne
pouvons pas les arracher, nous demanderons au père Louffroy de
nous aider.
Elles partirent en courant et arrivèrent en peu de minutes près
des arbustes qu'avait vu Sophie; quelle fut leur joie quand elles
les virent couverts de fruits! Sophie se précipita dessus et en
mangea avec avidité, surtout du cassis; Marguerite, après y avoir
goûté, s'arrêta.
«Mange donc, nigaude, lui dit Sophie; profite de l'occasion.»
MARGUERITE.--Quelle occasion? J'en mange tous les jours à table
et au goûter!
SOPHIE, _avalant gloutonnement.--_C'est bien meilleur quand on
les cueille soi-même; et puis on en mange tant qu'on veut. Dieu,
que c'est bon!
Marguerite la regardait faire avec surprise; jamais elle n'avait
vu manger avec une telle voracité, avec une telle promptitude;
enfin, quand Sophie ne put plus avaler, elle poussa un soupir de
satisfaction et essuya sa bouche avec des feuilles.
MARGUERITE.--Pourquoi t'essuies-tu avec des feuilles?
SOPHIE.--Pour qu'on ne voie pas de taches de cassis à mon
mouchoir.
MARGUERITE.--Qu'est-ce que cela fait? Les mouchoirs sont faits
pour avoir des taches.
SOPHIE.--Si l'on voyait que j'ai mangé du cassis, on me
punirait.
MARGUERITE.--Quelle idée! on ne te dirait rien du tout; nous
mangeons ce que nous voulons.
SOPHIE, _étonnée.--_Ce que vous voulez? et vous n'êtes jamais
malades d'avoir trop mangé?
MARGUERITE.--Jamais; nous ne mangeons jamais trop, parce que
nous savons que la gourmandise est un vilain défaut.
Sophie, qui sentait combien elle avait été gourmande, ne put
s'empêcher de rougir, et voulut détourner l'attention de
Marguerite en lui proposant d'arracher quelques pieds de
groseilliers pour les porter à ses amies. Elles allaient se mettre
à l'oeuvre, quand elles entendirent appeler: «Sophie, Marguerite,
où êtes-vous?»
SOPHIE, MARGUERITE.--Nous voici, nous voici; nous arrachons des
arbres.
Camille et Madeleine accoururent.
CAMILLE.--Qu'est-ce que vous faites donc depuis près d'une
heure? Nous vous attendions toujours; voilà maintenant notre heure
de récréation passée: il faut aller travailler.
MARGUERITE.--Mais à quoi vous êtes-vous amusées? Il n'y a pas
seulement un arbrisseau d'arraché!
MARGUERITE, _riant.--_C'est que Sophie s'en donnait et man...
SOPHIE, _vivement.--_Tais-toi donc, rapporteuse, tu vas me faire
gronder.
MARGUERITE.--Mais je te dis qu'on ne te grondera pas: ma maman
n'est pas comme la tienne.
CAMILLE.--Quoi? Qu'est-ce que c'est? Dis, Marguerite; et toi,
Sophie, laisse-la donc parler.
MARGUERITE.--Eh bien, depuis près d'une heure, au lieu
d'arracher des groseilliers, nous sommes là, Sophie à manger des
groseilles et du cassis, et moi à la regarder manger. C'est
étonnant comme elle mangeait vite! Jamais je n'ai vu tant manger
en si peu de temps. Cela m'amusait beaucoup.
MADELEINE.--Pourquoi as-tu tant mangé, Sophie? tu vas être
malade.
SOPHIE, _embarrassée.--_Oh non! je ne serai pas malade; j'avais
très faim.
CAMILLE.--Comment, faim? Mais nous sortions de table!
SOPHIE.--Faim, non pas de viande, mais de cassis.
CAMILLE.--Ah! ah! ah! faim de cassis!... Mais comme tu es pâle!
je suis sûre que tu as mal au coeur.
SOPHIE, _un peu fâchée.--_Pas du tout, mademoiselle, je n'ai pas
mal au coeur; j'ai encore très faim, et je mangerais encore un
panier plein de cassis.
MADELEINE.--Je ne te conseille pas d'essayer. Mais voyons, ma
petite Sophie, ne te fâche pas, et reviens avec nous.
Sophie se sentait un peu mal à l'aise et ne répondit rien; elle
suivit ses amies, qui reprirent le chemin de la maison. Tout le
long de la route, elle ne dit pas un mot. Camille, Madeleine et
Marguerite, croyant qu'elle boudait, causaient entre elles sans
adresser la parole à Sophie; elles arrivèrent ainsi jusqu'à leur
chambre de travail, où leurs mamans les attendaient pour leur
donner leurs leçons.
«Vous arrivez bien tard, mes petites», dit Mme de Rosbourg.
MARGUERITE.--C'est que nous avons été jusqu'au petit bois pour
avoir des groseilliers; c'est un peu loin, maman.
MADAME DE FLEURVILLE.--Allons, à présent, mes enfants,
travaillons; que chacun reprenne ses livres et ses cahiers.
Camille, Madeleine et Marguerite se placent vivement devant leurs
pupitres; Sophie avance lentement, sans dire une parole. La
lenteur de ses mouvements attire l'attention de Mme de Fleurville,
qui la regarde et dit:
«Comme tu es pâle, Sophie! Tu as l'air de souffrir! qu'as-tu?»
Sophie rougit légèrement; les trois petites la regardent;
Marguerite s'écrie: «C'est le cassis!»
MADAME DE FLEURVILLE.--Quel cassis? Que veux-tu dire,
Marguerite?
SOPHIE, _reprenant un peu de vivacité.--_Ce n'est rien, madame;
Marguerite ne sait ce qu'elle dit; je n'ai rien; je vais... très
bien... seulement... j'ai un peu... mal au coeur... ce n'est
rien...
Mais, à ce moment même, Sophie se sent malade; son estomac ne peut
garder les fruits dont elle l'a surchargé; elle les rejette sur le
parquet.
Mme de Fleurville, mécontente, prend sans rien dire la main de
Sophie et l'emmène chez elle; on la déshabille, on la couche et on
lui fait boire une tasse de tilleul bien chaud. Sophie est si
honteuse qu'elle n'ose rien dire; quand elle est couchée,
Mme de Fleurville lui demande comment elle se trouve.
SOPHIE.--Mieux, madame, je vous remercie; pardonnez-moi, je vous
prie; vous êtes bien bonne de ne m'avoir pas fouettée.
MADAME DE FLEURVILLE.--Ma chère Sophie, tu as été gourmande, et
le bon Dieu s'est chargé de ta punition en permettant cette
indigestion qui va te faire rester couchée jusqu'au dîner; elle te
privera de la promenade que nous devons faire dans une heure pour
aller manger des cerises chez Mme de Vertel. Quant à être
fouettée, tu peux te tranquilliser là-dessus: je ne fouette
jamais, et je suis bien sûre que, sans avoir été fouettée, tu ne
recommenceras pas à te remplir l'estomac comme une gourmande. Je
ne défends pas les fruits et autres friandises; mais il faut en
manger sagement si l'on ne veut pas s'en trouver mal.
Sophie ne répondit rien; elle était honteuse et elle reconnaissait
la justesse de ce que disait Mme de Fleurville. La bonne, qui
restait près d'elle, l'engagea à se tenir tranquille, mais un
reste de mal de coeur l'empêcha de dormir; elle eut tout le temps
de réfléchir aux dangers de la gourmandise, et elle se promit bien
de ne jamais recommencer.