«Mais chairs amie, veuné dinné chés moi demin; mamman demand ça à
votr mamman; nous dinron a sainq eure pour joué avan é allé
promené aprais. Je pari que j'ai fé de fôtes; ne vous moké pas de
moi, je vous pri!
» Sofie, votre ami.»
Camille reçut ce billet quelques jours après l'histoire de la
poupée; elle ne put s'empêcher de rire en voyant ces énormes
fautes d'orthographe; comme elle était très bonne, elle ne les
montra pas à Madeleine et à Marguerite; elle alla chez sa maman.
CAMILLE.--Maman, Sophie m'écrit que Mme Fichini nous engage
toutes à dîner chez elle demain.
MADAME DE FLEURVILLE.--Aïe, aïe! quel ennui! Est-ce que ce dîner
t'amusera, Camille?
CAMILLE.--Beaucoup, maman. J'aime assez cette pauvre Sophie, qui
est si malheureuse.
MADAME DE FLEURVILLE.--C'est bien généreux à toi, ma pauvre
Camille, car elle t'a fait punir et gronder deux fois.
CAMILLE.--Oh! maman, elle a été si fâchée après.
MADAME DE FLEURVILLE, _embrassant Camille.--_C'est bien, très
bien, ma bonne petite Camille; réponds-lui donc que nous irons
demain bien certainement.
Camille remercia sa maman, courut prévenir Madeleine et
Marguerite, et répondit à Sophie:
«Ma chère Sophie,» Maman et Mme de Rosbourg iront dîner demain
chez ta belle-mère; elles nous emmèneront, Madeleine, Marguerite
et moi. Nous sommes très contentes; nous ne mettrons pas de belles
robes pour pouvoir jouer à notre aise. Adieu, ma chère Sophie, je
t'embrasse.» Camille de Fleurville.»
Toute la journée, les petites filles furent occupées de la visite
du lendemain. Marguerite voulait mettre une robe de mousseline
blanche; Madeleine et Camille voulaient de simples robes en toile.
Mme de Rosbourg trancha la question en conseillant les robes de
toile.
Marguerite voulait emporter sa belle poupée; Camille et Madeleine
lui dirent:
«Prends garde, Marguerite: souviens-toi du gros chêne et de
Jeannette.»
MARGUERITE.--Mais demain il n'y aura pas d'orage, ni de forêt,
ni de Jeannette.
MADELEINE.--Non, mais tu pourrais l'oublier quelque part, ou la
laisser tomber et la casser.
MARGUERITE.--C'est ennuyeux de toujours laisser ma pauvre poupée
à la maison. Pauvre petite! elle s'ennuie! Jamais elle ne sort!
jamais elle ne voit personne!
Camille et Madeleine se mirent à rire; Marguerite, après un
instant d'hésitation, rit avec elles et avoua qu'il était plus
raisonnable de laisser la poupée à la maison.
Le lendemain matin, les petites filles travaillèrent comme de
coutume; à deux heures elles allèrent s'habiller, et à deux heures
et demie elles montèrent en calèche découverte; Mmes de Rosbourg
et de Fleurville s'assirent au fond; les trois petites prirent
place sur le devant. Il faisait un temps magnifique, et, comme le
château de Mme Fichini n'était qu'à une lieue, le voyage dura à
peine vingt minutes. La grosse Mme Fichini les attendait sur le
perron; Sophie se tenait en arrière, n'osant pas se montrer, de
crainte des soufflets.
«Bonjour, chères dames, s'écria Mme Fichini; bonjour, chères
demoiselles; comme c'est aimable d'arriver de bonne heure! Les
enfants auront le temps de jouer, et nous autres, mamans, nous
causerons. J'ai une grâce à vous demander, chères dames; je vous
expliquerai cela; c'est pour ma vaurienne de Sophie; je veux vous
en faire cadeau pour quelques semaines, si vous voulez bien
l'accepter et la garder pendant un voyage que je dois faire.»
Mme de Fleurville, surprise, ne répondit rien; elle attendit que
Mme Fichini lui expliquât le cadeau incommode qu'elle désirait lui
faire. Ces dames entrèrent dans le salon, les enfants restèrent
dans le vestibule.
«Qu'est-ce qu'a dit ta belle-mère, Sophie? demanda Marguerite,
qu'elle voulait te donner à maman? Où veut-elle donc aller sans
toi?
--Je n'en sais rien, répondit Sophie en soupirant; je sais
seulement que depuis deux jours elle me bat souvent et qu'elle
veut me laisser seule ici pendant qu'elle fera un voyage en
Italie.
--En seras-tu fâchée? dit Camille.
--Oh! pour cela non, surtout si je vais demeurer chez vous: je
serai si heureuse avec vous! Jamais battue, jamais injustement
grondée, je ne serai plus seule, abandonnée pendant des journées
entières, n'apprenant rien, ne sachant que faire, m'ennuyant. Il
m'arrive bien souvent de pleurer plusieurs heures de suite, sans
que personne y fasse attention, sans que personne cherche à me
consoler.»
Et la pauvre Sophie versa quelques larmes; les trois petites
l'entourèrent, l'embrassèrent, et réussirent à la consoler; dix
minutes après, elles couraient dans le jardin et jouaient à
cache-cache; Sophie riait et s'amusait autant que les autres.
Après deux heures de courses et de jeux, comme elles avaient très
chaud, elles rentrèrent à la maison.
«Dieu! que j'ai soif!» dit Sophie.
MADELEINE.--Pourquoi ne bois-tu pas?
SOPHIE.--Parce que ma belle-mère me le défend.
MARGUERITE.--Comment! Tu ne peux même pas boire un verre d'eau?
SOPHIE.--Rien absolument, jusqu'au dîner, et à dîner un verre
seulement.
MARGUERITE.--Pauvre Sophie, mais c'est affreux cela.
«Sophie, Sophie! criait en ce moment la voix furieuse de
Mme Fichini. Venez ici, mademoiselle, tout de suite.»
Sophie, pâle et tremblante, se dépêcha d'entrer au salon où était
Mme Fichini. Camille, Madeleine et Marguerite avaient peur pour la
pauvre Sophie; elles restèrent dans le petit salon, tremblant
aussi et écoutant de toutes leurs oreilles.
MADAME FICHINI, _avec colère.--_Approchez, petite voleuse;
pourquoi avez-vous bu le vin?
SOPHIE, _tremblante.--_Quel vin, maman? Je n'ai pas bu de vin.
MADAME FICHINI, _la poussant rudement.--_Quel vin, menteuse?
Celui du carafon qui est dans mon cabinet de toilette.
SOPHIE, _pleurant.--_Je vous assure, maman, que je n'ai pas bu
votre vin, que je ne suis pas entrée dans votre cabinet.
MADAME FICHINI.--Ah! vous n'êtes pas entrée dans mon cabinet! et
vous n'êtes pas entrée par la fenêtre! et qu'est-ce donc que ces
marques que vos pieds ont laissées sur le sable, devant la fenêtre
du cabinet?
SOPHIE.--Je vous assure, maman...
Mme Fichini ne lui permit pas d'achever: elle se précipita sur
elle, la saisit par l'oreille, l'entraîna dans la chambre à côté,
et malgré les protestations et les pleurs de Sophie elle se mit à
la fouetter, à la battre jusqu'à ce que ses bras fussent fatigués.
Mme Fichini sortit du cabinet toute rouge de colère. La
malheureuse Sophie la suivait en sanglotant; au moment où elle
s'apprêtait à quitter le salon pour aller retrouver ses amies,
Mme Fichini se retourna vers elle et lui donna un dernier
soufflet, qui la fit trébucher; après quoi, essoufflée, furieuse,
elle revint s'asseoir sur le canapé. L'indignation empêchait ces
dames de parler; elles craignaient, si elles laissaient voir ce
qu'elles éprouvaient, que l'irritation de cette méchante femme ne
s'en accrût encore, et qu'elle ne renonçât à l'idée de laisser
Sophie à Fleurville pendant le voyage qu'elle devait bientôt
commencer. Toutes trois gardaient le silence; Mme Fichini
s'éventait. Mmes de Fleurville et de Rosbourg travaillaient à leur
tapisserie sans mot dire.
MADAME FICHINI.--Ce qui vient de se passer, mesdames, me donne
plus que jamais le désir de me séparer de Sophie; je crains
seulement que vous ne vouliez pas recevoir chez vous une fille si
méchante et si insupportable.
MADAME DE FLEURVILLE, _froidement.--_Je ne redoute pas, madame,
la méchanceté de Sophie; je suis bien sûre que je me ferai obéir
d'elle sans difficulté.
MADAME FICHINI.--Ainsi donc, vous voulez bien consentir à m'en
débarrasser? Je vous préviens que mon absence sera longue; je ne
reviendrai pas avant deux ou trois mois.
MADAME DE FLEURVILLE, _toujours avec froideur.--_Ne vous
inquiétez pas du temps que durera votre absence, madame, je suis
enchantée de vous rendre ce service.
MADAME FICHINI.--Dieu! que vous êtes bonne, chère dame! que je
vous remercie! Ainsi je puis faire mes préparatifs de voyage?
MADAME DE FLEURVILLE, _sèchement.--_Quand vous voudrez, madame.
MADAME FICHINI.--Comment! je pourrais partir dans trois jours?
MADAME DE FLEURVILLE.--Demain, si vous voulez.
MADAME FICHINI.--Quel bonheur! que vous êtes donc aimable!
Ainsi, je vous enverrai Sophie après-demain.
MADAME DE FLEURVILLE.--Très bien, madame; je l'attendrai.
MADAME FICHINI.--Surtout, chère dame, ne la gâtez pas, corrigez-la
sans pitié: vous voyez comment il faut s'y prendre avec elle.
Cependant Sophie allait rejoindre ses amies, pâles d'effroi et
d'inquiétude; elles avaient tout entendu; elles croyaient que
Sophie, tourmentée par la soif, avait réellement bu le vin du
cabinet de toilette, et qu'elle n'avait pas osé l'avouer, dans la
crainte d'être battue.
«Ma pauvre Sophie, dit Camille en serrant la main de Sophie qui
pleurait, que je te plains! comme je suis peinée que tu n'aies pas
avoué à ta belle-mère que tu avais bu ce vin parce que tu mourais
de soif! Elle ne t'aurait pas fouettée plus fort: c'eût été le
contraire peut-être.
--Je n'ai pas bu ce vin, répondit Sophie en sanglotant; je
t'assure que je ne l'ai pas bu.
--Mais qu'est-ce donc que ces pas sur le sable dont parlait ta
belle-mère? Ce n'est pas toi qui as sauté par la fenêtre? demanda
Madeleine.
--Non, non, ce n'est pas moi; je ne mentirais pas avec toi, et je
t'assure que je n'ai pas passé par la fenêtre et que je n'ai pas
touché à ce vin.»
Après quelques explications qui ne leur apprirent pas quel pouvait
être le vrai coupable, les enfants réparèrent de leur mieux le
désordre de la toilette de la pauvre Sophie; Camille lui rattacha
sa robe, Madeleine lui peigna les cheveux, Marguerite lui lava les
mains et la figure; ses yeux restèrent pourtant gonflés. Elles
allèrent ensuite au jardin pour voir les fleurs, cueillir des
bouquets et faire une visite à la jardinière.