Père et les petits se trouvent par un triste soir d'octobre dans un
wagon de troisième en route pour Stockholm. Père est seul sur sa
banquette. En face de lui, les deux garçons, blottis l'un contre
l'autre, lisent un roman de Jules Verne: _Cinq semaines en ballon_. Le
livre est très fatigué. Les petits le savent presque par cœur,
l'ayant discuté et retourné de toutes les façons, mais ils continuent
à le lire avec le même plaisir. Ils ont tout oublié pour suivre les
hardis aéronautes à travers l'Afrique, et ce n'est que très rarement
qu'ils lèvent les yeux pour regarder les pays de Suède qu'on traverse.
Les deux garçons se ressemblent comme deux gouttes d'eau. Ils sont de
même taille, portent le même costume, même béret bleu, même paletot
gris; ils ont tous les deux de grands yeux rêveurs et un petit nez
retroussé. Ils sont toujours grands amis, inséparables, se souciant
peu des autres; ils parlent toujours d'inventions, de découvertes,
d'explorations. Pour ce qui est des aptitudes, ils se ressemblent moins.
Léonard, l'aîné, qui a treize ans, se tire péniblement d'affaire à
l'école, où il est dépassé par ses camarades dans presque toutes les
matières. En retour, il est très entreprenant et très débrouillard.
Il sera inventeur et s'occupe sans discontinuer à la construction d'un
aéroplane. Hugues a un an de moins que Léonard, mais, apprenant plus
facilement, il est déjà dans la même classe que son frère. Lui non
plus cependant ne se sent pas trop porté aux études; en revanche il
est très sportif: grand skieur, cycliste consommé, patineur émérite.
Il se propose de partir comme explorateur, aussitôt qu'il sera grand.
L'aéroplane de Léonard une fois bien au point, Hugues s'en servira
pour aller à la découverte de ce qui reste encore à découvrir de ce
monde.
Père est un homme élancé, à la poitrine creuse, au visage terreux,
aux mains fines et allongées. Il est habillé très négligemment. Le
plastron est fripé, l'attache du paletot émerge à la nuque, le gilet
est boutonné de travers, les chaussettes retombent. Il porte les
cheveux longs, si longs qu'ils couvrent le col; cela cependant n'est pas
par négligence, mais par goût et par habitude.
Père descend d'une de ces vieilles familles de joueurs de violon qui
existent encore dans les provinces lointaines; et il a apporté dans la
vie, comme héritage particulier, deux penchants naturels très
accentués. D'abord le talent musical, et ce fut celui-là qui apparut
le premier. On le fit donc passer par le Conservatoire de Stockholm pour
achever ensuite ses études à l'étranger, et ses années d'études lui
valurent tant de succès que lui-même aussi bien que ses maîtres
s'attendaient à le voir devenir un jour un violoniste de réputation
mondiale. Ce n'est pas le talent qui fît défaut pour arriver à ce
résultat, c'est l'énergie et la persévérance. Il n'eut pas la force
de caractère nécessaire pour conquérir de haute lutte une situation
dans le monde. Bientôt il fut de retour dans son pays et accepta le
poste d'organiste dans une petite ville de province. Pour commencer, il
avait honte de n'avoir pas répondu à l'attente générale, mais
d'autre part il se sentait heureux d'avoir le pain assuré et de ne plus
dépendre de la charité des autres.
Aussitôt entré en charge, il se maria et pendant quelques années il
fut certainement très content de son sort. Il avait un petit chez-soi
très gentil, une femme heureuse et enjouée, deux garçons, et il
était le favori de la ville entière, fêté et recherché par tout le
monde. Puis, des jours étaient venus, où tout cela ne paraissait plus
le satisfaire. Il se prit à désirer de s'en aller encore chercher au
loin le succès, mais il se sentit moralement tenu à rester, à cause
de sa femme et des petits.
C'était surtout sa femme qui lui avait persuadé de renoncer à ce
voyage tant désiré. Elle n'avait pas voulu croire qu'il réussirait
mieux cette fois-ci que l'autre. Elle trouvait du reste que leur bonheur
était si parfait qu'il ne lui restait rien à désirer. Sans doute,
elle commit en cela une grave erreur qu'elle eut à expier plus tard,
car à dater de ce jour, l'autre disposition héréditaire du mari
commençait à se faire jour. Du moment qu'il ne put satisfaire la soif
de gloire et de succès, il chercha sa consolation dans la bouteille.
Il lui advint ce qui advenait généralement dans sa famille: il but
sans prudence ni modération et fut bientôt près de la déchéance
complète. Peu à peu, il avait changé de caractère du tout au tout.
Il n'était plus l'homme aimable et séduisant d'autrefois mais un être
dur et méchant. Et pour comble de malheur, il avait conçu une haine
terrible contre sa femme et s'obstinait à la tourmenter, qu'il fût
ivre ou non, de toutes les façons imaginables.
Les petits n'ont donc pas eu un foyer des plus joyeux. Même, leur
enfance aurait été tout à fait malheureuse, s'ils n'avaient pas su se
créer un petit monde à part, plein de machines, de projets
d'explorations, de livres d'aventures. Le seul être qui a pu parfois
jeter un regard discret dans ce monde particulier, c'est la maman. Père
n'en soupçonne même pas l'existence et il ne sait du reste pas parler
aux enfants des choses qui les intéressent. Aujourd'hui il les dérange
coup sur coup en leur demandant s'ils ne trouvent pas qu'il sera amusant
de voir Stockholm, s'ils ne sont pas heureux d'être en voyage avec leur
père, et autres choses semblables, à quoi ils font des réponses très
courtes, pour se replonger immédiatement dans leur lecture. Père
continue néanmoins de leur parler. Il croit que les petits sont
enchantés de son amabilité mais qu'ils sont trop timides pour le
montrer.
--Ils ont été trop longtemps dans les jupes de leur mère, se dit-il.
Ils sont devenus peureux et pleurnichards. Ça sera autre chose
maintenant que je m'en charge.
Mais père se trompe. Si les petits lui font des réponses brèves, ce
n'est pas qu'ils sont timides, cela tient uniquement à ce qu'ils sont
bien élevés et ne veulent pas le blesser. Si cela n'était pas, ils
répondraient bien autrement.
--Pourquoi trouverions-nous que c'est amusant de voyager avec père,
diraient-ils. Père doit croire qu'il est quelqu'un d'extraordinaire,
mais nous voyons trop bien qu'il n'est qu'un pauvre déchu. Et pourquoi
nous réjouirions-nous de voir Stockholm? Nous comprenons trop bien que
ce n'est pas pour nous amuser que Père nous a emmenés, mais uniquement
pour faire de la peine à Mère.
Père ferait évidemment mieux de laisser lire les petits sans les
déranger. Ils sont malheureux et apeurés, et cela les agace de le voir
en bonne humeur.
--C'est uniquement parce qu'il sait que Mère reste là-bas, seule, à
pleurer, qu'il est si gai aujourd'hui, se murmurent-ils tout bas.
Les questions de Père ont enfin pour résultat d'interrompre la lecture
des petits qui continuent cependant à rester courbés sur leur livre.
Bien malgré eux, leurs pensées commencent à tourner avec amertume
autour des souffrances sans nombre qu'ils ont eu à supporter, à cause
de Père.
Ils se rappellent le jour, où Père s'étant grisé dès le matin fut
aperçu titubant dans la rue suivi d'une foule de gamins qui se
gaussaient de lui. Ils se rappellent combien leurs camarades les ont
bafoués, leur donnant des sobriquets, à cause de leur poivrot de
père.
Ils ont dû avoir honte de lui, ils ont vécu dans une angoisse
permanente à cause de lui, et aussitôt qu'ils ont eu un plaisir
quelconque, il est venu le gâter. C'est toute une liste de torts qu'ils
dressent contre lui. Les petits sont très doux, très patients, mais
ils sentent une colère croissante monter en eux.
Il devrait tout de même comprendre qu'ils ne lui ont pas encore
pardonné la grande déception qu'il leur a causée la veille. Ce fut
même le pire de tout ce qu'il leur a fait jusqu'ici.
C'est que la maman des petits, au printemps de l'année passée, s'est
enfin décidée à divorcer. Des années durant, son mari n'a fait que
la persécuter, la tourmenter de toutes les manières, mais elle n'a pas
voulu le quitter de peur de le voir se perdre complètement. Mais, en
fin de compte, elle s'y est résolue à cause des enfants. Elle avait
remarqué que leur père les rendait malheureux, et elle comprit qu'il
fallait les enlever à cette misère et les rendre à un foyer plus
digne et plus réconfortant.
À la fin de l'année scolaire elle avait envoyé les garçons à la
campagne auprès de ses parents, tandis qu'elle-même prenait le chemin
de l'étranger, manière la plus commode d'obtenir le divorce.
Il ne lui plaisait guère qu'ainsi ce fût elle qui eût l'air de rompre
le mariage, mais à cela il n'y avait pas de remède, elle avait dû s'y
résigner. Ce qui la choquait encore davantage, c'est que le tribunal
confia au père la garde des enfants pour la raison que la mère avait
déserté le domicile conjugal. Elle se consolait en se disant qu'il n'y
avait pas à craindre que son mari voulût garder les enfants, mais
néanmoins elle ne s'était pas sentie tout à fait tranquille.
Aussitôt le divorce obtenu, elle était rentrée pour trouver un
logement où s'installer avec les enfants. Il y avait tout juste deux
jours que tout était arrangé pour recevoir les petits.
Ç'avait été là le plus beau jour de leur vie. Le logement était
composé, en tout, d'une grande pièce et d'une cuisine plus grande
encore, mais tout avait l'air si reluisant et si propre et Mère avait
su tout arranger de façon si gentille. La pièce devait leur servir à
tous de cabinet de travail durant le jour, et, la nuit, les petits
devaient y dormir. La cuisine était propre et bien éclairée, on y
prendrait les repas. Dans un petit réduit à côté, Mère avait
trouvé moyen d'installer son lit à elle.
Mère leur avait dit qu'ils seraient très pauvres. Elle avait obtenu le
poste de professeur de chant au collège de jeunes filles, et ils
étaient réduits à vivre de ce que cela rapportait. Ils n'avaient donc
pas les moyens d'avoir une bonne et devaient se tirer d'affaire tout
seuls. Les petits s'enthousiasmaient de tout, surtout de la perspective
de pouvoir se rendre utiles. Ils offraient de chercher de l'eau et du
bois. Ils cireraient eux-mêmes leurs chaussures et feraient eux-mêmes
leurs lits. Quel plaisir, rien qu'à y penser!
Il y avait encore un cabinet, où Léonard pourrait s'installer avec ses
machines. Il garderait lui-même la clef et, sauf lui et Hugues,
personne n'y serait admis.
Mais le bonheur des petits, aux côtés de leur mère, n'avait duré
qu'un jour. Après, Père était venu gâter leur joie, comme il avait
fait toujours, de plus loin qu'ils se souvinssent. Père venait de faire
un héritage de quelques milliers de couronnes, leur avait dit Mère; il
avait démissionné de son poste et devait partir pour la capitale. Les
petits s'étaient réjouis avec leur mère à l'idée de n'avoir plus à
le rencontrer dans la rue. À ce moment, un des amis du père était
venu de sa part les informer de son intention d'emmener avec lui les
enfants.
Mère avait pleuré et supplié qu'on lui laissât les petits, mais
l'envoyé du père avait répondu que celui-ci était fermement résolu
à prendre les enfants sous sa garde. S'ils ne venaient pas de leur
plein gré, il les ferait chercher par la police. Il recommanda à la
mère de relire l'acte de divorce. Elle y verrait expressément dit que
les enfants devaient être confiés au père. Et cela, mère le savait
déjà. Ce n'était pas à nier.
L'ami du père avait débité un tas de belles choses: c'était parce
que Père aimait tendrement ses enfants qu'il les voulait auprès de
lui, mais les petits savaient bien que Père les emmenait dans l'unique
but de faire de la peine à leur maman. Il avait trouvé cela pour lui
gâter le plaisir de se savoir séparée de lui. Elle serait réduite à
vivre dans une anxiété perpétuelle à leur sujet. Ce n'était que
vengeance et méchanceté, tout cela!
Mais Père a fait sa volonté et les voici en route pour Stockholm. Et
en face d'eux. Père est là qui se réjouit du bon tour qu'il a joué
à Mère. D'instant en instant, l'idée d'accompagner leur père et
surtout de vivre avec lui leur devient plus répugnante. Sont-ils donc
complètement à sa merci? N'y a-t-il donc pas de remède à cela?
Père s'est installé à son aise dans son coin et bientôt il s'endort.
Immédiatement les petits commencent à se parler tout bas avec ardeur.
Il ne leur est pas difficile d'arriver à une décision. Toute la
journée ils ont, chacun de son côté, ruminé l'idée de s'enfuir. Ils
se mettent d'accord pour gagner la plate-forme et de là sauter du train
aussitôt qu'il traversera quelque grande forêt. Puis ils se
construiront une hutte dans un endroit caché au fond des bois et là
ils vivront seuls, sans se montrer à qui que ce soit.
Au beau milieu de ces projets le train s'arrête à une station et une
paysanne, menant par la main un petit bébé, fait son entrée dans le
compartiment. Elle est habillée de noir, un fichu sur la tête, et a
l'air douce et aimable. Elle ôte le paletot du bébé, tout trempé par
la pluie, et l'enveloppe d'un châle bien chaud. Puis elle lui enlève
ses chaussures, essuie ses petits pieds froids, tire de son sac des bas
et des souliers secs qu'elle lui met. Pour finir, elle lui donne un
bonbon et le couche sur la banquette, la tête sur les genoux, pour le
faire dormir.
Tantôt l'un, tantôt l'autre des garçons jette un regard furtif sur la
paysanne qui soigne son bébé. Ces coups d'œil deviennent de plus en
plus fréquents et on voit simultanément des larmes briller aux yeux
des deux garçons. Ils ne lèvent plus les yeux mais les tiennent
obstinément fixés sur le plancher.
On dirait qu'en même temps que la paysanne, une autre personne,
invisible à tous excepté au deux garçons, est entrée dans le
compartiment. Et cette autre personne, c'est Mère. Les petits ont
l'impression qu'elle est venue s'asseoir entre eux, qu'elle leur a pris
la main comme elle l'avait fait la veille au soir, lorsqu'il fut
décidé qu'ils partiraient, et qu'elle leur parle encore comme elle l'a
fait alors.
--Il faut me promettre de ne pas garder rancune à Père à cause de
moi. Il n'a jamais pu me pardonner de l'avoir empêché de partir pour
l'étranger. Il trouve que c'est de ma faute, s'il n'a pas réussi et
s'il s'est mis à boire. Il ne m'en punira jamais assez, à son avis.
Mais il ne faut pas lui en vouloir pour cela.
--À présent que vous vivrez avec Père, il faut me promettre d'être
gentils pour lui. Vous ne devez pas l'exciter contre vous, il faut vous
arranger avec lui aussi bien que possible. Cela, il faut absolument me
le promettre, sans cela je ne n'aurai pas la force de vous voir partir.
Et les petits avaient promis.
--Il ne faut pas vous enfuir de chez votre père. Promettez encore cela,
avait-elle dit.
Ils avaient encore promis cela.
Les petits n'ont qu'une parole, et du moment qu'ils se rappellent les
promesses faites à mère, ils abandonnent toute idée d'évasion. Père
continue à dormir mais ils restent patiemment à leurs places. Ils
reprennent leur lecture avec une ardeur redoublée et leur fidèle ami
Jules Verne les transporte bientôt loin de toutes leurs peines dans les
parages bienheureux de l'Afrique aux mille merveilles.
*
* *
Dans le faubourg du Sud, loin du centre, Père a loué deux chambres et
une cuisine, au rez-de-chaussée, sur une cour étroite et sombre. Le
logement a longtemps servi, passant de locataire à locataire, sans
être réparé. Le papier est déchiré et taché, les plafonds sont
noircis, des carreaux sont cassés, le plancher de la cuisine est
tellement usé qu'on y voit des creux. Des commissionnaires ont été
chercher les bagages à la gare, et ils les ont abandonnés un peu
partout, au hasard, dans les pièces. Père et les petits sont en train
de déballer. Père manie une hache en donnant des coups désespérés
pour ouvrir une caisse. Les petits retirent d'une autre caisse des
verres et des porcelaines qu'ils rangent ensuivent dans un placard. Ils
sont adroits et travaillent avec ardeur, mais à chaque instant Père
les engage à plus de prudence et leur défend de porter plus d'une
assiette ou plus d'un verre à la fois. Entre temps, le travail du père
n'avance guère. Ses mains sont engourdies et sans force, il se met en
sueur sans pour cela réussir à enlever le couvercle de la caisse. Il
dépose la hache, fait le tour de la caisse, se demandant si ce n'est
pas par hasard le fond qui est en haut. Un des petits s'empare alors de
la hache et se met en devoir de faire sauter le couvercle en appuyant de
toutes ses forces, mais Père le repousse. Cette caisse-là est trop
bien clouée. Léonard ne peut pourtant pas croire qu'il réussira là
où père lui-même a échoué? Pour ouvrir cette caisse-là, il faudra
un homme du métier, conclut-il, en mettant son chapeau et son par-dessus
pour sortir chercher le concierge. À peine sorti, une idée lui
traverse la tête. Il comprend subitement pourquoi il n'a plus de force
dans les mains. C'est tôt dans la matinée, il n'a encore rien absorbé
qui puisse activer la circulation du sang. S'il entrait un moment dans
un café prendre un petit verre, les forces lui reviendraient et il se
tirerait d'affaire sans aide. «Cela vaut mieux que de chercher le
concierge.» Sur cette réflexion, Père s'en va à la recherche d'un
café. Et lorsqu'il regagne le petit logement sur la cour, il est huit
heures du soir.
Dans sa jeunesse, lorsqu'il suivait les cours du Conservatoire, il
logeait dans le même quartier. Il avait fait partie d'une société de
quatuors, composée surtout de commis et de petits commerçants qui se
réunissaient d'ordinaire dans un caveau près de Mosebacke. L'envie lui
prit d'aller voir si le petit caveau existait encore. En effet, il
était toujours là, et Père a eu même la chance inespérée d'y
trouver quelques-uns des amis de jadis en train de déjeuner.
Ils l'avaient reçu à bras ouverts, l'avaient convié à leur table et
avaient fêté son arrivée à Stockholm de la façon la plus aimable du
monde. Le déjeuner enfin terminé, Père avait voulu rentrer déballer
les meubles, mais les amis lui avaient persuadé de rester dîner avec
eux. Tant et si bien qu'il était huit heures passées lorsque enfin
Père se décida à rentrer. Et il lui en coûtait beaucoup de quitter
la joyeuse compagnie de si bonne heure.
Lorsque Père rentre, il trouve les petits dans l'obscurité, faute
d'allumettes. Heureusement Père en a une boîte dans ses poches et
après avoir allumé un petit bout de chandelle qui, par un hasard
heureux, s'était glissé parmi les effets emballés, il peut constater
que les petits sont poudreux et échauffés, mais que malgré tout ils
ont l'air frais et dispos, et même très contents de leur journée.
Dans les pièces, les meubles sont rangés le long des murs, les caisses
sont transportées dehors, et la paille et les papiers d'emballage ont
été balayés. Hugues est en train de faire les lits des petits dans la
pièce extérieure. L'autre pièce servira de chambre à coucher au
père, et là il trouve son lit fait avec tout le soin qu'il pourrait
souhaiter.
Maintenant, un brusque revirement se fait dans l'esprit de Père. En
rentrant, il était mécontent de lui-même pour avoir déserté le
travail en laissant les petits sans manger, mais du moment qu'il voit
qu'ils sont de bonne humeur et n'ont l'air de manquer de rien, il est
pris de regrets d'avoir quitté ses amis à cause d'eux, et devient
irritable et querelleur.
Il voit bien que les petits sont fiers de tout le travail abattu et
qu'ils s'attendent à en être loués, mais de cela il n'a aucune envie.
Il leur demande au contraire qui les a aidés et leur fait remarquer
qu'à Stockholm tout se paie et que par conséquent il faudra
dédommager le concierge pour la peine qu'il a eue. Les petits
répondent qu'ils n'ont eu l'assistance de personne, qu'ils se sont
tirés d'affaire tout seuls; mais lui, il continue à grommeler.
C'était mal à eux d'ouvrir la grande caisse. Ils auraient pu s'y
blesser. Il leur avait défendu de toucher à cette caisse. Il faudra
lui obéir à présent. C'est lui qui est responsable d'eux.
La bougie à la main, il sort dans la cuisine et se met à inspecter les
placards. Le petit assortiment de verres et de porcelaines se trouve
rangé sur les rayons dans un ordre parfait. Il examine tout avec un
soin minutieux pour trouver un motif de continuer ses plaintes.
Tout d'un coup, il aperçoit quelques restes du dîner des petits et se
met de suite à les gronder pour avoir mangé du poulet. Où l'ont-ils
eu? Est-ce son argent qu'ils osent gaspiller en mangeant du poulet?
Soudain il se rappelle qu'il ne leur a pas donné un sou vaillant. Il se
demande s'ils ont volé le poulet et il est violemment ému à cette
idée.
Il parle et pérore, il gronde et tempête, mais n'arrive pas à avoir
une réponse des petits. Ils ne se soucient pas de lui dire comment ils
ont eu le poulet, ils le laissent pérorer. Et lui, il fait de longs
discours, des sermons qui épuisent le restant de ses forces. À la fin,
il supplie, il implore...
--Je vous adjure de me dire la vérité. Je vous pardonnerai ce que vous
avez pu commettre, pourvu que vous me disiez la vérité.
À ce moment les petits ne peuvent pas se contenir plus longtemps. Père
entend une espèce d'ébrouement. Ils se redressent dans leurs lits en
rejetant les couvertures et il s'aperçoit qu'ils sont tout rouges d'un
rire retenu. Et au milieu d'éclats de rire qu'ils ne s'efforcent plus
de maîtriser, Léonard réussit à proférer ces mots:
--Mère avait placé un poulet dans le sac à provisions qu'elle nous a
donné à notre départ.
Père se redresse de toute sa hauteur et les foudroie d'un regard
terrible, il veut parler mais ne trouve pas le mot juste. Il se redresse
encore plus majestueusement, et avec un regard plein de mépris, il
rentre dans sa chambre.
*
* *
S'étant aperçu combien les petits sont débrouillards, Père en
profite pour se passer de domestique. Le matin, il envoie Léonard à la
cuisine préparer le café pendant que Hugues met la table et va
chercher le pain chez le boulanger. Après le petit déjeuner, il
s'installe dans un fauteuil à surveiller les petits qui font les lits,
frottent les parquets, arrangent les poêles sous ses yeux. Il donne
sans cesse des ordres et les envoie d'une tâche à une autre uniquement
pour montrer son autorité. Le nettoyage du matin fini, il sort et reste
absent toute la matinée. Il fait venir le déjeuner tout fait d'une
école de cuisinières du voisinage. Puis, il quitte les petits pour le
restant de la journée et n'exige d'eux qu'une chose: trouver son lit
tout fait lorsqu'il rentre.
Les petits sont donc seuls presque toute la journée et peuvent
s'occuper selon leur bon plaisir.
Une de leurs occupations principales est d'écrire à leur mère. Tous
les jours ils reçoivent des lettres d'elle et elle leur envoie du
papier et des timbres pour la réponse.
Les lettres de Mère contiennent surtout des recommandations d'être
gentils envers Père. Elle ne se lasse pas de leur dire combien il
était aimable à l'époque où elle fit sa connaissance et elle leur
raconte combien il était travailleur au début de sa carrière. Il faut
qu'ils soient bons et affectueux pour lui. Ils ne doivent jamais oublier
combien il est malheureux.
«Si vous êtes tout à fait gentils avec Père, il vous prendra
peut-être en pitié et vous laissera rentrer auprès de moi»,
écrit-elle.
Mère raconte encore qu'elle a été et chez le curé et chez le maire
demander s'il n'y avait pas un moyen de rentrer en possession des
petits. Tous les deux lui ont répondu qu'il n'y en avait pas. Il faut
laisser les petits à leur père. Mère aurait désiré quitter la ville
pour vivre à Stockholm dans l'espoir d'entrevoir ses fils de temps en
temps, mais tous lui conseillent de patienter. Ils croient que père va
bientôt se lasser des petits et qu'il les renverra chez leur mère.
Maintenant, elle ne sait pas au juste ce qu'il faut faire. D'un côté,
elle trouve affreux que les petits vivent à Stockholm sans avoir
personne pour les soigner, d'autre part, elle sait que si elle quitte sa
situation actuelle, elle ne pourra plus prendre soin d'eux, si, par
hasard, ils redevenaient libres. Mais à Noël, en tout cas, Mère
viendra les voir à Stockholm.
Les petits écrivent ce qu'ils font le long de la journée, heure par
heure. Ils apprennent à Mère qu'ils vont chercher les repas pour leur
père et qu'ils font son lit. Elle comprend qu'ils tâchent d'être
gentils avec lui à cause de leur mère, mais elle s'aperçoit bien
qu'ils ne l'aiment pas plus qu'auparavant.
Elle a l'impression que ses deux petits sont tout le temps seuls. Ils
habitent une grande ville qui fourmille de gens, mais personne ne se
soucie d'eux, personne ne fait attention à eux. Et cela vaut peut-être
mieux. Qui sait ce qui pourrait leur arriver s'ils venaient à faire des
connaissances.
Ils lui demandent toujours de ne pas s'inquiéter à leur sujet. Ils
sauront bien se tirer d'affaire, allons! Ils racontent qu'ils
raccommodent eux-mêmes leurs chaussettes et recousent des boutons. Ils
laissent aussi échapper que Léonard a poussé déjà son invention
très loin et ils ajoutent qu'aussitôt qu'elle sera prête, tout
s'arrangera.
Mais Mère vit dans une angoisse perpétuelle. Nuit et jour, ses
pensées sont auprès des petits. Nuit et jour elle prie Dieu de veiller
sur ses fils qui vivent seuls dans une grande ville sans personne qui
défende leurs yeux des tentations périlleuses et leurs jeunes cœurs
de l'envie du mal.
*
* *
Père et les petits se trouvent un jour à l'Opéra. Un des anciens
camarades du père qui fait partie de l'orchestre royal l'a invité à
écouter la répétition d'un concert symphonique, et Père a amené les
petits.
Lorsque l'orchestre entame le morceau, remplissant la salle d'harmonie.
Père en est si ému qu'il ne peut plus retenir ses larmes. Il sanglote,
se mouche bruyamment et pousse des gémissements continuels. Il ne
cherche même pas à se contraindre, mais fait un bruit tel que les
musiciens en sont dérangés. Un huissier vient le prier de sortir.
Père prend les petits par la main et se retire doucement sans un mot de
protestation. Et durant tout le retour, ses larmes continuent à couler.
Père a gardé les mains des petits entre les siennes et avance par les
rues flanqué d'un garçon de chaque côté. Tout d'un coup, les petits
aussi se mettent à pleurer. Pour la première fois, ils comprennent
jusqu'à quel point père a aimé son art. C'était affreux pour lui de
rester là, alcoolique déchu, à écouter d'autres jouer. Quelle
misère de n'être pas devenu ce qu'il aurait dû devenir. Il en était
de Père comme il en serait de Léonard s'il n'arrivait pas à finir son
aéroplane, ou de Hugues s'il ne devait jamais faire de voyage
d'exploration. Pensez donc, si un beau jour ils étaient réduits,
vieillards usés, à regarder passer au-dessus de leurs têtes de beaux
aéronefs qu'ils n'auraient pas inventées et qu'ils ne sauraient même
pas manœuvrer.
*
* *
Les petits sont un jour assis au bureau, chacun de son côté. Père est
sorti, un porte-musique sous le bras. Il a murmuré quelques mots d'une
leçon à donner, mais les petits n'ont pas cru un seul instant que
c'était là la vérité.
Père est de méchante humeur, en se trimballant dans la rue il a
remarqué le regard qu'ont échangé les petits lorsqu'il a dit qu'il
s'en allait donner une leçon de musique. «Ils s'érigent en juge de
leur père, pense-t-il. J'ai été trop indulgent pour eux. J'aurais dû
leur donner une bonne paire de gifles. C'est sans doute leur mère qui
les excite contre moi.
«Si je retournais voir un peu ce que font ces messieurs? continue-t-il.
Il ne serait peut-être pas déplacé de s'assurer de leur assiduité
aux études.»
Il retourne, traverse doucement la cour et apparaît soudain au milieu
des petits sans que ceux-ci aient pu l'entendre venir. Et parfaitement!
Les petits sursautent rougissants, et Léonard tire fébrilement à lui
une liasse de papiers qu'il jette dans le tiroir.
Quelques jours après leur arrivée à Stockholm, les petits avaient
demandé quelle école ils allaient fréquenter, et père leur avait
répondu qu'il ne fallait plus y penser. Il essaierait de leur trouver
un patron qui voulût les prendre comme apprentis. L'affaire en était
restée là et les petits n'avaient plus parlé d'école. Mais une
semaine à peine écoulée, on vit un tableau de cours attaché au mur
de la chambre des petits. Les livres scolaires avaient été sortis et
chaque matin, les deux garçons s'installaient chacun de son côté au
vieux bureau pour lire leurs leçons à haute voix. Il était évident
qu'ils avaient reçu une lettre de leur mère leur recommandant de
tacher de continuer leurs études tout seuls pour ne pas oublier tout ce
qu'ils avaient appris.
Entré de façon si inattendue, Père s'approche tout d'abord de
l'horaire des cours qu'il se met à étudier. Il tire sa montre et
compare:
--Mercredi: de 10 heures à 11 heures, géographie. Puis il retourne
vers le bureau.
--Vous deviez faire de la géographie, cette heure-ci, n'est-ce pas?
dit-il.
--Oui, père, répondent les petits, tout rouges aux visages.
--Mais où avez-vous votre géographie et votre atlas?
Les petits jettent un long regard sur la bibliothèque tout en ayant
l'air mortellement confus.
--Nous n'avons pas encore commencé, dit Léonard.
--Alors, dit père, vous vous amusez à autre chose.
Il se redresse très satisfait. Il a pris un avantage sur les petits
qu'il ne lâchera pas avant de les avoir humiliés à fond.
Les petits se taisent tous les deux. Depuis le jour qu'ils ont
accompagné leur père à l'Opéra, ils ont eu pitié de lui et il ne
leur en a pas tant coûté qu'auparavant d'être gentils avec lui. Mais,
évidemment, ils n'ont pas pensé un seul instant à admettre Père dans
leur confidence. Ce n'est pas qu'il soit monté dans leur estime; ils ne
l'ont qu'en pitié.
--Vous faisiez votre correspondance, demande Père sur son ton le plus
sévère.
--Non, répondent d'une seule voix les deux petits.
--Que faisiez-vous?
--Nous ne faisions que causer.
--Ce n'est pas vrai. J'ai vu que Léonard a caché quelque chose dans le
tiroir.
Sur cela, les petits se taisent de nouveau.
--Faites voir, crie Père, rouge de colère.
Il croit que les petits ont écrit à leur mère et puisqu'ils ne
veulent pas montrer leur lettre, il doit s'y trouver des appréciations
fâcheuses sur lui. Les petits ne bougent plus. Père lève la main pour
frapper Léonard qui est devant le tiroir.
--Ne le touche pas, crie alors Hugues. Nous ne faisions que parler d'une
invention de Léonard.
Hugues repousse Léonard, sort vivement le tiroir et en retire un papier
tout couvert d'aéronefs aux formes les plus extravagantes.
--Cette nuit, Léonard a imaginé une nouvelle voile pour son
dirigeable. C'est de cela que nous étions en train de causer.
Père ne veut pas le croire. Il se penche sur le tiroir qu'il fouille
minutieusement, mais il n'y trouve que des feuilles de papier couvertes
de dessins qui représentent des ballons, des parachutes, des
aéroplanes et tout ce qui se rapporte à la navigation aérienne.
À la grande surprise des petits, père ne jette pas tout cela au loin,
il ne rit même pas de leurs essais, mais se met à les regarder
attentivement, feuille après feuille. La vérité est que père aussi
a eu des dispositions pour la mécanique, il s'intéressait beaucoup à
ces choses-là à l'époque où son cerveau gardait encore quelque
vigueur. Bientôt il se met à leur demander le sens de ceci et de cela,
et, comme ses paroles trahissent qu'il est vivement intéressé et qu'il
comprend ce qu'il voit, Léonard, maîtrisant sa timidité, lui répond,
d'abord avec hésitation, puis peu à peu avec une bonne volonté
croissante.
Bientôt, Père et les petits ont engagé une discussion approfondie sur
les dirigeables et la navigation aérienne en général. Une fois
lancés, les petits parlent sans aucune retenue, faisant part à leur
père de tous leurs projets, de tous leurs rêves magnifiques. Et tout
en comprenant que les petits n'iront pas très loin avec les aéronefs
qu'ils construisent actuellement. Père en est néanmoins très
impressionné. Ses deux fils parlent de moteurs d'aluminium,
d'aéroplanes, d'équilibre comme de choses tout à fait familières.
Lui qui avait cru que c'étaient deux vrais imbéciles, uniquement parce
qu'à l'école ils n'étaient pas très brillants! Maintenant, il trouve
tout d'un coup qu'ils sont deux vrais petits savants.
Et les idées et les espoirs ambitieux, père les comprend mieux que
toute autre chose. Il les reconnaît pour avoir rêvé lui-même de
façon identique et il n'a aucune envie de rire de ces rêves-là.
Père ne sort plus de toute la matinée; il reste là à causer avec les
deux petits jusqu'à ce qu'il soit temps d'aller chercher le déjeuner
et de dresser la table. Et à ce moment-là, Père et les petits sont de
très grands amis, à leur étonnement réciproque.
*
* *
Il est onze heures du soir. Dans la rue Père s'avance en titubant et
les deux petits sont à ses côtés. Ils ont été le chercher dans un
de ses cafés préférés, où à peine entrés ils se sont placés
près de la porte sans rien dire. Père était seul à une table, un
grog copieux et foncé devant lui, écoutant un orchestre de dames qui
jouait à l'autre bout de la salle. Après un moment, il s'était levé
à contre-cœur et s'approchant des petits:
--Qu'y a-t-il? demanda-t-il. Pourquoi êtes-vous venus?
--Père devait rentrer, répondent-ils. C'est le 5 décembre. Père
avait promis...
Alors il s'est rappelé que Léonard lui avait confié que, ce jour-là,
c'était la fête de Hugues, et qu'en effet, il avait promis de rentrer
de bonne heure. Mais tout cela, il l'avait complètement oublié. Hugues
s'attendait sans doute à quelque cadeau de son père, mais celui-ci
avait tout simplement oublié d'en acheter.
Néanmoins, il s'est laissé emmener par les petits et se rend à la
maison, mécontent et d'eux et de lui-même. En rentrant, il trouve la
table dressée avec un grand apparat. Les deux garçons ont voulu
arranger un petit festin. Léonard a fait des crêpes, qui maintenant
sont vieilles de plusieurs heures, et ont l'air de morceaux de cuir. Ils
ont reçu un peu d'argent de leur mère et ils l'ont employé à l'achat
de noix, d'amandes, et d'une bouteille de limonade.
Toute cette splendeur, ils n'en ont pas voulu jouir tout seuls; ils sont
restés là à attendre que Père veuille bien rentrer pour la partager
avec eux. Du moment qu'ils sont devenus amis avec Père, ils ne peuvent
pas célébrer une pareille fête sans lui. Père comprend tout cela.
Ça le flatte d'être désiré, et d'humeur assez réjouie, il prend
place à la table. Seulement, étant à moitié ivre, il trébuche au
moment de s'asseoir, empoigne la nappe, tombe et fait dégringoler tout
ce qui était si gentiment rangé sur la table. En se relevant, il voit
la limonade couler à flots sur le tapis, tandis que les crêpes et les
confitures s'entremêlent aux morceaux de porcelaine et aux éclats de
verre.
Père jette un regard rapide sur les visages allongés des petits, et
lançant un juron terrible, il regagne la porte pour ne rentrer que vers
le matin.
*
* *
Un matin de février, les petits s'en vont par la rue, les patins
suspendus aux épaules. Ils ne sont plus les mêmes. Ils sont devenus
maigres et pâles et ont l'air mal soignés et négligemment vêtus.
Leurs cheveux ne sont pas coupés, ils ne sont guère lavés, et leurs
bas ont des trous tout comme leurs chaussures. En causant entre eux, ils
se servent d'expressions ordurières, ramassées dans le ruisseau, et il
leur arrive même de proférer des jurons.
Un vrai revirement s'est fait dans l'existence des petits à dater du
soir où Père avait oublié de rentrer pour la fête de Hugues.
C'était comme si, jusqu'à ce jour-là, ils avaient été soutenus par
l'espoir d'un prompt changement dans leur sort. Les premiers temps, ils
avaient escompté que bientôt le père se lasserait d'eux et les
renverrait à leur mère. Puis, ils s'étaient imaginé que Père se
prendrait d'amour pour eux au point de cesser de boire. Ils s'étaient
même figuré que Mère et lui se réconcilieraient et que tous
redeviendraient heureux. Mais ce soir-là, ils comprirent que Père
était irrémédiablement perdu. Il était incapable d'aimer autre chose
que la boisson. Quand même pour un moment il serait gentil avec eux, il
ne s'intéresserait jamais à eux pour de bon.
Un morne désespoir s'empara des petits. Rien ne serait changé pour
eux. Père ne les lâcherait jamais. Ils avaient l'impression d'être
condamnés à l'encellulement à perpétuité.
Même leurs grands et beaux projets ne les consolaient plus. Gênés par
tant d'entraves, ils ne pourraient jamais les mettre à exécution.
Pensez donc! ils n'apprenaient plus rien! Ils connaissaient suffisamment
l'histoire des grands hommes pour savoir que celui qui se propose de
faire des choses extraordinaires a besoin avant tout d'apprendre.
Le coup le plus dur avait été, cependant, que Mère n'était pas venue
les voir à Noël comme c'était prévu. Au commencement de décembre,
elle avait fait une chute dans un escalier, se cassant une jambe, de
sorte qu'elle avait dû passer les vacances de Noël à l'hôpital au
lieu d'aller à Stockholm. À présent, elle était rétablie, mais les
cours avaient commencé. Avec cela, elle n'avait plus d'argent. Tout ce
qu'elle avait économisé, elle avait dû le dépenser pendant sa
maladie.
Les petits se sentaient abandonnés par tout le monde. Il était
évident que, quelques efforts qu'ils fissent, leur situation resterait
la même; donc, ils avaient cessé de se déranger pour ce qui ne les
amusait guère. Autant faire ce qui leur plaisait!
Souvent, ils ne faisaient leurs lits qu'à plusieurs jours d'intervalle,
et ils cessaient complètement de nettoyer le petit logement. Cela
n'avait pas d'importance. Jamais il ne venait personne voir comment les
choses se passaient chez eux.
Père tomba de plus en plus bas. De temps en temps il essaya bien de se
donner une contenance en recommandant aux petits d'avoir un peu d'ordre,
mais c'étaient là de vains efforts. Il oublia ses recommandations plus
vite qu'il ne les avait données.
Les petits ont commencé à négliger leur cours du matin. Personne
n'étant là pour les examiner, à quoi bon apprendre des leçons?
Depuis quelques jours on avait de la glace excellente pour patiner et
alors il valait bien mieux se donner des vacances pour patiner tant
qu'il faisait encore jour. Sur la glace on trouvait toujours bon nombre
de gamins; ils avaient fait la connaissance de pas mal d'entre eux et
tous trouvaient comme eux-mêmes qu'il valait bien mieux patiner que de
rester enfermés à lire...
Aujourd'hui, il fait un temps si splendide que vraiment l'idée de
rester à la maison leur est insupportable. Il ne fait que quelques
degrés au-dessous de zéro, le soleil brille, l'air est calme et
limpide. Il fait si beau que même les écoles ont obtenu un jour de
congé pour patiner. La rue est pleine d'écoliers qui, après avoir
été chez eux chercher leurs patins, sont maintenant en route pour la
glace. Là où ils s'avancent parmi les autres garçons, les petits ont
l'air tristes et mélancoliques. Jamais un sourire n'éclaire leurs
visages. Leur malheur est trop grand pour qu'ils l'oublient un seul
instant.
En arrivant sur la glace ils la trouvent pleine de vie et d'animation.
Tout le long de la côte, le golfe glacé est bordé de noir par la
foule dense des spectateurs; plus loin les patineurs décrivent leurs
cercles, pareils à des fourmis dont on vient d'endommager la
fourmilière; encore plus loin on aperçoit de petits points noirs qui
se déplacent avec une rapidité vertigineuse.
Les petits mettent leurs patins et se mêlent aux patineurs. Ils
patinent fort bien, et en s'élançant à toute vitesse sur la glace,
ils recouvrent de la couleur aux joues et du brillant aux yeux, mais
cela ne leur donne cependant pas pour une seule minute l'air joyeux et
insouciant des autres enfants.
Tout d'un coup, en retournant vers la terre ferme, ils aperçoivent
quelque chose de très beau. Un grand ballon leur arrive du côté de
Stockholm en poussant vers la mer. Il est rayé rouge et jaune et brille
au soleil comme une boule de feu. La nacelle est ornée d'une quantité
de pavillons bariolés, et, comme le ballon n'est pas très haut, le jeu
des couleurs s'aperçoit fort bien.
En apercevant le ballon, les petits jettent un cri de joie. C'est la
première fois de leur vie qu'ils voient un grand ballon planer dans les
airs. Il est bien plus beau qu'ils ne l'avaient imaginé. Tous les
rêves, tous les projets qui ont été leur consolation et leur joie
durant les mauvais jours, leur reviennent à l'esprit à cette vue. Ils
s'arrêtent pour mieux observer comment sont attachées les cordes, les
guide-ropes, et ils se désignent l'ancre et les sacs de sable sur le
bord de la nacelle.
Le ballon passe à toute vitesse sur le golfe glacé. Tous les
patineurs, petits et grands, pêle-mêle, se jettent en riant et en
criant à sa rencontre au moment où il fait son apparition et se
mettent ensuite à le pourchasser. Ils le suivent dans sa course vers la
mer, en une longue file oscillante comme un énorme guide-rope. Les
aéronautes s'amusent à jeter des feuilles multicolores qui lentement
s'envolent par l'atmosphère bleue.
Les petits sont les premiers de la longue file qui poursuit le ballon.
Ils avancent rapidement, la tête en arrière et les regards
obstinément fixés en haut. Leurs yeux brillent de bonheur pour la
première fois depuis leur départ de chez leur mère. Ils sont hors
d'eux-mêmes d'enthousiasme, ils ne pensent qu'à une chose: poursuivre
le ballon aussi longtemps que possible.
Mais le ballon va vite et il faut être un bon patineur pour rie pas
être laissé en arrière. Là troupe qui le fourchasse s'éclaircit,
mais à la tête de ceux qui continuent la poursuite, apparaissent
toujours les deux petits. Ils sont si pleins d'ardeur qu'ils attirent
l'attention. Après, on dira même qu'ils avaient à ce moment quelque
chose de mystérieux. Ils ne faisaient ni rire ni crier, mais il planait
sur leurs visages tournés en haut une expression d'extase comme s'ils
regardaient une apparition.
Aussi, le ballon se présente-t-il à l'esprit des petits presque comme
un guide surnaturel venu pour les ramener sur le bon chemin et pour leur
apprendre à suivre ce chemin avec un courage nouveau. À sa vue, leurs
cœurs se gonflent d'un désir immense de se remettre au travail pour
réaliser la grande invention.
De nouveau, ils se sentent certains de la réussite. Pourvu qu'ils
soient tenaces, ils arriveront bien jusqu'à la victoire définitive. Un
jour viendra où ils monteront leur propre aéronef à la conquête des
airs. Un jour, ce sont eux qui planeront là-haut au-dessus de la tête
des gens. Et leur aéronef à eux sera bien plus perfectionnée que
celle qu'ils ont en ce moment devant les yeux. Elle se laissera diriger,
virer, monter et descendre, aller contre le vent et sans vent. Elle les
portera nuit et jour-là où ils voudront. Ils la feront descendre sur
les plus hauts sommets des montagnes, ils passeront par-dessus les
déserts les plus terribles, ils exploreront les contrées les plus
inabordables. Ils verront toute la splendeur de l'univers.
--C'est pas la peine de perdre courage, Hugues, dit Léonard. Ce sera
chic quand nous serons prêts!
Père et son malheur, voilà des choses qui ne les regardent plus. Celui
qui a un but magnifique à atteindre, ne peut évidemment pas se laisser
arrêter par des considérations si mesquines.
Le ballon augmente sa vitesse au fur et à mesure qu'il s'éloigne de la
terre. Les patineurs ont cessé de le poursuivre. Seuls, les deux petits
continuent la poursuite. Ils avancent rapides, aussi légers que s'ils
avaient des ailes aux pieds.
Soudain, les gens qui se trouvent sur le bord et dont par conséquent
les regards dominent le golfe, jettent un cri d'effroi et d'angoisse. On
s'est aperçu que le ballon, toujours suivi de près par les deux
enfants, est poussé vers le chenal ouvert dans la glace en vue de la
navigation et où l'eau est libre...
--L'eau est libre là-bas! crient les gens. L'eau est libre! Les
patineurs disséminés sur la glace, en entendant ces cris, tournent
leurs regards vers l'embouchure du golfe. En effet, ils aperçoivent une
bande d'eau libre qui brille au soleil, loin, très loin. Ils voient
aussi deux petits garçons s'approcher de cette bande d'eau qu'ils ne
voient pas, eux, parce qu'ils tiennent leurs yeux fixés sur le ballon,
sans les en détourner un seul instant.
On crie à tous poumons, on frappe des coups désespérés dans la
glace, les coureurs les plus rapides s'élancent pour les arrêter. Les
petits ne s'aperçoivent de rien, dans leur poursuite acharnée. Ils ne
savent pas qu'ils sont seuls à persister. Ils n'écoutent pas les cris
derrière eux. Ils n'entendent pas le bruissement des vagues devant eux.
Ils ne voient que le ballon qui pour ainsi dire les emporte avec lui.
Léonard sent déjà son aéronef à lui le soulever, et Hugues plane
au-dessus des lieux mystérieux du pôle Nord.
Les gens qui se trouvent sur la glace et sur la côte voient diminuer la
distance qui les sépare de l'eau libre. Pendant quelques instants, ils
sont saisis d'une telle angoisse qu'ils ne peuvent ni crier ni remuer.
Il y a comme un charme sur les deux enfants qui ne se rendent compte de
rien dans leur course effrénée, qui se ruent vers la mort,
pourchassant la plus belle des apparitions célestes.
Les aéronautes aussi ont remarqué les deux petits. Ils se rendent
compte du danger, ils leur crient en faisant des gestes désespérés,
mais les petits ne comprennent pas. En voyant que les aéronautes leur
font signe, ils croient que ceux-ci désirent les faire monter dans la
nacelle. Ils lèvent leurs bras vers le ballon, ivres de joie à ridée
d'être emmenés à travers l'espace limpide.
À ce moment, les petits ont atteint le chenal: les visages illuminés
et les bras levés vers le ciel, ils glissent dans l'eau et
disparaissent sans un cri. Des patineurs accourus au secours arrivent un
instant après, mais le courant a déjà emporté les corps sous la
glace où nul secours humain ne peut les atteindre.