Comment les musées et les bibliothèques étaient fermés, mais comment la
place de la Révolution était ouverte.
La chambre qui, pendant quinze jours, devait servir de paradis terrestre
à Hoffmann renfermait un lit, nous le connaissons, une table et deux
chaises.
Elle avait une cheminée ornée de deux vases de verre bleu meublés de
fleurs artificielles. Un génie de la Liberté en sucre s'épanouissait
sous une cloche de cristal, dans laquelle se reflétaient son drapeau
tricolore et son bonnet rouge.
Un chandelier en cuivre, une encoignure en vieux bois de rose, une
tapisserie du douzième siècle pour rideau, voilà tout l'ameublement tel
qu'il apparut aux premiers rayons du jour.
Cette tapisserie représentait Orphéus jouant du violon pour reconquérir
Eurydice, et le violon rappela tout naturellement Zacharias Werner à la
mémoire d'Hoffmann.
«Cher ami, pensa notre voyageur, il est à Paris, moi aussi; nous sommes
ensemble, et je le verrai aujourd'hui ou demain au plus tard. Par où
vais-je commencer? Comment vais-je m'y prendre pour ne pas perdre le
temps du bon Dieu, et pour tout voir en France? Depuis plusieurs jours
je ne vois que des tableaux vivants très laids, allons au salon du
Louvre de l'ex-tyran, je verrai tous les beaux tableaux qu'il avait, les
Rubens, les Poussin. Allons vite.»
Il se leva pour examiner, en attendant, le tableau panoramique de son
quartier.
Un ciel gris, terne, de la boue noire sous des arbres blancs, une
population affairée, avide de courir, et un certain bruit, pareil au
murmure de l'eau qui coule. Voilà tout ce qu'il découvrit.
C'était peu fleuri. Hoffmann ferma sa fenêtre, déjeuna, et sortit pour
voir d'abord l'ami Zacharias Werner.
Mais, sur le point de prendre une direction, il se rappela que Werner
n'avait jamais donné son adresse, sans laquelle il était difficile de le
rencontrer.
Ce ne fut pas un mince désappointement pour Hoffmann.
Mais bientôt:
«Fou que je suis! pensa-t-il; ce que j'aime, Zacharias l'aime aussi.
J'ai envie de voir de la peinture, il aura eu envie de voir de la
peinture. Je trouverai lui ou sa trace dans le Louvre. Allons au
Louvre.»
Le Louvre, on le voyait du parapet. Hoffmann se dirigea vers le
monument.
Mais il eut la douleur d'apprendre à la porte que les Français, depuis
qu'ils étaient libres, ne s'amollissaient pas à voir de la peinture
d'esclaves, et que, en admettant, ce qui n'est pas probable, que la
Commune de Paris n'eût pas déjà rôti toutes les croûtes pour allumer les
fonderies d'armes de guerre, on se garderait bien de ne pas nourrir de
toute cette huile des rats destinés à la nourriture des patriotes, du
jour où les Prussiens viendraient assiéger Paris.
Hoffmann sentit que la sueur lui montait au front; l'homme qui lui
parlait ainsi avait une certaine façon de parler qui sentait son
importance.
On saluait fort ce beau diseur.
Hoffmann apprit d'un des assistants qu'il avait eu l'honneur de parler
au citoyen Simon, gouverneur des _enfants de France_ et conservateur des
musées royaux.
«Je ne verrai point de tableaux, dit-il en soupirant; ah! c'est dommage!
mais je m'en irai à la Bibliothèque du feu roi, et, à défaut de
peinture, j'y verrai des estampes, des médailles et des manuscrits; j'y
verrai le tombeau de Childéric, père de Clovis, et les globes céleste et
terrestre du père Coronelli.»
Hoffmann eut la douleur, en arrivant, d'apprendre que la nation
française, regardant comme une source de corruption et d'incivisme la
science et la littérature, avait fermé toutes les officines où
conspiraient de prétendus savants et de prétendus littérateurs, le tout
par mesure d'humanité, pour s'épargner la peine de guillotiner ces
pauvres diables. D'ailleurs, même sous le tyran, la Bibliothèque n'était
ouverte que deux fois par semaine.
Hoffmann dut se retirer sans avoir rien vu; il dut même oublier de
demander des nouvelles de son ami Zacharias.
Mais, comme il était persévérant, il s'obstina et voulut voir le musée
Saint-Avoye.
On lui apprit alors que le propriétaire avait été guillotiné
l'avant-veille.
Il s'en alla jusqu'au Luxembourg; mais ce palais était devenu prison.
À bout de forces et de courage, il reprit le chemin de son hôtel, pour
reposer un peu ses jambes, rêver à Antonia, à Zacharias, et fumer dans
la solitude une bonne pipe de deux heures.
Mais, à prodige! ce quai aux Fleurs si calme, si désert, était noir
d'une multitude de gens rassemblés, qui se démenaient et vociféraient
d'une façon inharmonieuse.
Hoffmann, qui n'était pas grand, ne voyait rien par-dessus les épaules
de tous ces gens-là; il se hâta de percer la foule avec ses coudes
pointus et de rentrer dans sa chambre.
Il se mit à sa fenêtre.
Tous les regards se tournèrent aussitôt vers lui, et il en fut
embarrassé un moment, car il remarqua combien peu de fenêtres étaient
ouvertes. Cependant la curiosité des assistants se porta bientôt sur un
autre point que la fenêtre d'Hoffmann, et le jeune homme fit comme les
curieux, il regarda le porche d'un grand bâtiment noir à toits aigus,
dont le clocheton surmontait une grosse tour carrée.
Hoffmann appela l'hôtesse.
--Citoyenne, dit-il, qu'est-ce que cet édifice, je vous prie?
--Le Palais, citoyen.
--Et que fait-on au Palais?
--Au palais de justice, citoyen, on y juge.
--Je croyais qu'il n'y avait plus de tribunaux.
--Si fait, il y a le tribunal révolutionnaire.
--Ah! c'est vrai... et tous ces braves gens?
--Attendent l'arrivée des charrettes.
--Comment, des charrettes? je ne comprends pas bien; excusez-moi, je
suis étranger.
--Citoyen, les charrettes, c'est comme qui dirait des corbillards pour
les gens qui vont mourir.
--Ah! mon Dieu!
--Oui, le matin arrivent les prisonniers qui viennent se faire juger au
tribunal révolutionnaire.
--Bien.
--À quatre heures, tous les prisonniers sont jugés, on les emballe dans
les charrettes que le citoyen Fouquier a requises à cet effet.
--Qu'est-ce que cela, le citoyen Fouquier?
--L'accusateur public.
--Fort bien, et alors?
--Et alors les charrettes s'en vont au petit trot à la place de la
Révolution, où la guillotine est en permanence.
--En vérité!
--Quoi! vous êtes sorti et vous n'êtes pas allé voir la guillotine!
c'est la première chose que les étrangers visitent en arrivant; il
paraît que nous autres Français nous avons seuls des guillotines.
--Je vous en fais mon compliment, madame.
--Dites citoyenne.
--Pardon.
--Tenez, voici les charrettes qui arrivent....
--Vous vous retirez, citoyenne.
--Oui, je n'aime plus voir cela. Et l'hôtesse se retira. Hoffmann la
prit doucement par le bras.
--Excusez-moi si je vous fais une question, dit-il.
--Faites.
--Pourquoi dites-vous que vous n'aimez plus voir cela? J'aurais dit,
moi, je n'aime _pas_.
--Voici l'histoire, citoyen. Dans le commencement, on guillotinait des
aristocrates très méchants, à ce qu'il paraît. Ces gens-là portaient la
tête si droite, ils avaient tous l'air si insolent, si provocateur, que
la pitié ne venait pas facilement mouiller nos yeux. On regardait donc
volontiers. C'était un beau spectacle que cette lutte des courageux
ennemis de la nation contre la mort. Mais voilà qu'un jour j'ai vu
monter sur la charrette un vieillard dont la tête battait les ridelles
de la voiture. C'était douloureux. Le lendemain je vis des religieuses.
Un autre jour je vis un enfant de quatorze ans, et enfin je vis une
jeune fille dans une charrette, sa mère était dans l'autre, et ces deux
pauvres femmes s'envoyaient des baisers sans dire une parole. Elles
étaient si pâles, elles avaient le regard si sombre, un si fatal sourire
aux lèvres, ces doigts qui remuaient seuls pour pétrir le baiser sur
leur bouche étaient si tremblants et si nacrés, que jamais je
n'oublierai cet horrible spectacle, et que j'ai juré de ne plus
m'exposer à le voir jamais.
--Ah! ah! dit Hoffmann en s'éloignant de la fenêtre, c'est comme cela?
--Oui, citoyen. Eh bien! que faites-vous?
--Je ferme la fenêtre.
--Pour quoi faire?
--Pour ne pas voir.
--Vous! un homme.
--Voyez-vous, citoyenne, je suis venu à Paris pour étudier les arts et
respirer un air libre. Eh bien! si par malheur je voyais un de ces
spectacles, dont vous venez de me parler, si je voyais une jeune fille
ou une femme traînée à la mort en regrettant la vie, citoyenne, je
penserais à ma fiancée, que j'aime, et qui, peut-être.... Non, citoyenne,
je ne resterai pas plus longtemps dans cette chambre; en avez-vous une
sur les derrières de la maison?
--Chut! malheureux, vous parlez trop haut; si mes officieux vous
entendent....
--Vos officieux! qu'est-ce que cela, officieux?
--C'est un synonyme républicain de valet.
--Eh bien! si vos valets m'entendent, qu'arrivera-t-il?
--Il arrivera que, dans trois ou quatre jours, je pourrai vous voir de
cette fenêtre sur une des charrettes, à quatre heures de l'après-midi.
Cela dit avec mystère, la bonne dame descendit précipitamment, et
Hoffmann l'imita.
Il se glissa hors de la maison, résolu à tout pour échapper au spectacle
populaire.
Quand il fut au coin du quai, le sabre des gendarmes brilla, un
mouvement se fit dans la foule, les masses hurlèrent et se prirent à
courir.
Hoffmann à toutes jambes gagna la rue Saint-Denis, dans laquelle il
s'enfonça comme un fou; il fit, pareil au chevreuil, plusieurs voltes
dans différentes petites rues, et disparut dans ce dédale de ruelles qui
s'embrouillent entre le quai de la Ferraille et les halles.
Il respira enfin en se voyant rue de la Ferronnerie, où, avec la
sagacité du poète et du peintre, il devina la place célèbre par
l'assassinat d'Henri IV.
Puis, toujours marchant, toujours cherchant, il arriva au milieu de la
rue Saint-Honoré. Partout les boutiques se fermaient sur son passage.
Hoffmann admirait la tranquillité de ce quartier; les boutiques ne se
fermaient pas seules, les fenêtres de certaines maisons se calfeutraient
avec mesure, comme si elles eussent reçu un signal.
Cette manoeuvre fut bientôt expliquée à Hoffmann; il vit les fiacres se
détourner et prendre les rues latérales; il entendit un galop de chevaux
et reconnut des gendarmes; puis, derrière eux, dans la première brume du
soir, il entrevit un pêle-mêle affreux de haillons, de bras levés, de
piques brandies et d'yeux flamboyants.
Au-dessus de tout cela, une charrette.
De ce tourbillon qui venait à lui sans qu'il pût se cacher ou s'enfuir,
Hoffmann entendit sortir des cris tellement aigus, tellement
lamentables, que rien de si affreux n'avait jusqu'à ce soir-là frappé
ses oreilles.
Sur la charrette était une femme vêtue de blanc. Ces cris s'exhalaient
des lèvres, de l'âme, de tout le corps soulevé de cette femme.
Hoffmann sentit ses jambes lui manquer. Ces hurlements avaient rompu les
faisceaux nerveux. Il tomba sur une borne, la tête adossée à des
contrevents de boutique mal joints encore, tant la fermeture de cette
boutique avait été précipitée.
La charrette arriva au milieu de son escorte de bandits et de femmes
hideuses, ses satellites ordinaires; mais, chose étrange! toute cette
lie ne bouillonnait pas, tous ces reptiles ne coassaient pas, la victime
seule se tordait entre les bras de deux hommes et criait au ciel, à la
terre, aux hommes et aux choses.
Hoffmann entendit soudain dans son oreille, par la fente du volet, ces
mots prononcés tristement par une voix d'homme jeune:
--Pauvre Du Barry! te voilà donc!
--Madame Du Barry! s'écria Hoffmann, c'est elle, c'est elle qui passe là
sur cette charrette.
--Oui, monsieur, répondit la voix basse et dolente à l'oreille du
voyageur, et de si près qu'à travers les planches il sentait le souffle
chaud de son interlocuteur.
La pauvre Du Barry se tenait droite et cramponnée au col mouvant de la
charrette; ses cheveux châtains, l'orgueil de sa beauté, avaient été
coupés sur la nuque, mais retombaient sur les tempes en longues mèches
trempées de sueur; belle avec ses grands yeux hagards, avec sa petite
bouche, trop petite pour les cris affreux qu'elle poussait, la
malheureuse femme secouait de temps en temps la tête par un mouvement
convulsif, pour dégager son visage des cheveux qui le masquaient.
Quand elle passa devant la borne où Hoffmann s'était affaissé, elle
cria: «Au secours! sauvez-moi! je n'ai pas fait de mal! au secours!» et
faillit renverser l'aide du bourreau qui la soutenait.
Ce cri: Au secours! elle ne cessa de le pousser au milieu du plus
profond silence des assistants. Ces furies, accoutumées à insulter les
braves condamnés, se sentaient remuées par l'irrésistible élan de
l'épouvante d'une femme; elles sentaient que leurs vociférations
n'eussent pas réussi à couvrir les gémissements de cette fièvre qui
touchait à la folie et atteignait le sublime du terrible.
Hoffmann se leva, ne sentant plus son coeur dans sa poitrine; il se mit
à courir après la charrette comme les autres, ombre nouvelle ajoutée à
cette procession de spectres qui faisaient la dernière escorte d'une
favorite royale.
Madame Du Barry, le voyant, cria encore:
--La vie! la vie!... je donne tout mon bien à la nation! Monsieur!...
sauvez-moi!
«Oh! pensa le jeune homme, elle m'a parlé! Pauvre femme, dont les
regards ont valu si cher, dont les paroles n'avaient pas de prix: elle
m'a parlé.»
Il s'arrêta. La charrette venait d'atteindre la place de la Révolution.
Dans l'ombre épaissie par une pluie froide, Hoffmann ne distinguait plus
que deux silhouettes: l'une blanche, c'était celle de la victime,
l'autre rouge, c'était l'échafaud.
Il vit les bourreaux traîner la robe blanche sur l'escalier. Il vit
cette forme tourmentée se cambrer pour la résistance, puis soudain, au
milieu de ses horribles cris, la pauvre femme perdit l'équilibre et
tomba sur la bascule.
Hoffmann l'entendit crier: «Grâce, monsieur le bourreau, encore une
minute, monsieur le bourreau....» Et ce fut tout, le couteau tomba,
lançant un éclair fauve.
Hoffmann s'en alla rouler dans le fossé qui borde la place.
C'était un beau tableau pour un artiste qui venait en France chercher
des impressions et des idées.
Dieu venait de lui montrer le trop cruel châtiment de celle qui avait
contribué à perdre la monarchie.
Cette lâche mort de la Du Barry lui parut l'absolution de la pauvre
femme. Elle n'avait donc jamais eu d'orgueil, puisqu'elle ne savait même
pas mourir! Savoir mourir, hélas! en ce temps-là ce fut la vertu suprême
de ceux qui n'avaient jamais connu le vice.
Hoffmann réfléchit ce jour-là que, s'il était venu en France pour voir
des choses extraordinaires, son voyage n'était pas manqué.
Alors, un peu consolé par la philosophie de l'histoire:
«Il reste le théâtre, se dit-il, allons au théâtre. Je sais bien
qu'après l'actrice que je viens de voir, celles de l'Opéra ou de la
tragédie ne me feront pas d'effet, mais je serai indulgent. Il ne faut
pas trop demander à des femmes qui ne meurent que pour rire.
«Seulement, je vais tâcher de bien reconnaître cette place pour n'y plus
jamais passer de ma vie.»