Mon bon maître, se tournant vers moi, reprit de la sorte:
--Je n'ai rapporté l'histoire de l'ange et de l'ermite que pour montrer
l'abîme qui sépare le temporel du spirituel. Or, c'est seulement dans le
temporel que la justice humaine s'exerce, et c'est un lieu bas où les
grands principes ne sont point de mise. La plus cruelle offense qu'on
ait pu faire à Notre-Seigneur Jésus-Christ est de mettre son image dans
les prétoires où les juges absolvent les pharisiens qui l'ont crucifié
et condamnent la Madeleine qu'il releva de ses mains divines. Que
fait-il, le Juste, parmi ces hommes qui ne pourraient pas se montrer
justes, même s'ils le voulaient, puisque leur triste devoir est de
considérer les actions de leurs semblables non en elles-mêmes et dans
leur essence, mais au seul point de vue de l'intérêt social,
c'est-à-dire en raison de cet amas d'égoïsme, d'avarice, d'erreurs et
d'abus qui forme les cités, et dont ils sont les aveugles conservateurs?
En pesant la faute, ils y ajoutent le poids de la peur ou de la colère
qu'elle inspira au lâche public. Et tout cela est écrit dans leur livre,
en sorte que le texte antique et la lettre morte leur servent d'esprit,
de coeur et d'âme vivante. Et toutes ces dispositions, dont quelques-unes
remontent aux âges infâmes de Byzance et de Théodora, s'accordent
seulement sur ce point qu'il faut tout sauver, vertus et vices, d'un
monde qui ne veut pas changer. La faute aux yeux des lois est si peu de
chose en soi, et les circonstances extérieures en sont si considérables,
qu'un même acte, légitime dans telle condition, devient impardonnable
dans telle autre, comme il se voit par l'exemple d'un soufflet qui,
donné par un homme sur la joue d'un autre, paraît seulement chez un
bourgeois l'effet d'une humeur irascible et devient, pour un soldat, un
crime puni de mort. Cette barbarie, qui subsiste encore, fera de nous
l'opprobre des siècles futurs. Nous n'y prenons pas garde; mais on se
demandera un jour quels sauvages nous étions pour punir du dernier
supplice l'ardeur généreuse du sang quand elle jaillit du coeur d'un
jeune homme assujetti par les lois aux périls de la guerre et aux
dégoûts de la caserne. Et il est clair que s'il y avait une justice,
nous n'aurions pas deux codes, l'un militaire, l'autre civil. Ces
justices soldatesques, dont on voit tous les jours les effets, sont
d'une cruauté atroce, et les hommes, s'ils se policent jamais, ne
voudront pas croire qu'il fut jadis, en pleine paix, des conseils de
guerre vengeant par la mort d'un homme la majesté des caporaux et des
sergents. Ils ne voudront pas croire que des malheureux furent passés
par les armes pour crime de désertion devant l'ennemi, dans une
expédition où le gouvernement de la France ne reconnaissait pas de
belligérants. Ce qu'il y a d'admirable, c'est que de telles atrocités se
commettent chez des peuples chrétiens qui honorent saint Sébastien,
soldat révolté, et ces martyrs de la légion thébaine dont la gloire est
seulement d'avoir encouru jadis les rigueurs des conseils de guerre, en
refusant de combattre les Bagaudes. Mais laissons cela, ne parlons plus
de ces justices de gens à sabres, qui périront un jour, selon la
prophétie du fils de Dieu; et revenons-en aux magistrats civils.
»Les juges ne sondent point les reins et ne lisent point dans les coeurs;
aussi leur plus juste justice est-elle rude et superficielle. Encore
s'en faut-il de beaucoup qu'ils s'en tiennent à cette grossière écorce
d'équité, sur laquelle les codes sont écrits. Ils sont hommes,
c'est-à-dire faibles et corruptibles, doux aux forts et impitoyables aux
petits. Ils consacrent par leurs sentences les plus cruelles iniquités
sociales, et il est malaisé de distinguer dans cette partialité ce qui
vient de leur bassesse personnelle, de ce qui leur est imposé par le
devoir de leur profession, qui est, en réalité, de soutenir l'État dans
ce qu'il a de mauvais autant que dans ce qu'il a de bon, de veiller à la
conservation des moeurs publiques, ou excellentes ou détestables, et
d'assurer, avec les droits des citoyens, les volontés tyranniques du
prince, sans parler des préjugés ridicules et cruels qui trouvent sous
les fleurs de lis un asile inviolable.
»Le magistrat le plus austère peut être amené, par son intégrité même, à
rendre des arrêts aussi révoltants et peut-être plus inhumains encore
que ceux du magistrat prévaricateur, et je ne sais, pour ma part, qui
des deux je redouterais le plus, ou du juge qui s'est fait une âme avec
des textes de loi, ou de celui qui emploie un reste de sentiment à
torturer ces textes. Celui-ci me sacrifiera à son intérêt ou à ses
passions; l'autre m'immolera froidement à la chose écrite.
»Encore faut-il observer que le magistrat est défenseur, par fonction,
non pas des préjugés nouveaux, auxquels nous sommes tous plus ou moins
soumis, mais des préjugés anciens qui sont conservés dans les lois alors
qu'ils s'effacent de nos âmes et nos moeurs. Et il n'est pas d'esprit
quelque peu méditatif et libre qui ne sente tout ce qu'il y a de
gothique dans la loi, tandis que le juge n'a pas le droit de le sentir.
»Mais je parle comme si les lois, encore que barbares et grossières,
étaient du moins claires et précises. Et il s'en faut de beaucoup qu'il
en soit ainsi. Le grimoire d'un sorcier semble facile à comprendre en
comparaison de plusieurs articles de nos codes et de nos coutumiers. Ces
difficultés d'interprétation ont beaucoup contribué à faire établir
divers degrés de juridiction, et l'on admet que, ce que le bailli n'a
pas entendu, messieurs du Parlement l'éclairciront. C'est beaucoup
attendre de cinq hommes en robe rouge et en bonnet carré, qui, même
après avoir récité le _Veni Creator_, demeurent sujets à l'erreur; et il
vaut mieux convenir que la plus haute juridiction juge sans appel pour
cette seule raison qu'on avait épuisé les autres avant de recourir à
celle-là. Le prince est de cet avis; car il y a des lits de justice
au-dessus des Parlements.