--Hélas! dit mon bon maître, mon déjeuner ne pourra point passer. J'ai
le coeur retourné tant par cette horrible scène que vous avez, monsieur,
contée si froidement, que par la vue de cette servante de madame la
conseillère Josse qu'on mène pendre, quand on pouvait mieux en faire.
--Mais, monsieur, répliqua l'huissier, ne vous ai-je point dit que cette
fille avait volé sa maîtresse et ne voulez-vous point qu'on pende les
larrons?
--Il est vrai, dit mon bon maître, que c'est l'usage; et comme la force
de l'accoutumance est irrésistible, je n'y prends point garde dans le
cours ordinaire de ma vie. De même Sénèque le philosophe, qui pourtant
était enclin à la douceur, composait des traités pleins d'élégance
pendant qu'à Rome, près de lui, des esclaves étaient mis en croix pour
des fautes légères, comme il se voit par l'exemple de l'esclave
Mithridate qui mourut les mains clouées, coupable seulement d'avoir
blasphémé la divinité de son maître, l'infâme Trimalcion. Notre esprit
est ainsi fait que rien ne le trouble ni ne le blesse de ce qui est
ordinaire et coutumier. Et l'usage use, si je puis dire, notre
indignation aussi bien que notre émerveillement. Je m'éveille chaque
matin, sans songer, je l'avoue, aux malheureux qui seront pendus ou
roués pendant le jour. Mais quand l'idée du supplice m'est rendue plus
sensible, mon coeur se trouble, et pour avoir vu cette belle fille
conduite à la mort, ma gorge se serre au point que ce petit poisson n'y
saurait entrer.
--Qu'est-ce qu'une belle fille? dit l'huissier. Il n'est pas de rue à
Paris où, dans une nuit, on n'en fasse à la douzaine. Pourquoi celle-ci
avait-elle volé sa maîtresse, madame la conseillère Josse?
--Je n'en sais rien, monsieur, répondit gravement mon bon maître; vous
n'en savez rien, et les juges qui l'ont condamnée n'en savaient pas
davantage, car les raisons de nos actions sont obscures et les ressorts
qui nous font agir demeurent profondément cachés. Je tiens l'homme pour
libre de ses actes, puisque ma religion l'enseigne; mais, hors la
doctrine de l'Église, qui est certaine, il y a si peu de raison de
croire à la liberté humaine, que je frémis en songeant aux arrêts de la
justice qui punissent des actions dont le principe, l'ordre et les
causes nous échappent également, où la volonté a souvent peu de part, et
qui sont parfois accomplies sans connaissance. S'il faut enfin que nous
soyons responsables de nos actes, puisque l'économie de notre sainte
religion est fondée sur l'accord mystérieux de la liberté humaine et de
la grâce divine, c'est un abus que de déduire de cette obscure et
délicate liberté toutes les gênes, toutes les tortures et tous les
supplices dont nos codes sont prodigues.
--Je vois avec peine, monsieur, dit le petit homme noir, que vous êtes
du parti des fripons.
--Hélas! monsieur, dit mon bon maître, ils sont une part de l'humanité
souffrante et membres, comme nous, de Jésus-Christ, qui mourut entre
deux larrons. Je crois apercevoir dans nos lois des cruautés, qui
paraîtront distinctement dans l'avenir, et dont nos arrière-neveux
s'indigneront.
--Je ne vous entends pas, monsieur, dit l'autre en buvant un petit coup
de vin. Toutes les barbaries gothiques ont été retranchées de nos lois
et coutumes, et la justice est aujourd'hui d'une politesse et d'une
humanité excessives. Les peines sont exactement proportionnées aux
crimes et vous voyez que les voleurs sont pendus, les meurtriers roués,
les criminels de lèse-majesté tirés à quatre chevaux, les athées, les
sorciers et les sodomites brûlés, les faux-monnayeurs bouillis, en quoi
la justice criminelle marque une extrême modération et toute la douceur
possible.
--Monsieur, de tout temps les juges se sont estimés bienveillants,
équitables et doux. Aux âges gothiques de saint Louis et même de
Charlemagne, ils admiraient leur propre bénignité, qui nous semble
rudesse aujourd'hui; je devine que nos fils nous jugeront rudes à leur
tour, et qu'ils trouveront encore quelque chose à retrancher sur les
tortures et sur les supplices dont nous usons.
--Monsieur, vous ne parlez pas comme un magistrat. La torture est
nécessaire pour tirer les aveux qu'on n'obtiendrait point par la
douceur. Quant aux peines, elles sont réduites à ce qui est nécessaire
pour assurer la vie et les biens des citoyens.
--Vous convenez donc, monsieur, que la justice a pour objet, non le
juste, mais l'utile, et qu'elle s'inspire seulement des intérêts et des
préjugés des peuples. Rien n'est plus vrai, et les fautes sont punies
non point en proportion de la malignité qui y est attachée, mais en vue
du dommage qu'elles causent ou qu'on croit qu'elles causent à la
société. C'est ainsi que les faux-monnayeurs sont mis dans une chaudière
d'eau bouillante, bien qu'il y ait en réalité peu de malice à frapper
des écus. Mais les financiers en particulier et le public y éprouvent un
dommage sensible. C'est ce dommage dont ils se vengent avec une
impitoyable cruauté. Les voleurs sont pendus, moins pour la perversité
qu'il y a à prendre un pain ou des hardes, laquelle est excessivement
petite, qu'à cause de l'attachement naturel des hommes à leur bien. Il
convient de ramener la justice humaine à son véritable principe qui est
l'intérêt matériel des citoyens et de la dégager de toute la haute
philosophie dont elle s'enveloppe avec une pompeuse et vaine hypocrisie.
--Monsieur, répliqua le petit huissier, je ne vous conçois pas. Il me
semble que la justice est d'autant plus équitable qu'elle est plus
utile, et que cette utilité même, qui vous fait la mépriser, vous la
devrait rendre auguste et sacrée.
--Vous ne m'entendez point, dit mon bon maître.
--Monsieur, dit le petit huissier, j'observe que vous ne buvez point.
Votre vin est bon, si j'en juge à la couleur. N'y pourrai-je goûter?
Il est vrai que mon bon maître, pour la première fois de sa vie,
laissait du vin au fond de la bouteille. Il le versa dans le verre du
petit huissier.
--A votre santé, monsieur l'abbé, dit le petit huissier. Votre vin est
bon, mais vos raisonnements ne valent rien. La justice, je le répète,
est d'autant plus équitable qu'elle est plus utile, et cette utilité
même que vous dites être dans son origine et dans son principe, vous la
devrait rendre auguste et sacrée. Mais il vous faut convenir encore que
l'essence même de la justice est le juste, ainsi que le mot l'indique.
--Monsieur, dit mon bon maître, quand nous aurons dit que la beauté est
belle, la vérité vraie et la justice juste, nous n'aurons rien dit du
tout. Votre Ulpien, qui s'exprimait avec précision, a proclamé que la
justice est la ferme et perpétuelle volonté d'attribuer à chacun ce qui
lui appartient, et que les lois sont justes quand elles sanctionnent
cette volonté. Le malheur est que les hommes n'ont rien en propre et
qu'ainsi l'équité des lois ne va qu'à leur garantir le fruit de leurs
rapines héréditaires ou nouvelles. Elles ressemblent à ces conventions
des enfants qui, après qu'ils ont gagné des billes, disent à ceux qui
veulent les leur reprendre: «Ce n'est plus de jeu.» La sagacité des
juges se borne à discerner les usurpations qui ne sont pas de jeu d'avec
celles dont on était convenu en engageant la partie, et cette
distinction est à la fois délicate et puérile. Elle est surtout
arbitraire. La grande fille qui, dans ce moment même, pend au bout d'une
corde de chanvre, avait, dites-vous, volé à madame la conseillère Josse
une coiffe de dentelle. Mais sur quoi établissez-vous que cette coiffe
appartenait à madame la conseillère Josse? Vous me direz qu'elle l'avait
ou achetée de ses deniers, ou trouvée dans son coffre de mariage, ou
reçue de quelque galant, tous bons moyens d'acquérir des dentelles. Mais
de quelque façon qu'elle les eût acquises, je vois seulement qu'elle en
jouissait comme d'un de ces biens de fortune qu'on trouve et qu'on perd
d'aventure et sur lesquels on n'a point de droit naturel. Pourtant je
consens que les barbes lui appartenaient, conformément aux règles de ce
jeu de la propriété que jouent les hommes en société comme les pauvres
enfants à la marelle. Elle tenait à ces barbes et, dans le fait, elle
n'y avait pas moins de droits qu'un autre. Je le veux bien. La justice
était de les lui rendre, sans les mettre à si haut prix que de détruire,
pour deux méchantes barbes de point d'Alençon, une créature humaine.
--Monsieur, dit le petit huissier, vous ne considérez qu'un côté de la
justice. Il ne suffisait pas de faire droit à madame la conseillère
Josse, en lui rendant ses barbes. Il était nécessaire de faire droit
aussi à la servante en la pendant par le col. Car la justice est de
rendre à chacun ce qui lui est dû. En quoi elle est auguste.
--En ce cas, dit mon bon maître, la justice est plus méchante encore que
je ne croyais. Cette pensée qu'elle doit le châtiment au coupable est
extrêmement féroce. C'est une barbarie gothique.
--Monsieur, dit le petit huissier, vous connaissez mal la justice. Elle
frappe sans colère, et elle n'a pas de haine pour cette fille qu'elle
envoie à la potence.
--A la bonne heure! dit mon bon maître. Mais j'aimerais mieux que les
juges fissent l'aveu qu'ils punissent les coupables par pure nécessité
et seulement pour faire des exemples sensibles. Dans ce cas ils s'en
tiendraient au nécessaire. Mais s'ils s'imaginent, en punissant, payer
au coupable son dû, on voit jusqu'où cette délicatesse peut les
entraîner, et leur probité même les rend inexorables, car on ne saurait
refuser aux gens ce qu'on sait leur devoir. Cette maxime, monsieur, me
fait horreur. Elle a été établie avec la dernière rigueur par un
philosophe habile, du nom de Menardus, qui prétend que ne pas punir un
malfaiteur, c'est lui faire tort et le priver méchamment du droit qu'il
a d'expier sa faute. Il a soutenu que les magistrats d'Athènes, en
faisant boire la ciguë à Socrate, avaient excellemment travaillé à la
purification de l'âme de ce sage. Ce sont là d'épouvantables rêveries.
Je souhaite que la justice criminelle ait moins de sublimité. L'idée de
pure vengeance qu'on attache plus communément à la peine des
malfaiteurs, bien que basse et mauvaise en soi-même, est moins terrible
dans ses conséquences que cette furieuse vertu des philosophes
tourmenteurs. J'ai connu jadis à Séez un bourgeois d'humeur joviale et
bon homme, qui mettait tous les soirs ses petits enfants sur ses genoux
et leur faisait des contes. Il menait une vie exemplaire, s'approchait
des sacrements et se piquait d'une exacte probité dans le commerce des
grains qu'il exerçait depuis soixante ans ou plus. Il lui arriva d'être
volé par sa servante de quelques doublons, ducassons, nobles à la rose
et autres belles pièces d'or qu'il gardait curieusement dans un étui, au
fond d'un tiroir. Dès qu'il s'aperçut de ce dommage, il en fit aux juges
une plainte sur laquelle la servante fut questionnée, jugée, condamnée
et suppliciée. Le bonhomme, qui savait son droit, exigea qu'on lui remît
la peau de sa voleuse, dont il se fit faire une paire de chausses. Et il
lui arrivait souvent de frapper sur sa cuisse en s'écriant: «La coquine!
la coquine!» Cette fille lui avait pris des pièces d'or; il lui prenait
sa peau; du moins se vengeait-il sans philosophie, dans la candeur de sa
férocité rustique. Il ne songeait point à remplir un devoir auguste en
tapotant joyeusement sa culotte humaine. Il vaudrait mieux convenir que,
si l'on pend un larron, c'est par prudence et dans le but d'effrayer les
autres par l'exemple, et non pas du tout pour attribuer à chacun, comme
dit l'autre, ce qui lui appartient. Car, en bonne philosophie, rien
n'appartient à personne, si ce n'est la vie elle-même. Prétendre qu'on
doit l'expiation aux criminels, c'est tomber dans un mysticisme féroce,
pis que la violence nue et que la simple colère. Quant à punir les
voleurs c'est un droit issu de la force et non de la philosophie. La
philosophie nous enseigne au contraire que tout ce que nous possédons
est acquis par violence ou par ruse. Et vous voyez aussi que les juges
approuvent qu'on nous dépouille de nos biens quand le ravisseur est
puissant. C'est ainsi qu'on permet au roi de nous prendre notre
vaisselle d'argent pour faire la guerre, comme il s'est vu sous Louis le
Grand, alors que les réquisitions furent si exactes qu'on enleva
jusqu'aux crépines des lits, pour en tirer l'or tissu dans la soie. Ce
prince mit la main sur les biens des particuliers et sur les trésors des
églises, et, voilà vingt ans, faisant mes dévotions à
Notre-Dame-de-Liesse, en Picardie, j'ouïs les doléances d'un vieux
sacristain qui déplorait que le feu roi eût enlevé et fait fondre tout
le trésor de l'église, et ravi même le sein d'or émaillé déposé jadis en
grande pompe par madame la princesse Palatine, après qu'elle eut été
guérie miraculeusement d'un cancer. La justice seconda le prince dans
ses réquisitions et punit sévèrement ceux qui dérobaient quelque pièce
aux commissaires du roi. C'est donc qu'elle n'estimait pas que ces biens
fussent si attachés aux personnes qu'on ne pût les en séparer.
--Monsieur, dit le petit huissier, les commissaires agissaient au nom du
roi qui, possédant tous les biens du royaume, en peut disposer à son gré
pour la guerre ou pour les bâtiments, ou de toute autre manière.
--Il est vrai, dit mon bon maître, et cela a été mis dans les règles du
jeu. Les juges y vont comme _à l'Oie_, en regardant ce qui est écrit sur
le tableau. Les droits du prince, soutenus par les Suisses et par toutes
sortes de soldats, y sont écrits. Et la pauvre pendue n'avait pas de
gardes suisses pour faire mettre sur le tableau du jeu qu'elle avait
droit de porter les dentelles de madame la conseillère Josse. Cela est
parfaitement exact.
--Monsieur, dit le petit huissier, vous ne comparez point, je pense,
Louis le Grand, qui prit la vaisselle de ses sujets pour payer des
soldats, et cette créature qui vola une coiffe pour s'en parer.
--Monsieur, dit mon bon maître, il est moins innocent de faire la guerre
que d'aller à Ramponneau avec une coiffe de dentelle. Mais la justice
assure à chacun ce qui lui appartient, selon les règles de ce jeu des
sociétés qui est le plus inique, le plus absurde et le moins
divertissant des jeux. Et le malheur est que tous les citoyens sont
obligés d'être de la partie.
--Cela est nécessaire, dit le petit huissier.
--Aussi bien, dit mon bon maître, les lois sont-elles utiles. Mais elles
ne sont point justes et ne sauraient l'être, car le juge assure aux
citoyens la jouissance de ce qui leur appartient, sans faire le
discernement des vrais et des faux biens; cette distinction n'est pas
dans les règles du jeu, mais seulement dans le livre de la justice
divine, où personne ne peut lire. Connaissez-vous l'histoire de l'ange
et de l'anachorète? Un ange descendit sur la terre avec un visage
d'homme et en l'habit d'un pèlerin; cheminant par l'Égypte, il frappa,
le soir, à la porte d'un bon anachorète qui, le prenant pour un
voyageur, lui offrit à souper et lui donna du vin dans une coupe d'or.
Puis il le fit coucher dans son lit et s'étendit lui-même à terre, sur
quelques poignées de paille de maïs. Pendant qu'il dormait, son hôte
céleste se leva, prit la coupe dans laquelle il avait bu, la cacha sous
son manteau et s'enfuit. Il agissait de la sorte, non point pour faire
tort au bon ermite, mais au contraire dans l'intérêt de l'hôte qui
l'avait reçu charitablement. Car il savait que cette coupe aurait causé
la perte de ce saint homme, qui y avait mis son coeur, tandis que Dieu
veut qu'on n'aime que lui et ne souffre pas qu'un religieux soit attaché
aux biens de ce monde. Cet ange, qui participait de la sagesse divine,
distinguait les faux biens des biens véritables. Les juges ne font pas
cette distinction. Qui sait si madame la conseillère Josse ne perdra
point son âme avec les barbes de dentelle que sa servante lui avait
prises et que les juges lui ont rendues?
--En attendant, dit le petit huissier en se frottant les mains, il y a à
cette heure une coquine de moins sur la terre.
Il secoua les miettes qui restaient sur son habit, salua la compagnie et
partit allègrement.