--Au mois d'octobre 1624, la fille du châtelain royal de
Bourg-en-Bresse, Hélène Gillet, âgée de vingt-deux ans, qui vivait dans
la maison paternelle avec ses frères encore enfants, laissa paraître des
signes si visibles d'une grossesse, que ce fut la fable de la ville et
que les demoiselles de Bourg cessèrent de la fréquenter. On prit garde
ensuite que ses flancs s'étaient abaissés et l'on fit de telles gloses
que le lieutenant-criminel ordonna qu'elle serait visitée par des
matrones. Celles-ci constatèrent qu'elle avait été grosse et que sa
délivrance remontait à moins de quinze jours. Sur leur rapport, Hélène
Gillet fut mise en prison et interrogée par les juges du présidial. Elle
leur fit des aveux:
»--Il y a quelques mois, leur dit-elle, un jeune homme, d'un lieu
voisin, demeurant au logis de mon oncle, venait chez mon père pour
apprendre à lire et à écrire aux garçons. Une fois seulement il me
connut. Ce fut par le moyen d'une servante qui m'enferma dans une
chambre avec lui. Là, il me prit de force.
»Et, comme on lui demanda pourquoi elle n'avait pas appelé au secours,
elle répondit que la surprise lui avait ôté la voix. Pressée par les
juges, elle ajouta qu'à la suite de cette violence elle devint grosse et
fut délivrée avant terme. Loin d'avoir contribué à cette délivrance,
elle l'eût ignorée, disait-elle, sans une servante qui lui révéla la
vraie nature de cet accident.
»Les magistrats, mal satisfaits de ses réponses, ne savaient toutefois
comment y contredire, quand un témoignage inattendu vint fournir à
l'accusation des preuves certaines. Un soldat qui passait, en se
promenant, le long du jardin de messire Pierre Gillet, châtelain royal,
père de l'accusée, vit dans un fossé, au pied du mur, un corbeau
s'efforçant de tirer un linge avec son bec. Il s'approcha pour
reconnaître ce que c'était et trouva le corps d'un petit enfant. Il en
avertit aussitôt la justice. Cet enfant était enveloppé dans une chemise
marquée au col des lettres H. G. On constata qu'il était venu à terme,
et Hélène Gillet, convaincue d'infanticide, fut condamnée, selon la
coutume, à la peine de mort. A raison de la charge honorable que tenait
son père, elle fut admise à jouir du privilège accordé aux nobles et la
sentence porta qu'elle aurait la tête tranchée.
»Ayant fait appel au Parlement de Dijon, elle fut conduite, sous la
garde de deux archers, dans la capitale de la Bourgogne et mise à la
Conciergerie du Palais. Sa mère, qui l'avait accompagnée, se retira chez
les dames Bernardines. L'affaire fut entendue par messieurs du
Parlement, le lundi 12 mai, dans la dernière audience avant les fêtes de
la Pentecôte. Sur le rapport du conseiller Jacob, les juges confirmèrent
la sentence du présidial de Bourg, disposant que la condamnée serait
conduite au supplice la hart au col. On remarqua dans le public que
cette circonstance infamante avait été ajoutée d'une façon étrange et
insolite à un supplice noble, et une telle sévérité, qui allait contre
les formes, fut blâmée. Mais l'arrêt était sans appel et devait être
exécuté tout de suite.
»En effet, le même jour, à trois heures et demie de relevée, Hélène
Gillet fut conduite à l'échafaud, au son des cloches, dans un cortège
précédé par des trompettes qui sonnaient avec un tel éclat, que toutes
les bonnes gens de la ville les entendirent dans leurs maisons, et,
tombant à genoux, prièrent pour l'âme de celle qui allait mourir.
Monsieur le substitut du procureur du roi s'avançait à cheval, suivi de
ses huissiers. Puis venait la condamnée, dans une charrette, la corde au
col, comme le voulait l'arrêt du Parlement. Elle était assistée de deux
pères jésuites et de deux frères capucins, qui lui montraient Jésus
expirant sur la croix. Près d'elle se tenaient le bourreau avec son
coutelas et la bourrelle avec une paire de ciseaux. Une compagnie
d'archers entourait la charrette. Derrière se pressait une foule de
curieux où se trouvaient des gens de petits métiers, boulangers,
bouchers et maçons, et d'où montait une grande rumeur.
»Le cortège s'arrêta sur la place dite le Morimont, non, comme il
semble, parce que c'est le lieu de mort des criminels, mais en souvenir
des abbés crossés et mitrés de Morimont qui y eurent jadis leur hôtel.
L'échafaud de bois y était dressé sur des degrés de pierre attenant à
une chapelle basse où les religieux ont coutume de prier pour l'âme des
suppliciés.
»Hélène Gillet monta les degrés avec les quatre religieux, le bourreau,
et sa femme, la bourrelle. Celle-ci, ayant retiré à la patiente la corde
qui lui ceignait le cou, lui coupa les cheveux avec ses ciseaux longs
d'un demi-pied, et lui banda les yeux; les religieux récitaient des
prières. Cependant le bourreau commença de pâlir et de trembler. Il se
nommait Simon Grandjean; c'était un homme d'apparence débile, et aussi
craintif et doux que sa femme la bourrelle semblait féroce. Il avait
communié le matin dans la prison, et pourtant il se sentait troublé,
sans courage pour faire mourir cette jeune fille. Il se pencha vers le
peuple:
»--Pardonnez-moi, vous tous, dit-il, si je fais mal ce qu'il me faut
faire. J'ai une fièvre qui me tient depuis trois mois.
»Puis, chancelant, se tordant les bras et levant les yeux au ciel, il
alla se mettre à genoux devant Hélène Gillet, et lui demanda pardon deux
fois. Il pria les religieux de le bénir, et, quand la bourrelle eut
arrangé la patiente sur le billot, il haussa son coutelas.
»Les jésuites et les capucins crièrent: _Jésus Maria!_ et un grand
soupir sortit de la foule. Le coup, qui devait trancher le col, fit une
large entaille à l'épaule gauche et la malheureuse tomba sur le côté
droit.
»Simon Grandjean, se retournant vers la foule, dit:
»--Faites-moi mourir!
»Les huées montaient, et quelques pierres furent lancées sur l'échafaud
pendant que la bourrelle replaçait la victime sur le billot.
»Le mari reprit son coutelas. Frappant une seconde fois, il entailla
profondément le cou de la pauvre fille, qui tomba sur le coutelas
échappé des mains du bourreau.
»Cette fois, la rumeur qui s'éleva de la foule fut terrible, et une
telle grêle de pierres tomba sur l'échafaud, que Simon Grandjean, les
deux jésuites et les deux capucins sautèrent en bas. Ils purent gagner
la chapelle basse et s'y enfermer. La bourrelle, restée seule en haut
avec la patiente, chercha le coutelas. Ne le trouvant pas, elle prit la
corde avec laquelle Hélène Gillet avait été menée, la lui noua au cou
et, lui mettant le pied sur la poitrine, essaya de l'étrangler. Hélène,
saisissant la corde à deux mains, se défendit, toute sanglante; alors la
femme Grandjean la traîna par la corde, la tête en bas, au pied de
l'estrade et, parvenue sur les degrés de pierre, elle lui tailla la
gorge avec ses ciseaux.
»Elle y travaillait quand les bouchers et les maçons, culbutant sergents
et archers, envahirent les abords de l'échafaud et de la chapelle; une
douzaine de bras robustes enlevèrent Hélène Gillet et la portèrent
évanouie dans la boutique de maître Jacquin, chirurgien barbier.
»La foule du peuple, qui se ruait sur la porte de la chapelle, aurait eu
bientôt fait de l'enfoncer. Mais les deux frères capucins et les deux
pères jésuites l'ouvrirent, épouvantés. Et, tenant leurs croix au bout
de leurs bras levés, ils se firent passage à grand'peine, au milieu de
l'émeute.
»Le bourreau et sa femme furent assommés à coups de pierres et de
marteaux et leurs corps traînés par les rues. Cependant Hélène Gillet,
reprenant connaissance chez le chirurgien, demanda à boire. Puis, tandis
que maître Jacquin la pansait, elle dit:
»--N'aurai-je point d'autre mal que celui-là?
»On trouva qu'elle avait reçu deux coups d'épée, six coups de ciseaux
qui lui avaient traversé les lèvres et la gorge, que ses reins avaient
été profondément entamés par le coutelas sur lequel la bourrelle l'avait
traînée en voulant l'étrangler, et qu'enfin tout son corps était contus
par des pierres que la foule avait lancées sur l'échafaud.
»Elle guérit pourtant de toutes ses blessures. Laissée chez le
chirurgien Jacquin, à la garde d'un huissier, elle répétait sans cesse:
»--Est-ce que ce n'est pas fini? Est-ce qu'on me fera mourir?
»Le chirurgien et quelques âmes charitables qui l'assistaient
s'efforçaient de la rassurer. Mais le roi seul pouvait lui faire grâce
de la vie. L'avocat Févret rédigea une requête qui fut signée par
plusieurs notables de Dijon et portée à Sa Majesté. On donnait à la Cour
des réjouissances pour le mariage d'Henriette-Marie de France avec le
roi d'Angleterre. En faveur de ce mariage, Louis le Juste octroya la
grâce demandée. Il accorda un entier pardon à la pauvre fille, estimant,
disent les lettres de rémission, qu'elle avait souffert des supplices
qui égalent, voire même surpassent la peine de sa condamnation.
»Hélène Gillet, rendue à la vie, se retira dans un couvent de la Bresse
où elle pratiqua jusqu'à sa mort la plus exacte piété.
»Telle est, ajouta le petit huissier, l'histoire véritable d'Hélène
Gillet, que tout le monde sait à Dijon. Ne la trouvez-vous point
divertissante, monsieur l'abbé?