Cependant qu'à l'_Image Sainte-Catherine_, mon bon maître, assis sur le
plus haut degré de l'échelle, lisait Cassiodore avec délices, un
vieillard entra dans la boutique, l'air rogue et le regard sévère. Il
alla droit à M. Blaizot qui allongeait la tête en souriant derrière son
comptoir.
--Monsieur, lui dit-il, vous êtes libraire juré et je dois vous tenir
pour homme de bonnes moeurs. Pourtant l'on voit à votre étalage un tome
des _Oeuvres de Ronsard_ ouvert à l'endroit du frontispice qui représente
une femme nue. Et c'est un spectacle qui ne peut se regarder en face.
--Pardonnez-moi, monsieur, répondit doucement M. Blaizot; ce frontispice
est de Léonard Gautier, qui passait, en son temps, pour un graveur assez
habile.
--Il m'importe peu, reprit le vieillard, que le graveur soit habile. Je
considère seulement qu'il a représenté des nudités. Cette figure n'est
vêtue que de ses cheveux, et je suis douloureusement surpris, monsieur,
de voir un homme d'âge, et prudent, comme vous paraissez, l'exposer aux
regards des jeunes hommes qui fréquentent dans la rue Saint-Jacques.
Vous feriez bien de la brûler, à l'exemple du père Garasse, qui employa
son bien à acquérir, pour les jeter au feu, nombre de livres contraires
aux bonnes moeurs et à la Compagnie de Jésus. Tout au moins serait-il
honnête à vous de la cacher dans l'endroit le plus secret de votre
boutique, qui recèle, je le crains, beaucoup de livres propres, tant
pour le texte que pour les figures, à exciter les âmes à la débauche.
M. Blaizot répondit en rougissant qu'un tel soupçon était injuste, et le
désolait, venant d'un honnête homme.
--Je dois, reprit le vieillard, vous dire qui je suis. Vous voyez devant
vous monsieur Nicodème, président de la compagnie de la pudeur. Le but
que je poursuis est de renchérir de délicatesse, à l'endroit de la
modestie, sur les règlements de monsieur le lieutenant de police. Je
m'emploie, avec l'aide d'une douzaine de conseillers au Parlement et de
deux cents marguilliers des principales paroisses, à faire disparaître
les nudités exposées dans les lieux publics, tels que places,
boulevards, rues, ruelles, quais, impasses et jardins. Et non content
d'établir la modestie sur la voie publique, je m'efforce de la faire
régner jusque dans les salons, cabinets et chambres à coucher, d'où elle
est trop souvent bannie. Sachez, monsieur, que la société que j'ai
fondée fait faire des trousseaux pour les jeunes mariés, où il se trouve
des chemises amples et longues, avec un petit pertuis qui permet aux
jeunes époux de procéder chastement à l'exécution du commandement de
Dieu relatif à la croissance et à la multiplication. Et, pour mêler, si
j'ose le dire, les grâces à l'austérité, ces ouvertures sont entourées
de broderies agréables. Je me flatte d'avoir imaginé de la sorte des
vêtements intimes extrêmement propres à faire de tous les nouveaux
couples une autre Sarah et un autre Tobie, et à nettoyer le sacrement du
mariage des impuretés qui y sont malheureusement attachées.
Mon bon maître, qui, le nez dans Cassiodore, écoutait ce discours, y
répondit, le plus gravement du monde, du haut de son échelle, qu'il
trouvait l'invention belle et louable, mais qu'il en concevait une autre
plus excellente encore:
--Je voudrais, dit-il, que les jeunes époux, avant leur union, fussent
frottés du haut jusques en bas d'un cirage très noir qui, rendant leur
cuir semblable à celui des bottes, attristât beaucoup les délices et
blandices criminelles de la chair, et fût un pénible obstacle aux
caresses, baisers et mignardises que pratiquent trop communément, entre
deux draps, les amoureux.
A ces mots, M. Nicodème, levant la tête, vit mon bon maître sur son
échelle et reconnut à son air qu'il se moquait.
--Monsieur l'abbé, répondit-il avec une indignation attristée, je vous
pardonnerais si vous versiez sur moi seul le ridicule. Mais vous raillez
en même temps que moi la modestie et les bonnes moeurs, en quoi vous êtes
bien coupable. En dépit des mauvais plaisants, la société que j'ai
fondée a déjà accompli de grands et utiles travaux. Raillez, monsieur!
Nous avons mis six cents feuilles de vigne ou de figuier aux statues des
jardins du Roi.
--Cela est admirable, monsieur, répondit mon bon maître en ajustant ses
bésicles; et, du train que vous allez, toutes les statues seront bientôt
feuillues. Mais (comme les objets n'ont de sens pour nous que par les
idées qu'ils éveillent), en mettant des feuilles de vigne et de figuier
aux statues, vous transportez le caractère de l'obscénité à ces
feuilles, en sorte qu'on ne pourra plus voir de vigne ni de figuier dans
la campagne, sans les concevoir tout remplis d'indécences; et c'est un
grand péché, monsieur, que de charger ainsi d'impudeur des arbustes
innocents. Souffrez que je vous dise encore qu'il est dangereux de
s'attacher, comme vous le faites, à tout ce qui peut être sujet de
trouble et d'inquiétude pour la chair, sans songer que, si telle figure
est de sorte à scandaliser les âmes, chacun de nous, qui porte en soi la
réalité de cette figure, se scandalisera soi-même, à moins d'être
eunuque, ce qui est affreux à penser.
--Monsieur, reprit le vieillard Nicodème, un peu échauffé, je connais à
votre langage que vous êtes un libertin et un débauché.
--Monsieur, dit mon bon maître, je suis chrétien; et quant à vivre dans
la débauche, je n'y puis penser, ayant assez à faire à gagner le pain,
le vin et le tabac de chaque jour. Tel que vous me voyez, monsieur, je
ne connais d'orgie que les silencieuses orgies de la méditation, et le
seul banquet où je m'asseye est le banquet des Muses. Mais j'estime,
étant sage, qu'il est mauvais de renchérir de pudeur sur les
enseignements de la religion catholique, qui laisse, à ce sujet,
beaucoup de liberté et s'en rapporte volontiers aux usages des peuples
et à leurs préjugés. Je vous tiens, monsieur, pour entaché de calvinisme
et penchant à l'hérésie des iconoclastes. Car, enfin, on ne sait si
votre fureur n'ira pas jusqu'à brûler les images de Dieu et des saints
en haine de l'humanité qui paraît en elles. Ces mots de pudeur, de
modestie et de décence, dont vous avez la bouche pleine, n'ont, en fait,
aucun sens précis et stable. C'est la coutume et le sentiment qui seuls
les peuvent définir avec mesure et vérité. Je ne reconnais pour juges de
ces délicatesses que les poètes, les artistes et les belles femmes.
Quelle étrange idée que d'ériger une troupe de procureurs en juges des
grâces et des voluptés!
--Mais, monsieur, répliqua le vieillard Nicodème, nous ne nous en
prenons ni aux Grâces ni aux Ris, et encore moins aux images de Dieu et
des saints, et vous nous cherchez une mauvaise querelle. Nous sommes
d'honnêtes gens qui voulons écarter des yeux de nos fils les spectacles
déshonnêtes; et l'on sait bien ce qui est honnête et ce qui ne l'est
pas. Souhaitez-vous donc, monsieur l'abbé, que nos jeunes enfants soient
livrés, dans nos rues, à toutes les tentations?
--Ah! monsieur, répondit mon bon maître, il faut être tenté! C'est la
condition de l'homme et du chrétien sur la terre. Et la tentation la
plus redoutable vient du dedans et non du dehors. Vous ne prendriez pas
tant de peine à faire décrocher des étalages quelques crayons de femmes
nues, si vous aviez, comme moi, médité les vies des Pères du désert.
Vous y auriez vu que, dans une solitude affreuse, loin de toute figure
taillée ou peinte, déchirés par le cilice, macérés dans la pénitence,
épuisés par le jeûne, se roulant sur un lit d'épines, les anachorètes se
sentaient percés jusqu'aux moelles des aiguillons du désir charnel. Ils
voyaient, dans leur pauvre cellule, des images plus voluptueuses mille
fois que cette allégorie qui vous offusque à la vitrine de monsieur
Blaizot. Le diable (les libertins disent la Nature) est plus grand
peintre de scènes lascives que Jules Romain lui-même. Il passe tous les
maîtres de l'Italie et des Flandres pour les attitudes, le mouvement et
le coloris. Hélas! vous ne pouvez rien contre ses ardentes peintures.
Celles qui vous scandalisent sont peu de chose en comparaison, et vous
feriez sagement de laisser à monsieur le lieutenant de police le soin de
veiller à la pudeur publique, au gré des citoyens. Vraiment, votre
candeur m'étonne; vous avez peu l'idée de ce qu'est l'homme, de ce que
sont les sociétés, et du bouillonnement de la chair dans une grande
ville. Oh! les innocents barbons qui, dans toutes les impuretés de
Babylone, où les rideaux se soulèvent de toutes parts pour laisser voir
l'oeil et le bras des prostituées, où les corps trop pressés se frottent
et s'échauffent les uns les autres sur les places publiques, vont se
plaindre et gémir de quelques méchantes images suspendues aux échoppes
des libraires, et portent jusqu'au Parlement du royaume leurs
lamentations, quand dans un bal une fille a montré à des garçons sa
cuisse, qui est précisément pour eux l'objet le plus commun du monde.
Ainsi parlait mon bon maître, debout sur son échelle. Mais M. Nicodème
se bouchait les oreilles pour ne pas l'entendre et criait au cynisme.
--Ciel! soupirait-il, quoi de plus dégoûtant qu'une femme nue, et quelle
honte de s'accommoder, comme fait cet abbé, de l'immoralité, qui est la
fin d'un pays, car les peuples ne subsistent que par la pureté des
moeurs!
--Il est vrai, monsieur, répondit mon bon maître, que les peuples ne
sont forts que lorsqu'ils ont des moeurs; mais cela s'entend de la
communauté des maximes, des sentiments et des passions, et d'une sorte
d'obéissance généreuse aux lois, et non pas des bagatelles qui vous
occupent. Prenez garde aussi que la pudeur, quand elle n'est pas une
grâce, n'est qu'une niaiserie, et que la sombre candeur de vos
effarouchements donne un spectacle ridicule, monsieur Nicodème, et
quelque peu indécent.
Mais M. Nicodème avait déjà quitté la place.