Monsieur Roman posa sur le comptoir une demi-douzaine de volumes.
--Je vous prie, monsieur Blaizot, dit-il, de me faire envoyer ces
livres. Il s'y trouve _la Mère et le Fils_, les _Mémoires de la Cour de
France_ et le _Testament de Richelieu_. Je vous serai reconnaissant d'y
joindre ce que vous avez reçu de nouveau en matière d'histoire et
particulièrement ce qui concerne la France depuis la mort d'Henri IV. Ce
sont là des ouvrages dont je suis extrêmement curieux.
--Vous avez raison, monsieur, dit mon bon maître. Les livres d'histoire
sont remplis de bagatelles très propres au divertissement d'un honnête
homme, et l'on est assuré d'y trouver une infinité de contes agréables.
--Monsieur l'abbé, répondit M. Roman, ce que je recherche chez les
historiens, ce n'est point un divertissement frivole. C'est un grave
enseignement, et je suis au désespoir si j'y découvre des fictions
mêlées à la vérité. J'étudie les actions humaines en vue de la conduite
des peuples et je cherche dans les histoires des maximes de
gouvernement.
--Je ne l'ignore pas, monsieur, dit mon bon maître. Votre traité de la
_Monarchie_ est assez connu pour qu'on sache que vous avez conçu une
politique tirée des histoires.
--De la sorte, dit M. Roman, j'ai, le premier, tracé aux princes et aux
ministres des règles dont ils ne peuvent s'écarter sans danger.
--Aussi vous voit-on, monsieur, au frontispice de votre livre, sous la
figure de Minerve, présentant à un roi adolescent le miroir que vous
tend la muse Clio, déployée au-dessus de votre tête, dans un cabinet orné
de bustes et de tableaux. Mais souffrez que je vous dise, monsieur, que
cette muse est une menteuse et qu'elle vous tend un miroir trompeur. Il
y a peu de vérités dans les histoires, et les seuls faits sur lesquels
on s'accorde sont ceux que nous tenons d'une source unique. Les
historiens se contredisent les uns les autres chaque fois qu'ils se
rencontrent. Bien plus! Nous voyons que Flavius Josèphe, qui a suivi les
mêmes événements dans ses _Antiquités_ et dans sa _Guerre des Juifs_,
les rapporte diversement en chacun de ces ouvrages. Tite-Live n'est
qu'un assembleur de fables; et Tacite, votre oracle, me fait tout
l'effet d'un menteur austère qui se moque du monde avec un air de
gravité. J'estime assez Thucydide, Polybe et Guichardin. Quant à notre
Mézeray, il ne sait ce qu'il dit, non plus que Villaret et l'abbé Vély.
Mais je fais le procès aux historiens et c'est à l'histoire qu'il le
faut faire.
»Qu'est-ce que l'histoire? Un recueil de contes moraux ou bien un mélange
éloquent de narrations et de harangues, selon que l'historien est
philosophe ou rhéteur. Il s'y peut trouver de beaux morceaux
d'éloquence, mais l'on n'y doit point chercher la vérité, parce que la
vérité consiste à montrer les rapports nécessaires des choses et que
l'historien ne saurait établir ces rapports, faute de pouvoir suivre la
chaîne des effets et des causes. Considérez que chaque fois que la cause
d'un fait historique est dans un fait qui n'est point historique,
l'histoire ne la voit point. Et comme les faits historiques sont liés
étroitement aux faits qui ne sont pas historiques, il en résulte que les
événements ne s'enchaînent point naturellement dans les histoires, mais
qu'ils y sont liés les uns aux autres par de purs artifices de
rhétorique. Et remarquez encore que la distinction entre les faits qui
entrent dans l'histoire et les faits qui n'y entrent point est tout à
fait arbitraire. Il en résulte que, loin d'être une science, l'histoire
est condamnée, par un vice de nature, au vague du mensonge. Il lui
manquera toujours la suite et la continuité sans lesquelles il n'est
point de connaissance véritable. Aussi bien voyez-vous qu'on ne peut
tirer des annales d'un peuple aucun pronostic pour son avenir. Or, le
propre des sciences est d'être prophétiques, comme il se voit par les
tables où les lunaisons, les marées et les éclipses se trouvent
calculées à l'avance, tandis que les révolutions et les guerres
échappent au calcul.
M. Roman représenta qu'il ne demandait à l'histoire que des vérités
confuses, il est vrai, incertaines, mélangées d'erreur, mais infiniment
précieuses par leur objet, qui est l'homme.
--Je sais, ajouta-t-il, combien les annales humaines sont mêlées de
fables et tronquées. Mais à défaut d'une suite rigoureuse de causes et
d'effets, j'y découvre une sorte de plan qu'on perd et qu'on retrouve,
comme les ruines de ces temples à demi ensevelis dans le sable. Cela
seul serait pour moi d'un prix inestimable. Et je me flatte encore que
l'histoire, à l'avenir, formée de matériaux abondants et traitée avec
méthode, rivalisera d'exactitude avec les sciences naturelles.
--Pour cela, dit mon bon maître, n'y comptez point. Je croirais plutôt
que l'abondance croissante des mémoires, correspondances et papiers
d'archives rendra la tâche difficile aux historiens futurs. Monsieur
Elward, qui consacre sa vie à étudier la révolution d'Angleterre, assure
que la vie d'un homme ne suffirait pas à lire la moitié de ce qui fut
écrit pendant les troubles. Il me souvient d'un conte que monsieur
l'abbé Blanchet me fit à ce sujet, et que je vais vous dire tel qu'il se
retrouvera dans ma mémoire, regrettant que monsieur l'abbé Blanchet ne
soit pas ici pour le conter lui-même, car il a de l'esprit.
»Voici cet apologue:
»Quand le jeune prince Zémire succéda à son père sur le trône de Perse,
il fit appeler tous les académiciens de son royaume, et, les ayant
réunis, il leur dit:
»--Le docteur Zeb, mon maître, m'a enseigné que les souverains
s'exposeraient à moins d'erreurs s'ils étaient éclairés par l'exemple du
passé. C'est pourquoi je veux étudier les annales des peuples. Je vous
ordonne de composer une histoire universelle et de ne rien négliger pour
la rendre complète.
»Les savants promirent de satisfaire le désir du prince, et s'étant
retirés, ils se mirent aussitôt à l'oeuvre. Au bout de vingt ans, ils se
présentèrent devant le roi, suivis d'une caravane composée de douze
chameaux, portant chacun cinq cents volumes. Le secrétaire de
l'académie, s'étant prosterné sur les degrés du trône, parla en ces
termes:
»--Sire, les académiciens de votre royaume ont l'honneur de déposer à vos
pieds l'histoire universelle qu'ils ont composée à l'intention de Votre
Majesté. Elle comprend six mille tomes et renferme tout ce qu'il nous a
été possible de réunir touchant les moeurs des peuples et les
vicissitudes des empires. Nous y avons inséré les anciennes chroniques
qui ont été heureusement conservées et nous les avons illustrées de
notes abondantes sur la géographie, la chronologie et la diplomatique.
Les prolégomènes forment à eux seuls la charge d'un chameau et les
paralipomènes sont portés à grand'peine par un autre chameau.
»Le roi répondit:
»--Messieurs, je vous remercie de la peine que vous vous êtes donnée.
Mais je suis fort occupé des soins du gouvernement. D'ailleurs j'ai
vieilli pendant que vous travailliez. Je suis parvenu, comme dit le
poète persan, au milieu du chemin de la vie, et, à supposer que je meure
plein de jours, je ne puis raisonnablement espérer d'avoir le temps de
lire une si longue histoire. Elle sera déposée dans les archives du
royaume. Veuillez m'en faire un abrégé mieux proportionné à la brièveté
de l'existence humaine.
»Les académiciens de Perse travaillèrent vingt ans encore; puis ils
apportèrent au roi quinze cents volumes sur trois chameaux.
»--Sire, dit le secrétaire perpétuel d'une voix affaiblie, voici notre
nouvel ouvrage. Nous croyons n'avoir rien omis d'essentiel.
»--Il se peut, répondit le roi, mais je ne le lirai point. Je suis vieux;
les longues entreprises ne conviennent point à mon âge; abrégez encore
et ne tardez pas.
»Ils tardèrent si peu qu'au bout de dix ans ils revinrent suivis d'un
jeune éléphant porteur de cinq cents volumes.
»--Je me flatte d'avoir été succinct, dit le secrétaire perpétuel.
»--Vous ne l'avez pas encore été suffisamment, répondit le roi. Je suis
au bout de ma vie. Abrégez, abrégez, si vous voulez que je sache, avant
de mourir, l'histoire des hommes.
»On revit le secrétaire perpétuel devant le palais, au bout de cinq ans.
Marchant avec des béquilles, il tenait par la bride un petit âne qui
portait un gros livre sur son dos.
»--Hâtez-vous, lui dit un officier, le roi se meurt.
»En effet le roi était sur son lit de mort. Il tourna vers l'académicien
et son gros livre un regard presque éteint, et dit en soupirant:
»--Je mourrai donc sans savoir l'histoire des hommes!
»--Sire, répondit le savant, presque aussi mourant que lui, je vais vous
la résumer en trois mots: _Ils naquirent, ils souffrirent, ils
moururent_.
»C'est ainsi que le roi de Perse apprit sur le tard l'histoire
universelle.