Ce jour-là, ayant fait, mon bon maître et moi, notre visite accoutumée à
_l'Image Sainte-Catherine_, nous trouvâmes, dans la boutique, le célèbre
M. Rockstrong, monté au plus haut de l'échelle pour dénicher des
bouquins dont il est curieux. Car on sait qu'il se plaît, dans sa vie
agitée, à rassembler des livres précieux et de belles estampes.
Condamné par le Parlement d'Angleterre à la prison perpétuelle pour
avoir participé à l'attentat de Monmouth, il habite la France, d'où il
envoie incessamment des articles aux gazettes de son pays[10]. Mon bon
maître se laissa choir, à son habitude, sur un escabeau, puis levant les
yeux sur l'échelle où M. Rockstrong se démenait avec cette agilité
d'écureuil qu'il a gardée au déclin de l'âge:
--Dieu merci! dit-il, je vois, monsieur le rebelle, que vous vous portez
bien et que vous êtes toujours jeune.
M. Rockstrong tourna vers mon bon maître des yeux ardents qui
éclairaient un visage bilieux.
--Pourquoi, demanda-t-il, gros abbé, m'appelez-vous rebelle?
--Je vous appelle rebelle, monsieur Rockstrong, parce que vous n'avez
pas réussi. On est rebelle quand on est vaincu. Les victorieux ne sont
jamais rebelles.
--L'abbé, vous parlez avec un cynisme dégoûtant.
--Prenez garde, monsieur Rockstrong! cette maxime n'est pas de moi, elle
est d'un très grand homme: je l'ai trouvée dans les papiers de Jules
César Scaliger.
--Eh bien! l'abbé, ce sont là de vilains papiers. Et cette parole est
infâme. Notre perte, due à l'indécision de notre chef, et à une mollesse
qu'il paya de sa vie, n'altère point la bonté de notre cause. Et les
honnêtes gens, vaincus par les coquins, demeurent honnêtes gens.
--Monsieur Rockstrong, il m'est pénible de vous entendre parler
d'honnêtes gens et de coquins dans les affaires publiques. Ces termes
simples pouvaient suffire à désigner le bon et le mauvais parti dans ces
combats d'anges qui furent livrés au Ciel, avant la création du monde,
et que votre compatriote Jean Milton a chantés avec une excessive
barbarie. Mais sur ce globe terraqué les camps ne sont jamais, tant s'en
faut, si exactement divisés, qu'on puisse discerner, sans préjugé ou
complaisance, l'armée des purs de l'armée des impurs, ni seulement
distinguer le côté du juste du côté de l'injuste. En sorte qu'il faut
bien que le succès demeure le seul juge de la bonté d'une cause. Je vous
fâche, monsieur Rockstrong, en disant qu'on est rebelle quand on est
vaincu. Pourtant, lorsqu'il vous arriva de monter au pouvoir, vous
n'endurâtes point la rébellion.
--L'abbé, vous ne savez ce que vous dites. J'ai toujours eu hâte de
passer du côté des vaincus.
--Il est vrai, monsieur Rockstrong, que vous êtes un naturel et constant
ennemi de l'État. Vous êtes endurci dans votre inimitié par la force de
votre génie, qui se plaît aux ruines et s'amuse à détruire.
--L'abbé, m'en faites-vous un crime?
--Monsieur Rockstrong, si j'étais un homme d'État et un ami du prince, à
la façon de monsieur Roman, je vous tiendrais pour un illustre criminel.
Mais je ne professe pas avec assez de ferveur la religion des politiques
pour être beaucoup épouvanté de l'éclat de vos forfaits, et de vos
attentats qui font plus de bruit que de mal.
--L'abbé, vous êtes immoral.
--Ne m'en blâmez pas trop sévèrement, monsieur Rockstrong, si c'est
seulement à ce prix qu'on peut être indulgent.
--Je n'ai que faire, mon gros abbé, d'une indulgence que vous partagez
entre moi, qui suis une victime, et les scélérats du Parlement qui m'ont
condamné avec une révoltante injustice.
--Vous êtes plaisant, monsieur Rockstrong, de parler de l'injustice des
lords!
--N'est-elle point criante?
--Il est vrai, monsieur Rockstrong, que vous fûtes condamné sur un
réquisitoire ridicule du lord chancelier, pour une collection de
libelles dont aucun, en particulier, ne tombait sous le coup des lois de
l'Angleterre; il est vrai que, dans un pays où l'on peut tout écrire,
vous fûtes puni pour quelques écrits pleins de sel; il est vrai que vous
fûtes frappé dans des formes inusitées et singulières dont la
majestueuse hypocrisie cachait mal l'impossibilité de vous atteindre par
des voies légales; il est vrai que les milords qui vous jugèrent étaient
intéressés à votre perte, puisque le succès de Monmouth et le vôtre les
eût infailliblement tirés à bas de leurs fauteuils. Il est vrai que
votre perte était décidée d'avance dans les conseils de la Couronne. Il
est vrai que vous échappâtes par la fuite à une sorte de martyre
médiocre à la vérité, mais pénible. Car la prison perpétuelle est une
peine, alors même qu'on peut raisonnablement espérer d'en sortir
bientôt. Mais il n'y a là ni justice ni injustice. Vous fûtes condamné
pour raison d'État, ce qui est extrêmement honorable. Et plus d'un parmi
les lords qui vous condamnèrent avait conspiré avec vous vingt ans
auparavant. Votre crime fut de faire peur aux gens en place, et c'est un
crime impardonnable. Les ministres et leurs amis invoquent le salut de
l'État quand ils sont menacés dans leur fortune et dans leurs emplois.
Et ils se croient volontiers nécessaires à la conservation de l'empire,
car ce sont pour la plupart des gens intéressés et sans philosophie. Ce
ne sont pas pour cela des méchants. Ils sont hommes, et c'est assez pour
expliquer leur pitoyable médiocrité, leur niaiserie et leur avarice.
Mais qui donc leur opposiez-vous, monsieur Rockstrong? D'autres hommes
également médiocres et plus avides encore, étant plus affamés. Le peuple
de Londres les eût subis comme il subit les autres. Il attendit votre
victoire ou votre défaite pour se prononcer. En quoi il fit preuve d'une
singulière sagesse. Le peuple est bien avisé, quand il estime qu'il n'a
rien à gagner ni à perdre à changer de maître.
Ainsi parla l'abbé Coignard, et M. Rockstrong, le visage brûlé, les yeux
en feu, la perruque flamboyante, lui cria avec de grands gestes, du haut
de son échelle:
--L'abbé, je conçois les voleurs et toutes les espèces de coquins de la
Chancellerie et du Parlement. Mais je ne vous conçois pas, vous qui,
sans intérêt apparent, par malice pure, soutenez des maximes qu'ils ne
professent eux-mêmes que pour leur profit. Il faut que vous soyez plus
méchant qu'eux, puisque vous l'êtes avec désintéressement. Vous me
passez, l'abbé!
--C'est signe que je suis philosophe, répondit doucement mon bon maître.
Il est dans la nature des vrais sages de fâcher le reste des hommes.
Anaxagore en fut un illustre exemple. Je ne parle pas de Socrate, qui
n'était qu'un sophiste. Mais nous voyons qu'en tout temps et dans tous
les pays, la pensée des âmes méditatives fut un sujet de scandale. Vous
vous croyez, monsieur Rockstrong, très distinct de vos ennemis, et aussi
aimable qu'ils sont odieux. Souffrez que je vous dise que c'est là le
pur effet de votre orgueil et de votre fier courage. En fait, vous avez
en commun avec ceux qui vous ont condamné toutes les faiblesses et
toutes les passions humaines. Si vous avez plus de probité que beaucoup
d'entre eux et un esprit d'une vivacité incomparable, vous êtes inspiré
d'un génie de haine et de discorde qui vous rend très incommode dans un
pays policé. L'état de gazetier, dans lequel vous excellez, a poussé
jusqu'à la dernière perfection la partialité merveilleuse de votre
esprit, et, victime de l'injustice, vous n'êtes point un juste. Ce que
je dis là me brouille du coup avec vous et avec vos ennemis, et je suis
bien sûr de n'obtenir jamais du ministre de la feuille un gros bénéfice.
Mais je prise la liberté de la pensée plus haut qu'une abbaye ou qu'un
gros prieuré. J'aurai fâché tout le monde, mais j'aurai contenté mon
coeur, et je mourrai tranquille.
--L'abbé, répliqua M. Rockstrong en riant à demi, je vous pardonne,
parce que je vous crois un peu fou. Vous ne faites pas de différence des
coquins et des honnêtes gens et vous ne préférez point un État libre à
un gouvernement despotique et prévaricateur. Vous êtes un lunatique
d'une espèce particulière.
--Monsieur Rockstrong, dit mon bon maître, allons boire un pot de vin au
_Petit-Bacchus_ et je vous y expliquerai, en vidant mon gobelet,
pourquoi je suis tout à fait indifférent à la forme du gouvernement et
pour quelles causes je ne me soucie pas de changer de maître.
--Volontiers, dit M. Rockstrong, je suis curieux de boire avec un si
méchant raisonneur que vous.
Il sauta lestement en bas de son échelle et nous allâmes tous trois au
cabaret.