LES ACADÉMIES

Nous apprîmes ce jour-là, que l'évêque de Séez venait d'être élu membre

de l'Académie française. Il avait prononcé, vingt ans en çà, un

panégyrique de saint Maclou, qui passait pour une bonne pièce, et je

crois volontiers qu'il s'y trouvait des endroits excellents, car M.

l'abbé Coignard, mon bon maître, y avait mis la main, avant de quitter

l'évêché en compagnie de la chambrière de madame la Baillive. M. de Séez

sortait de la meilleure noblesse normande. Sa piété, sa cave et son

écurie étaient justement vantées dans tout le royaume, et son propre

neveu tenait la feuille des bénéfices. Son élection ne surprit personne.

Elle fut approuvée de tout le monde, hors des bas-gris du café Procope,

qui ne sont jamais contents. Ce sont des frondeurs.

Mon bon maître les blâma doucement de leur humeur opposante.

--De quoi se plaint monsieur Duclos? dit-il. Il est depuis hier l'égal

de monsieur de Séez, qui a le plus beau clergé et la plus belle meute du

royaume? Car les académiciens sont égaux en vertu des statuts[5]. Il est

vrai que c'est l'insolente égalité des saturnales qui cesse, la séance

levée, lorsque monsieur l'évêque monte dans son carrosse, laissant

monsieur Duclos crotter ses bas de laine dans le ruisseau. Mais si

monsieur Duclos ne veut point s'égaler de la sorte à monsieur l'évêque

de Séez, pourquoi fraye-t-il avec la gent jetonnière? Que ne se met-il

dans un tonneau comme Diogène ou, comme moi, dans une échoppe de

Saint-Innocent? C'est seulement dans un tonneau ou dans une échoppe

qu'on domine les grandeurs de ce monde. C'est là seulement qu'on est

vrai prince et seul seigneur. Heureux qui n'a pas mis son espoir en

l'Académie! Heureux qui vit exempt de craintes et de désirs et qui

connaît le néant de toutes choses! Heureux qui sait qu'il est également

vain d'être académicien et de ne pas l'être! Celui-là mène sans trouble

une vie obscure et cachée. La belle liberté le suit partout. Il célèbre

dans l'ombre les silencieuses orgies de la sagesse, et toutes les Muses

lui sourient comme à leur initié.

Ainsi parla mon bon maître, et j'admirais le chaste enthousiasme qui

enflait sa voix et brillait dans ses yeux. Mais l'inquiétude de la

jeunesse m'agitait. Je voulais prendre parti, me jeter au combat, me

déclarer pour ou contre l'Académie.

--Monsieur l'abbé, demandai-je, l'Académie n'a-t-elle pas le devoir

d'appeler à elle les meilleurs esprits du royaume plutôt que l'oncle de

l'évêque de la feuille[6]?

--Mon fils, répondit doucement mon bon maître, si monsieur de Séez se

montre austère dans ses mandements, magnifique et galant dans sa vie,

s'il est enfin le parangon des prélats et s'il a prononcé ce panégyrique

de saint Maclou, dont l'exorde, relatif à la guérison des écrouelles par

le roi de France, a paru noble, vouliez-vous que la compagnie l'écartât

pour cette seule raison qu'il a un neveu aussi puissant qu'aimable?

C'eût été montrer une vertu barbare et punir avec inhumanité monsieur de

Séez des grandeurs de sa famille. La Compagnie a voulu les oublier. Cela

seul, mon fils, est assez magnanime.

J'osai répliquer à ce discours, tant le feu de la jeunesse m'avait donné

d'emportement.

--Monsieur l'abbé, dis-je, souffrez que mon sentiment résiste à vos

raisons. Tout le monde sait que monsieur de Séez n'est considérable que

par la facilité du caractère et qu'on admire seulement en lui l'art de

glisser entre les partis. On l'a vu se couler doucement entre les

jésuites et les jansénistes et colorer sa pâle prudence des roses de la

charité chrétienne. Il croit avoir assez fait quand il n'a mécontenté

personne et met tout son devoir à soutenir sa fortune. Ce n'est donc pas

son grand coeur qui lui a valu les suffrages des illustres protégés du

roi[7]. Ce n'est pas non plus son bel esprit. Car hors ce panégyrique de

saint Maclou qu'il n'eut (tout le monde le sait) que la peine de lire,

ce paisible évoque n'a fait entendre que les tristes mandements de ses

vicaires. Il ne se recommandait que par l'aménité de son langage et par

la politesse de son commerce. Sont-ce là des titres suffisants pour

l'immortalité?

--Tournebroche, répondit obligeamment M. l'abbé Coignard, vous pensez

avec cette simplicité que madame votre mère vous donna avec le jour, et

je vois que vous garderez longtemps votre candeur native. Je vous en

fais mon compliment. Mais il ne faudrait pas que l'innocence vous rendît

injuste: il suffit qu'elle vous laisse ignorant. L'immortalité qu'on

vient de décerner à monsieur de Séez ne veut ni un Bossuet ni un

Belzunce; elle n'est point gravée dans le coeur des peuples étonnés; elle

est inscrite sur un gros registre, et vous entendez bien que ces

lauriers de papier ne vont pas qu'à des têtes héroïques.

»S'il se rencontre, parmi les Quarante, des personnes de plus de

politesse que de génie, quel mal y voyez-vous? La médiocrité triomphe à

l'Académie. Où ne triomphe-t-elle pas? La voyez-vous moins puissante

dans les Parlements et dans les Conseils de la Couronne, où, sans doute,

elle est moins à sa place? Faut-il donc être un homme rare pour

travailler à un dictionnaire qui veut régler l'usage et qui ne peut que

le suivre?

»Les académistes ou académiciens furent institués, vous le savez, pour

fixer le bel usage en ce qui regarde le discours, pour purger le langage

de toute antique et populaire impureté et pour que ne reparût plus un

autre Rabelais, un autre Montaigne, tout puant la canaille, la

cuistrerie ou la province. On assembla à cet effet des gentilshommes qui

savaient le bon usage et des écrivains qui avaient intérêt à le

connaître. Cela fit craindre que la compagnie ne réformât tyranniquement

la langue française. Mais on vit bientôt que ces craintes étaient vaines

et que les académistes obéissaient à l'usage, bien loin de l'imposer.

Malgré leur défense, on continua à dire comme devant: «Je ferme ma

porte[8].»

»La compagnie se résigna vite à consigner dans un gros dictionnaire les

progrès de l'usage. C'est l'unique soin des Immortels[9]. Quand ils y

ont vaqué, ils trouvent tout loisir de se récréer entre eux. Il leur

faut pour cela des compagnons plaisants, faciles, gracieux, des

confrères aimables, des hommes entendus et sachant le monde. Ce n'est

pas toujours le cas des grands talents. Le génie est parfois insociable.

Un homme extraordinaire est rarement un homme de ressource. L'Académie a

pu se passer de Descartes et de Pascal. Qui dit qu'elle se serait aussi

bien passée de monsieur Godeau ou de monsieur Conrart, ou de toute autre

personne d'un esprit souple, liant et avisé?

--Hélas! soupirai-je, ce n'est donc point un sénat d'hommes divins, un

concile d'Immortels; ce n'est donc pas l'auguste aréopage de la poésie

et de l'éloquence?

--Non point, mon fils. C'est une compagnie qui professe la politesse, et

qui s'est attiré par là un grand renom chez les peuples étrangers et

particulièrement parmi les Moscovites. Vous n'avez pas l'idée, mon fils,

de l'admiration que l'Académie française inspire aux barons allemands,

aux colonels de l'armée russe et aux milords anglais. Ces Européens

n'estiment rien au-dessus de nos académiciens et de nos danseuses. J'ai

connu une princesse sarmate d'une grande beauté qui, de passage à Paris,

recherchait impatiemment un académicien, quel qu'il fût, pour lui

immoler aussitôt sa pudeur.

--S'il en est ainsi, m'écriai-je, comment les académiciens risquent-ils

de compromettre leur bonne renommée par ces mauvais choix qu'on blâme si

généralement ici?

--Holà! Tournebroche, mon fils, répliqua mon bon maître, ne disons pas

de mal des mauvais choix. D'abord il faut, dans toutes les choses

humaines, faire la part du hasard, qui est, à tout prendre, la part de

Dieu sur la terre et le seul endroit par où la Providence divine se

manifeste clairement en ce monde. Car vous entendez bien, mon fils, que

ce qu'on appelle absurdités du sort et caprices de la fortune ne sont en

réalité que les revanches que la sagesse divine prend, en se jouant, sur

les conseils des faux sages. Il convient, en second lieu, d'accorder,

dans les assemblées, quelque satisfaction au caprice et à la fantaisie.

Une société tout à fait raisonnable serait tout à fait insupportable;

elle languirait sous le froid empire de la justice. Elle ne se croirait

ni puissante ni seulement libre, si elle ne goûtait pas de temps à autre

le plaisir délicieux de braver le sens public et la raison. C'est le

péché mignon des puissances de ce monde, de s'entêter dans des caprices

bizarres. Pourquoi l'Académie n'aurait-elle pas des lunes dans la tête

comme le grand Turc et comme les jolies femmes?

»Bien des passions contraires s'unissent pour inspirer ces mauvais choix

dont s'irritent les âmes simples. C'est un plaisir pour des honnêtes

gens que de prendre un malheureux homme et d'en faire un académicien.

Ainsi le Dieu du psalmiste tire le pauvre de son fumier: _Erigens de

stercore pauperem, ut collocet eum cum principibus, cum principibus

populi sui_. Ce sont là des coups qui étonnent les peuples, et ceux qui

les frappent se doivent croire armés d'une puissance mystérieuse et

terrible. Et quelle joie de tirer le pauvre d'esprit de son fumier,

lorsqu'en même temps on laisse dans l'ombre quelque despote de

l'intelligence. C'est boire, d'un seul trait, un mélange rare et

délicieux de charité contente et d'envie satisfaite. C'est jouir par

tous les sens et contenter tout l'homme. Et vous voulez que des

académistes résistent à la douceur d'un tel philtre!

»Il faut considérer encore qu'en se procurant cette volupté savante, les

académistes agissent au mieux de leurs intérêts. Une compagnie formée

exclusivement de grands hommes serait peu nombreuse et semblerait

triste. Les grands hommes ne peuvent se souffrir les uns les autres, et

ils n'ont guère d'esprit. Il est bon de les mêler aux petits. Cela les

amuse. Les petits y gagnent par le voisinage, les grands par la

comparaison; il y a bénéfice pour les uns comme pour les autres.

Admirons par quel jeu sûr, par quel mécanisme ingénieux, l'Académie

française communique à quelques-uns de ses membres l'importance qu'elle

reçoit des autres. C'est une assemblée de soleils et de planètes où tout

brille d'un éclat propre ou emprunté.

»Je dirai plus. Les mauvais choix sont nécessaires à l'existence de

cette assemblée. Si elle ne faisait pas, dans ses élections, la part de

la faiblesse et de l'erreur, si elle ne se donnait pas quelquefois l'air

de prendre au hasard, elle se rendrait si haïssable qu'elle ne pourrait

plus vivre. Elle serait dans la République des lettres comme un tribunal

au milieu de condamnés. Infaillible, elle semblerait odieuse. Quel

affront pour ceux qu'elle n'accueillerait pas, si l'élu était toujours

le meilleur! La fille de Richelieu doit se montrer un peu légère pour ne

pas paraître trop insolente. Ce qui la sauve, c'est qu'elle a des

fantaisies. Son injustice fait son innocence, et c'est parce que nous la

savons capricieuse qu'elle peut nous repousser sans nous blesser. Il lui

est parfois si avantageux de se tromper, que je suis tenté de croire, en

dépit des apparences, qu'elle le fait exprès. Elle a des tours

admirables pour ménager l'amour-propre des candidats qu'elle écarte.

Telle de ses élections désarme l'envie. C'est dans ses fautes apparentes

qu'il faut admirer sa réelle sagesse.

Les opinions de M. Jérôme Coignard Recueillies par Jacques Tournebroche · 第 32 / 59 题