--Mon fils, ajouta mon bon maître, je vous ferai paraître tout ensemble,
dans l'état de ces pauvres soldats qui vont servir le roi, la honte de
l'homme et sa gloire. En effet la guerre nous ramène et nous tire à
notre brutalité naturelle; elle est l'effet d'une férocité que nous
avons en commun avec les animaux, je ne dis pas seulement les lions et
les coqs, qui y portent une admirable fierté, mais encore les oiselets,
tels que les geais et les mésanges dont les moeurs sont très
querelleuses, et même les insectes, guêpes et fourmis, qui se battent
avec un acharnement dont les Romains eux-mêmes n'ont pas laissé
d'exemple. Les causes principales de la guerre sont les mêmes chez
l'homme et chez l'animal, qui luttent l'un et l'autre pour prendre ou
conserver la proie ou pour défendre le nid ou la tanière, ou pour jouir
d'une compagne. Il n'y a en cela aucune différence, et l'enlèvement des
Sabines rappelle parfaitement ces combats de cerfs, qui, dans la nuit,
ensanglantent nos forêts. Nous avons réussi seulement à colorer ces
raisons basses et naturelles par les idées d'honneur que nous y
répandons sans beaucoup d'exactitude. Si nous croyons aujourd'hui nous
battre pour des motifs très nobles, cette noblesse est tout entière
logée dans le vague de nos sentiments. Moins le but de la guerre est
simple, clair, précis, plus la guerre elle-même est odieuse et
détestable. Et, s'il est vrai, mon fils, qu'on en soit venu à
s'entretuer pour l'honneur, cela est un dérèglement excessif. Nous avons
renchéri sur la cruauté des bêtes féroces, qui ne se font point de mal
sans raisons sensibles. Et il est vrai de dire que l'homme est plus
méchant et plus dénaturé dans ses guerres que les taureaux et que les
fourmis dans les leurs. Ce n'est pas tout, et je déteste moins les
armées pour la mort qu'elles sèment que pour l'ignorance et la stupidité
qui leur font cortège. Il n'est pire ennemi des arts qu'un chef de
mercenaires ou de partisans, et d'ordinaire les capitaines ne sont pas
mieux formés aux bonnes lettres que leurs soldats. L'habitude d'imposer
sa volonté par la force rend un homme de guerre très inhabile à
l'éloquence, qui a sa source dans le besoin de persuader. Aussi le
militaire affecte-t-il le mépris de la parole et des belles
connaissances. Il me souvient d'avoir connu à Séez, du temps que j'étais
bibliothécaire de monsieur l'évêque, un vieux capitaine blanchi sous le
harnais et qui passait pour vaillant homme, portant fièrement une large
balafre qui lui traversait le visage. C'était un bon paillard qui avait
tué beaucoup d'hommes et violé plusieurs nonnains, sans y mettre de
méchanceté. Il entendait assez bien son art et était fort exact sur la
tenue de son régiment, qui défilait mieux qu'aucun autre. Enfin, un
homme de coeur, et brave compagnon quand il s'agissait de vider un pot,
comme je le vis bien à l'auberge du _Cheval blanc_ où maintes fois je
lui tins tête. Or, il m'arriva, une nuit, de l'accompagner (car nous
étions bons amis) tandis qu'il enseignait à ses hommes la manière de
s'orienter par l'aspect des étoiles. Il leur récita d'abord l'ordonnance
de monsieur de Louvois sur cette matière, et comme il la répétait par
coeur depuis trente ans, il n'y faisait guère plus de fautes qu'au
_Pater_ et à l'_Ave_. Il dit donc tout d'abord que les soldats
commenceront par chercher dans le ciel l'étoile polaire qui est fixe par
rapport aux autres étoiles, lesquelles tournent autour d'elle en sens
contraire des aiguilles d'une montre. Mais il n'entendait pas clairement
ce qu'il disait. Car, après avoir récité deux ou trois fois sa phrase
d'un ton suffisamment impérieux, il se pencha à mon oreille et me dit:
»--Sacrebleu! l'abbé, montrez-moi donc cette garce d'étoile polaire. Si
je sais la distinguer dans ce fouillis de lumignons dont le ciel est
tout semé, je veux que le grand diable me croque!
»Je lui enseignai incontinent la manière de la trouver et la lui montrai
du doigt.
»--Oh! oh! s'écria-t-il, la pécore est perchée bien haut! De l'endroit où
nous sommes on ne peut la regarder sans se tordre le col.
»Et, tout aussitôt, il donna l'ordre à ses officiers de faire reculer les
soldats de cinquante pas, pour qu'ils pussent voir plus facilement
l'étoile polaire.
»Ce que je vous conte là, mon fils, je l'ai entendu de mes oreilles; et
vous conviendrez que ce porteur d'épée avait une idée bien naïve du
système du monde et notamment des parallaxes des étoiles. Pourtant il
portait les ordres du roi sur un bel habit brodé et il était plus honoré
dans l'État qu'un savant prêtre. C'est cette rudesse que je ne puis
souffrir dans l'armée.
Mon bon maître, à ces mots, s'étant arrêté pour souffler, je lui
demandai s'il ne pensait pas, en dépit de l'ignorance de ce capitaine,
qu'il faut beaucoup d'esprit pour gagner des batailles. Il me répondit
en ces termes:
--Tournebroche, mon fils, à considérer la difficulté qu'il y a à
rassembler et à conduire des armées, les connaissances qu'il faut dans
l'attaque ou la défense d'une place et l'habileté qu'exige un bon ordre
de bataille, on reconnaîtra aisément qu'un génie presque surhumain, tel
que celui d'un César, est seul capable d'une telle entreprise, et l'on
s'étonnera qu'il se soit trouvé des esprits propres à renfermer presque
toutes les parties d'un véritable homme de guerre. Un grand capitaine
connaît non seulement la figure des pays, mais encore les moeurs, les
industries des peuples. Il retient dans sa pensée une infinité de
petites circonstances dont il forme ensuite des vues simples et vastes.
Les plans qu'il a lentement médités et tracés à l'avance, il peut les
changer au milieu de l'action par inspiration soudaine, et il est à la
fois très prudent et très audacieux; sa pensée tantôt chemine avec la
sourde lenteur de la taupe, tantôt s'élance du vol de l'aigle. Rien
n'est plus vrai. Mais considérez, mon fils, que quand deux armées sont
en présence, il faut que l'une d'elles soit vaincue, d'où il suit que
l'autre sera nécessairement victorieuse, sans que le chef qui la
commande ait toutes les parties d'un grand capitaine et sans même qu'il
en ait aucune. Il est, je le veux, des chefs habiles; il en est aussi
d'heureux, dont la gloire n'est pas moindre. Comment, dans ces
rencontres étonnantes, démêler ce qui est l'effet de l'art et ce qui
vient de la fortune? Mais vous m'écartez de mon sujet. Tournebroche, mon
fils, je voulais montrer que la guerre est aujourd'hui la honte de
l'homme et qu'elle en fut autrefois l'honneur. Établie sur les empires
par nécessité, elle fut la grande éducatrice du genre humain. C'est par
elle que les hommes se sont formés à toutes les vertus qui élèvent et
soutiennent les cités. C'est par elle qu'ils ont appris la patience, la
fermeté, le mépris du danger, la gloire du sacrifice. Le jour où des
pâtres ont roulé des quartiers de roc pour en former une enceinte
derrière laquelle ils défendirent leurs femmes et leurs boeufs, la
première société humaine fut fondée et le progrès des arts assuré. Ce
grand bien dont nous jouissons, la patrie, la ville, la chose auguste
que les Romains adoraient par-dessus les dieux, l'_Urbs_, est fille de
la guerre.
»La première cité fut une enceinte fortifiée et c'est dans ce berceau
rude et sanglant que furent nourries les lois augustes et les belles
industries, les sciences et la sagesse. Et c'est pourquoi le vrai Dieu
voulut être nommé le Dieu des armées.
»Ce que je vous en dis, Tournebroche, mon fils, n'est pas pour que vous
signiez votre engagement à ce sergent recruteur et soyez pris de l'envie
de devenir un héros à raison de soixante coups de verge sur le dos par
jour, en moyenne.
»Aussi bien la guerre n'est-elle plus, dans nos sociétés, qu'un mal
héréditaire, un retour lascif à la vie sauvage, une puérilité
criminelle. Les princes de ce temps et notamment le feu roi porteront à
jamais l'illustre honte d'avoir fait de la guerre le jeu et l'amusement
des cours. Il m'est douloureux de penser que nous ne verrons pas la fin
de ces carnages concertés.
»Quant à l'avenir, à l'insondable avenir, souffrez, mon fils, que je le
rêve plus conforme à l'esprit de douceur et d'équité qui est en moi.
L'avenir est un lieu commode pour y mettre des songes. C'est là, comme
en Utopie, que le sage se plaît à bâtir. Je veux croire que les peuples
se feront un jour de paisibles vertus. C'est dans la grandeur croissante
des armements que je me flatte de découvrir un lointain présage de paix
universelle. Les armées augmentent sans cesse en force et en nombre. Les
peuples entiers y seront un jour engouffrés. Alors le monstre périra par
son trop de nourriture. Il crèvera d'obésité.