Mon bon maître poursuivit en ces termes:
--Il faut considérer, mon fils, que les hommes, liés les uns aux autres,
dans la suite des temps, par une chaîne dont ils ne voient que peu
d'anneaux, attachent l'idée de noblesse à des coutumes dont l'origine
fut humble et barbare. Leur ignorance sert leur vanité. Ils fondent leur
gloire sur des misères antiques, et la noblesse des armes sort tout
entière de cette sauvagerie des premiers âges dont la Bible et les
poètes ont conservé le souvenir. Et qu'est-ce en réalité que cette
gentilhommerie militaire, roidie avec tant d'orgueil au-dessus de nous,
sinon les restes dégénérés de ces malheureux chasseurs des bois que le
poète Lucrèce a peints de telle manière qu'on doute si ce sont des
hommes ou des bêtes? Il est admirable, Tournebroche, mon fils, que la
guerre et la chasse, dont la seule pensée nous devrait accabler de honte
et de remords en nous rappelant les misérables nécessités de notre
nature et notre méchanceté invétérée, puissent au contraire servir de
matière à la superbe des hommes, que les peuples chrétiens continuent
d'honorer le métier de boucher et de bourreau quand il est ancien dans
les familles, et qu'enfin on mesure chez les peuples polis
l'illustration des citoyens sur la quantité de meurtres et de carnages
qu'ils portent pour ainsi dire dans leurs veines.
--Monsieur l'abbé, demandai-je à mon bon maître, ne croyez-vous pas que
le métier des armes est tenu pour noble à cause des dangers qu'on y
court et du courage qu'il y faut déployer?
--Mon fils, répondit mon bon maître, si vraiment l'état des hommes est
noble en proportion du danger qu'on y court, je ne craindrai pas
d'affirmer que les paysans et les manouvriers sont les plus nobles
hommes de l'État, car ils risquent tous les jours de mourir de fatigue
et de faim. Les périls auxquels les soldats et les capitaines s'exposent
sont moindres en nombre comme en durée; ils ne sont que de peu d'heures
pour toute une vie et consistent à affronter les balles et les boulets
qui tuent moins sûrement que la misère. Il faut que les hommes soient
légers et vains, mon fils, pour donner aux actions d'un soldat plus de
gloire qu'aux travaux d'un laboureur et pour mettre les ruines de la
guerre à plus haut prix que les arts de la paix.
--Monsieur l'abbé, demandai-je encore, n'estimez-vous pas que les
soldats sont nécessaires à la sûreté de l'État, et que nous devons les
honorer en reconnaissance de leur utilité?
--Il est vrai, mon fils, que la guerre est une des nécessités de la
nature humaine, et qu'on ne peut s'imaginer des peuples qui ne se
battent point, c'est-à-dire qui ne soient ni homicides, ni pillards, ni
incendiaires. Vous ne concevez pas non plus un prince qui ne serait pas
quelque peu usurpateur. On lui en ferait trop de reproche et on l'en
mépriserait comme de ne point aimer la gloire. La guerre est donc
nécessaire à l'homme; elle lui est plus naturelle que la paix, qui n'en
est que l'intervalle. Aussi voit-on les princes jeter leurs armées les
unes contre les autres sur le plus mauvais prétexte, pour la raison la
plus futile. Ils invoquent leur honneur qui est d'une excessive
délicatesse. Il suffit d'un souffle pour y faire une tache qu'on ne peut
laver que dans le sang de dix, vingt, trente, cent mille hommes, selon
la population de la principauté. Pour peu qu'on y songe, on ne conçoit
pas bien comment l'honneur du prince peut être lavé par le sang de ces
malheureux, ou plutôt on conçoit que ce ne sont là que des mots vides de
sens; mais les hommes se font tuer volontiers pour des mots. Ce qui est
encore plus admirable, c'est qu'un prince tire beaucoup d'honneur du vol
d'une province et que l'attentat qui serait puni de mort chez un hardi
particulier devienne louable s'il est consommé avec la plus furieuse
cruauté par un souverain à l'aide de ses mercenaires.
Mon bon maître ayant ainsi parlé, tira sa boîte de sa poche et huma
quelques grains de tabac qui y restaient.
--Monsieur l'abbé, lui demandai-je, n'est-il point des guerres justes et
faites pour une bonne cause?
--Tournebroche, mon fils, me répondit-il, les peuples polis ont beaucoup
outré l'injustice de la guerre, et ils l'ont rendue très inique en même
temps que très cruelle. Les premières guerres furent entreprises pour
l'établissement des tribus sur des terres fertiles. C'est ainsi que les
Israélites conquirent le pays de Chanaan. La faim les poussait. Les
progrès de la civilisation ont étendu la guerre à la conquête de
colonies et de comptoirs, comme il se voit par l'exemple de l'Espagne,
de la Hollande, de l'Angleterre et de la France. Enfin on a vu des rois
et des empereurs voler des provinces dont ils n'avaient pas besoin,
qu'ils ruinèrent, qu'ils désolèrent sans profit pour eux et sans autre
avantage que d'y élever des pyramides et des arcs de triomphe. Et cet
abus de la guerre est le plus odieux, en sorte qu'il faut croire ou que
les peuples deviennent de plus en plus méchants par le progrès des arts,
ou plutôt que la guerre, étant une nécessité de la nature humaine, on la
fait encore pour elle-même quand on a perdu toute raison de la faire.
»Cette considération m'afflige profondément, car je suis porté par état
et par inclination à l'amour de mes semblables. Et ce qui achève de
m'attrister, Tournebroche, mon fils, c'est que je découvre que ma boîte
est vide, et le tabac est l'endroit par lequel je sens le plus
impatiemment ma pauvreté.
Autant pour détourner sa pensée de cette disgrâce intime que pour
m'instruire à son école, je lui demandai si la guerre civile ne lui
semblait pas la plus détestable espèce de guerre.
--Elle est, me répondit-il, assez odieuse, mais non point très inepte,
car les citoyens, lorsqu'ils en viennent aux mains entre eux, ont plus
de chances de savoir pourquoi ils se battent que dans le cas où ils vont
en guerre contre des peuples étrangers. Les séditions et querelles
intestines naissent généralement de l'extrême misère des peuples. Elles
sont l'effet du désespoir, et la seule issue qui reste aux misérables,
lesquels y peuvent trouver une vie meilleure et parfois même une part de
souveraineté. Mais il est à remarquer, mon fils, que plus les révoltés
sont malheureux et partant excusables, moins ils ont de chances de
gagner la partie. Affamés et stupides, armés de leur seule fureur, ils
sont incapables de grands desseins et de vues prudentes, en sorte que le
prince les réduit aisément. Il a plus de difficulté à vaincre la
rébellion des grands qui est détestable, n'ayant pas l'excuse de la
nécessité.
»Enfin, mon fils, tant civile qu'étrangère, la guerre est exécrable et
d'une malignité que je déteste.