MESSIEURS LES ÉCHEVINS

Ce soir-là, nous allâmes, mon maître et moi, sous la tonnelle du

_Petit-Bacchus_, où nous trouvâmes Catherine la dentellière, le

coutelier boiteux et le père qui m'engendra. Ils étaient assis tous

trois à la même table devant un pot de vin dont ils avaient pris assez

pour être plaisants et sociables.

On venait d'élire dans les formes deux échevins sur quatre, et mon père

en discourait selon son état et son génie.

--Le malheur, disait-il, est que les échevins sont gens de robe et non

point rôtisseurs, et qu'ils tiennent leur magistrature du roi et non des

marchands, notamment de la corporation des rôtisseurs parisiens dont je

suis porte-bannière. S'ils étaient de mon choix, ils aboliraient la dîme

et la gabelle et nous serions tous heureux. À moins que le monde ne

marche à reculons comme les écrevisses, un jour viendra où les échevins

seront élus par les marchands.

--N'en doutez point, dit M. l'abbé Coignard, les échevins seront élus un

jour par les patrons et par les apprentis.

--Prenez garde à ce que vous dites là, monsieur l'abbé, répliqua mon

père, inquiet et fronçant les sourcils. Quand les apprentis se mêleront

de nommer les échevins, tout sera perdu. Du temps que j'étais apprenti,

je ne songeais qu'à mettre à mal le bien et la femme de mon patron. Mais

depuis que j'ai une boutique et une femme, j'entends les intérêts

publics, qui sont liés aux miens.

Lesturgeon, notre hôte, apporta un pot de vin. C'était un petit homme

roux, agile et rude.

--Vous parlez des nouveaux échevins, dit-il, les poings sur les hanches.

Je souhaite seulement qu'ils en sachent autant que les anciens, qui

pourtant n'étaient pas bien connaisseurs de l'intérêt public. Mais ils

commençaient d'apprendre leur état. Vous savez, maître Léonard (il

parlait à mon père), que l'école où les enfants de la rue Saint-Jacques

vont apprendre leur Croix-de-Dieu est bâtie de bois et qu'il suffirait

d'un fusil et d'un copeau pour la faire flamber comme un feu de la

Saint-Jean. J'en avisai messieurs de l'Hôtel de Ville. Ma lettre ne

péchait pas par le style, car je l'avais fait écrire, pour six blancs, à

un secrétaire qui tient échoppe sous le Val-de-Grâce. J'y représentais à

messieurs les échevins que tous les petits gars du quartier étaient en

danger quotidien de griller comme des andouilles, ce qui était à

considérer, eu égard à la sensibilité des mères. Monsieur l'échevin qui

s'occupe des écoles me répondit poliment, au bout de trois mois, que le

danger que couraient les petits gars de la rue Saint-Jacques éveillait

toute sa sollicitude, et qu'il était jaloux de le conjurer; qu'en

conséquence, il envoyait aux écoliers ci-dessus désignés une pompe à

incendie. «Le roi, ajoutait-il, ayant, dans sa bonté, construit une

fontaine en commémoration de ses victoires à deux cents pas de l'école,

l'eau ne saurait manquer, et les enfants apprendront en peu de jours à

manier la pompe que la Ville consent à leur octroyer.» En lisant cette

lettre, je sautai au plafond. Et, retournant au Val-de-Grâce, je dictai

au secrétaire une réponse qui était tournée comme ceci:

«Monseigneur l'Édile, Monseigneur, il y a dans la maison d'école de la

rue Saint-Jacques deux cents marmots dont le plus ancien est âgé de sept

ans. Voilà de beaux pompiers, Monseigneur, pour faire jouer votre pompe!

Reprenez-la et faites bâtir une maison d'école en pierre et moellon.»

»Cette lettre, comme la première, me coûta six blancs, avec le cachet.

Mais je ne perdis point mon argent, car je reçus, après vingt mois, une

réponse par laquelle monsieur l'échevin m'assurait que les marmots de la

rue Saint-Jacques étaient dignes de la sollicitude de l'échevinage

parisien, qui aviserait à leur sûreté. J'en suis là. Si mon échevin

quitte la place, il me faudra tout recommencer et payer encore douze

blancs au secrétaire du Val-de-Grâce. C'est pourquoi, maître Léonard,

bien que persuadé qu'il se trouve à la maison de ville des figures qui

seraient mieux placées à la foire, pour y faire Jocrisse, je n'ai guères

envie d'y voir entrer de nouveaux visages et je tiens à garder l'échevin

à la pompe.

--Moi, dit Catherine, c'est au lieutenant-criminel que j'en veux. Il

laisse Jeannette la vielleuse rôder chaque jour, entre chien et loup,

sous le porche de Saint-Benoît-le-Bétourné. C'est une honte. Elle va par

les rues en marmotte et traîne des jupes salies dans tous les ruisseaux.

On devrait réserver les lieux publics aux filles assez bien nippées pour

s'y montrer avec honneur.

--Oh! dit le coutelier boiteux, j'estime que le trottoir est à tout le

monde et j'irai quelque jour, à l'exemple de Lesturgeon, notre hôte,

chez le secrétaire du Val-de-Grâce pour qu'il rédige en mon nom une

belle supplique en faveur des pauvres colporteurs. Je ne puis pousser ma

voiture aux bons endroits sans être tout de suite inquiété par les

sergents, et dès qu'un laquais ou deux servantes s'arrêtent à mon

étalage, survient un grand coquin noir qui m'ordonne au nom de la loi

d'aller vendre ma pacotille ailleurs. Tantôt je suis sur le terrain loué

par les gens du marché, tantôt je me trouve proche monsieur Leborgne,

coutelier juré. Une autre fois je dois céder la chaussée au carrosse

d'un évêque ou d'un prince. Et me voilà endossant le harnais et tirant

la bricole, heureux si, profitant de mon embarras, le laquais et les

chambrières ne m'ont pas emporté, sans payer, un étui, des ciseaux ou

quelque bel eustache de Châtellerault. Je suis las de souffrir la

tyrannie; je suis las d'éprouver l'injustice des gens de justice. Je

sens un grand besoin de révolte.

--Je connais à ce signe, dit mon bon maître, que vous êtes un coutelier

magnanime.

--Je ne suis point magnanime, monsieur l'abbé, reprit modestement le

boiteux, je suis vindicatif, et le ressentiment m'a poussé à vendre en

secret des chansons contre le roi, ses maîtresses, et ses ministres.

J'en garde un bel assortiment dans la bâche de ma voiture. Ne me

trahissez pas. Celle des douze mirlitons est admirable.

--Je ne vous trahirai pas, répondit mon père; pour moi une bonne chanson

vaut un verre de vin et même davantage. Je ne dis rien non plus des

couteaux, et je suis aise, bonhomme, que vous vendiez les vôtres; car il

faut que tout le monde vive. Mais convenez qu'on ne peut souffrir que

les vendeurs ambulants fassent concurrence aux marchands qui ont pris

boutique à loyer et payent la taxe. Rien n'est plus contraire à l'ordre

et à la bonne police. L'audace de ces traîne-misère est inouïe. Jusqu'où

irait-elle si on ne la réprimait? L'an passé, un paysan de Montrouge ne

venait-il pas arrêter devant la rôtisserie de _la Reine Pédauque_ sa

charrette pleine de pigeons qu'il vendait tout cuits deux sous moins

cher que je ne vends les miens. Et le rustre criait d'une voix à briser

les vitres de ma boutique: «A cinq sous les beaux pigeons!» Je le

menaçai vingt fois de ma lardoire. Mais il me répondait stupidement que

la rue est à tout le monde. J'en portai plainte à monsieur le

lieutenant-criminel, qui me fit justice en me débarrassant du vilain. Je

ne sais ce qu'il est devenu; mais je lui garde rancune du mal qu'il m'a

fait; car à voir mes pratiques ordinaires lui acheter ses pigeons par

couples, voire par demi-douzaines, je pris une jaunisse dont je restai

longtemps mélancolique. Je voudrais qu'on lui mît sur le corps, avec de

la glu, autant de plumes qu'il en a tirées aux volatiles qu'il vendait

toutes cuites à ma barbe, et qu'ainsi emplumé de la tête aux pieds, il

fût conduit par les rues, au cul de sa charrette.

--Maître Léonard, dit le coutelier boiteux, vous êtes dur aux pauvres

gens. C'est ainsi qu'on pousse à bout les malheureux.

--Monsieur le coutelier, je vous conseille, dit en riant mon bon maître,

de faire faire à Saint-Innocent, par quelque écrivain à gages, une

satire de maître Léonard et de la vendre avec vos chansons sur les douze

mirlitons du roi Louis. Il conviendrait de blasonner un peu notre ami

qui, dans un état quasi servile, aspire non point à la liberté, mais à

la tyrannie. Je conclus de tous vos discours, messieurs, que la police

des villes est d'un art difficile, qu'il y faut concilier des intérêts

opposés et souvent contraires, que le bien public est formé d'un grand

nombre de maux particuliers, et qu'enfin il est déjà merveilleux que des

gens enfermés dans des murailles ne s'y entre-dévorent pas. C'est un

bonheur qu'il faut attribuer à leur poltronnerie. La paix publique est

fondée uniquement sur le faible courage des citoyens qui se tiennent en

respect les uns les autres par la peur qu'ils se font réciproquement. Et

le prince, en leur inspirant à tous l'épouvante, leur assure

l'inestimable bienfait de la paix. Quant à vos échevins, dont le pouvoir

est faible, et qui ne sont pas capables de vous nuire ni de vous servir

beaucoup, et dont le mérite consiste surtout dans leur grande canne et

leur perruque, ne vous plaignez point trop de ce qu'ils soient choisis

par le roi et placés, peu s'en faut, depuis le dernier règne, au rang

d'officiers de la couronne. Amis du prince, ils sont les ennemis de tous

les citoyens indistinctement, et cette inimitié est rendue supportable à

chacun par l'égalité parfaite avec laquelle elle se répand sur tous.

C'est une pluie dont nous ne recevons, les uns et les autres, que

quelques gouttes. Un jour, quand ils seront nommés par le peuple (comme

on dit qu'ils le furent aux premiers temps de la monarchie), les

échevins auront dans la cité même des amis et des ennemis. Élus par les

marchands payant loyer et dîme, ils maltraiteront les colporteurs. Élus

par les colporteurs, ils vexeront les marchands. Élus par les artisans,

ils seront contraires aux maîtres, qui font travailler les artisans. Ce

sera une cause incessante de disputes et de querelles. Ils formeront un

conseil tumultueux, où chacun agitera les intérêts et les passions de

ses électeurs. Pourtant j'imagine qu'ils ne feront pas regretter nos

échevins actuels, qui ne dépendent que du prince. Leur vanité turbulente

amusera les citoyens qui s'y contempleront comme dans un miroir

grossissant. Ils useront médiocrement d'une médiocre puissance. Sortis

de l'état populaire, ils seront aussi incapables de le développer que de

le contenir. Les riches s'épouvanteront de leur audace et les misérables

accuseront leur timidité, quand il eût fallu seulement reconnaître leur

bruyante impuissance. Au reste, capables de tâches communes et

administrant le bien public avec cette insuffisance suffisante qu'on

atteint toujours et qu'on ne dépasse jamais.

--Ouf! dit mon père, vous avez bien parlé, monsieur l'abbé. Maintenant,

buvez!

Les opinions de M. Jérôme Coignard Recueillies par Jacques Tournebroche · 第 23 / 59 题