LE NOUVEAU MINISTÈRE

(SUITE ET FIN)

Après le souper, comme la soirée était belle, M. l'abbé Jérôme Coignard

fit quelques pas dans la rue Saint-Jacques où s'allumaient les

lanternes, et j'eus l'honneur de l'accompagner. Il s'arrêta sous le

porche de Saint-Benoît-le-Bétourné, et, me montrant de sa belle main

grasse, faite pour les démonstrations scolastiques aussi bien que pour

les caresses délicates, l'un des bancs de pierre rangés des deux côtés

sous des statues très gothiques accompagnées de barbouillages obscènes:

--Tournebroche, mon fils, me dit-il, si vous m'en croyez, nous prendrons

le frais un moment sur ces vieilles pierres luisantes, où tant de gueux

sont venus, avant nous, reposer leurs misères. Il se peut que deux ou

trois de ces innombrables malheureux y aient échangé entre eux des

propos excellents. Nous risquerons d'y attraper des puces. Mais étant,

mon fils, dans l'âge des amours, vous croirez que ce sont celles de

Jeannette la vielleuse ou de Catherine la dentellière, qui ont coutume

d'y amener leurs galants à la brune, et leur piqûre vous sera douce.

C'est une illusion permise à votre jeunesse. Pour moi, qui ai passé

l'âge des charmantes erreurs, je me dirai qu'il ne faut pas trop

accorder aux délicatesses de la chair et que le philosophe ne doit pas

s'inquiéter des puces, qui sont, comme le reste de l'univers, un grand

mystère de Dieu.

Ce disant, il s'assit en prenant soin de ne point déranger un petit

Savoyard et sa marmotte qui dormaient leur sommeil innocent sur le vieux

banc de pierre. Je pris place à son côté. L'entretien qui avait rempli

le dîner de midi me revenant à l'esprit:

--Monsieur l'abbé, demandai-je à ce bon maître, vous parliez tantôt des

ministres. Ceux du roi n'imposaient à votre esprit ni par leur habit et

leur carrosse, ni par leur génie, et vous les jugiez avec la liberté

d'une âme que rien n'étonne. Puis, considérant le sort de ces officiers

dans l'état populaire (s'il venait jamais à s'établir), vous nous les

représentiez misérables à l'excès, et moins dignes de louanges que de

pitié. Seriez-vous contraire aux gouvernements libres, renouvelés des

républiques de l'antiquité?

--Mon fils, répondit mon bon maître, je suis de moi-même enclin à aimer

le gouvernement populaire. L'humilité de ma condition m'y porte, et les

Saintes Écritures, dont j'ai fait quelque étude, m'affermissent dans

cette préférence, car le Seigneur a dit dans Ramatha: «Les anciens

d'Israël veulent un roi afin que je ne règne point sur eux. Or, voici

quel sera le droit du roi qui vous gouvernera: Il prendra vos enfants

pour conduire ses chariots, et il les fera courir devant son char. Il

fera de vos filles ses parfumeuses, ses cuisinières et ses boulangères.

_Filias quoque vestras faciet sibi unguentarias et fecarias et

panificas_.» Cela est dit expressément au livre des Rois, où l'on voit

encore que le monarque apporte à ses sujets deux présents funestes, la

guerre et la dîme. Et s'il est vrai que les monarchies sont

d'institution divine, il est également vrai qu'elles présentent tous les

caractères de l'imbécillité et de la méchanceté humaines. Il est

croyable que le Ciel les a données aux peuples pour leur châtiment: _Et

tribuit eis petitionem eorum_.

Souvent dans sa colère il reçoit nos victimes;

Ses présents sont souvent la peine de nos crimes.

»Je pourrais, mon fils, vous rapporter plusieurs beaux endroits des

auteurs anciens où la haine de la tyrannie est rendue avec une admirable

vigueur. Enfin, je crois avoir toujours montré quelque force d'âme en

méprisant les grandeurs de chair et j'ai, tout autant que le janséniste

Blaise Pascal, le dégoût des trognes à épée. Toutes ces raisons parlent

dans mon coeur et dans mon esprit pour le gouvernement populaire. J'en ai

fait le sujet de méditations que je mettrai quelque jour par écrit dans

un ouvrage de ce genre dont on dit qu'il faut casser l'os pour trouver

la moelle; je veux vous faire entendre que je composerai un nouvel

_Éloge de la folie_, qui semblera frivole à la frivolité, mais où les

sages reconnaîtront la sagesse prudemment cachée sous la marotte et le

bonnet vert. Bref, je serai un autre Érasme; j'instruirai, à son

exemple, les peuples par un docte et judicieux badinage. Et vous

trouverez, mon fils, dans un chapitre de ce traité, tous les

éclaircissements au sujet qui vous intéresse; vous y connaîtrez la

condition des ministres placés dans la dépendance des états ou

assemblées populaires.

--Ah! monsieur l'abbé, m'écriai-je, combien j'ai hâte de lire ce livre!

Quand pensez-vous qu'il sera écrit?

--Je ne sais, répondit mon bon maître. Et, à vrai dire, je crois que je

ne l'écrirai jamais. Les desseins que forment les hommes sont souvent

traversés. Nous ne disposons pas de la moindre parcelle de l'avenir, et

cette incertitude, commune à toute la race d'Adam, est chez moi portée à

l'extrême par un long enchaînement d'infortunes. C'est pourquoi, mon

fils, je désespère de pouvoir jamais composer cette facétie respectable.

Sans vous faire sur ce banc un traité politique, je vous dirai du moins

comment j'eus l'idée d'introduire dans mon livre imaginaire un chapitre

où paraîtraient la faiblesse et la malice des serviteurs que prendra le

bonhomme Démos, quand il sera le maître, s'il le devient jamais, ce dont

je ne décide point: car je ne me mêle pas de prophétiser, laissant ce

soin aux pucelles, qui vaticinent à l'exemple des sibylles telles que la

Cumane, la Persique et la Tiburtine, _quarum insigne virginitas est et

virginitatis præmium divinatio_. Venons-en donc à notre sujet. Il y a de

cela vingt ans environ, j'habitais la plaisante ville de Séez, où

j'étais bibliothécaire de monsieur l'évêque.

»Des comédiens errants, qui passaient d'aventure, jouèrent, dans une

grange, une tragédie assez bonne. J'y allai et vis paraître un empereur

romain dont la perruque était ornée de plus de lauriers qu'un jambon de

la foire Saint-Laurent. Il s'assit dans un fauteuil de chanoine; ses

deux ministres, en habit de cour, avec leurs grands cordons, prirent

place à ses côtés sur des tabourets; et tous trois formèrent le Conseil

d'État sur les quinquets qui puaient excessivement. Dans la suite des

délibérations, l'un des conseillers traça un portrait satirique des

consuls aux derniers temps de la République. Il les montrait impatients

d'user et d'abuser de leur puissance passagère, ennemis du bien public,

jaloux de leurs successeurs, en qui ils étaient seulement assurés de

trouver les complices de leurs rapines et de leurs concussions. Voici

comme il parlait:

Ces petits souverains qu'on fait pour une année,

Voyant d'un temps si court leur puissance bornée,

Des plus heureux desseins font avorter le fruit,

De peur de le laisser à celui qui les suit.

Comme ils ont peu de part aux biens dont ils ordonnent,

Dans le champ du public largement ils moissonnent,

Assurés que chacun leur pardonne aisément,

Espérant à son tour un pareil traitement.

»Or, mon fils, ces vers qui, par l'exactitude sentencieuse, rappellent

les quatrains de Pibrac, sont plus excellents, pour le sens, que le

reste de la tragédie, qui sent un peu trop les frivolités pompeuses de

la Fronde des princes et qui est toute gâtée par les galanteries

héroïques d'une manière de duchesse de Longueville, qui y paraît sous le

nom d'Émilie. J'ai pris soin de les retenir afin de les méditer. Car on

trouve de belles maximes, même dans les ouvrages de théâtre. Ce que le

poète dit en ces huit vers des consuls de la République romaine

s'applique également aux ministres des démocraties, dont le pouvoir est

précaire.

»Ils sont faibles, mon fils, parce qu'ils dépendent d'une assemblée

populaire incapable également des vues grandes et profondes d'un

politique et de l'imbécillité innocente d'un roi fainéant. Les ministres

ne sont grands que s'ils secondent, comme Sully, un prince intelligent

ou s'ils tiennent, comme Richelieu, la place du monarque. Et qui ne sent

que le Démos n'aura ni la prudence obstinée d'un Henri IV, ni l'inertie

favorable d'un Louis XIII? A supposer qu'il sache ce qu'il veut, il ne

saura ni comment sa volonté doit être faite ni seulement si elle est

faisable. Commandant mal, il sera mal obéi et se croira toujours trahi.

Les députés qu'il enverra à ses états généraux entretiendront par

d'ingénieux mensonges ses illusions jusqu'au moment de tomber sous ses

soupçons injustes ou légitimes. Ces états procéderont de la médiocrité

confuse des foules dont ils seront issus. Ils rouleront d'obscures et

multiples pensées. Ils donneront pour tâche aux chefs du gouvernement

d'exécuter des volontés vagues dont ils n'auront pas eux-mêmes

conscience, et leurs ministres, moins heureux que l'Oedipe de la Fable,

seront dévorés tour à tour par le Sphinx aux cent têtes, pour n'avoir

pas deviné l'énigme dont le Sphinx lui-même ignorait le mot. Leur plus

grande misère sera de se résigner à l'impuissance, et de parler au lieu

d'agir. Ils deviendront des rhéteurs, et de très mauvais rhéteurs, car

le talent, apportant avec lui quelque clarté, les perdrait. Ils devront

s'étudier à parler pour ne rien dire, et les moins sots d'entre eux

seront condamnés à mentir plus que les autres. En sorte que les plus

intelligents deviendront les plus méprisables. Et s'il s'en trouve

encore d'assez habiles pour conclure des traités, régler les finances et

pourvoir aux affaires, leurs connaissances ne leur serviront de rien,

car le temps leur manquera, et le temps est l'étoffe des grandes

entreprises.

»Cette condition humiliante découragera les bons et donnera de

l'ambition aux mauvais. De toutes parts, les incapacités ambitieuses

s'élèveront du fond des bourgades aux premiers emplois de l'État, et

comme la probité n'est pas naturelle à l'homme, et qu'elle doit y être

cultivée par de longs soins et par des artifices continus, on verra des

nuées de concussionnaires s'abattre sur le trésor public. Le mal sera

beaucoup accru par l'éclat du scandale, puisqu'il est difficile de rien

cacher dans le gouvernement populaire, et, par la faute de plusieurs,

tous deviendront suspects.

»Je n'en conclus point, mon fils, que les peuples seront alors plus

malheureux qu'ils ne sont aujourd'hui. Je vous ai fait assez entendre

dans nos précédents entretiens que je ne crois pas que le sort de la

nation dépende du prince et de ses ministres, et que c'est accorder trop

de vertu aux lois que d'en faire des sources de la prospérité ou de la

misère publiques. Néanmoins la multitude des lois est funeste, et je

crains encore que les états généraux n'abusent de leur faculté

législatrice.

»C'est le péché mignon de Colin et de Jeannot de faire des ordonnances

en gardant leurs moutons et de dire: «Si j'étais roi!...» Quand Jeannot

sera roi, il promulguera plus d'édits en un an que n'en colligea dans

tout son règne l'empereur Justinien. C'est par cet endroit encore que le

règne de Jeannot me semble redoutable. Mais celui des rois et des

empereurs fut généralement si mauvais qu'on n'en peut craindre un pire,

et Jeannot ne fera pas beaucoup plus de sottises, sans doute, ni de

méchancetés que tous ces princes ceints de la double ou triple couronne

qui depuis le déluge couvrent le monde de sang et de ruines. Son

incapacité même et sa turbulence auront cela d'excellent, qu'elles

rendront impossibles ces savantes correspondances d'État à État, qu'on

nomme diplomatiques et qui n'aboutissent qu'à allumer artistement des

guerres inutiles et désastreuses. Les ministres du bonhomme Démos, sans

cesse talonnés, bousculés, humiliés, bourrés, culbutés et plus assaillis

de pommes cuites et d'oeufs durs que le pire arlequin du théâtre de la

foire, n'auront point de loisirs pour préparer poliment dans la paix et

le secret du cabinet, sur le tapis vert, des carnages, en considération

de ce qu'on appelle l'équilibre européen et qui n'est que la fortune des

diplomates. Il n'y aura plus de politique étrangère et ce sera un grand

bonheur pour la malheureuse humanité.

A ces mots, mon bon maître se leva et reprit de la sorte:

--Il est temps de rentrer, mon fils, car à cette heure le serein me

pénètre par le défaut de mes habits, qui sont percés en divers endroits.

Aussi bien, à demeurer plus longtemps sous ce porche, nous risquerions

d'effaroucher les galants de Catherine et de Jeannette qui attendent ici

l'heure du berger.

Les opinions de M. Jérôme Coignard Recueillies par Jacques Tournebroche · 第 21 / 59 题