LE NOUVEAU MINISTÈRE

M. Shippen, qui exerçait à Greenwich l'état de serrurier, dînait chaque

jour, durant son passage à Paris, à la rôtisserie de _la Reine

Pédauque_, en compagnie de son hôte et de M. l'abbé Jérôme Coignard, mon

bon maître. Ce jour-là, au dessert, ayant, selon sa coutume, demandé une

bouteille de vin, allumé sa pipe et tiré de sa poche la _Gazette de

Londres_, il se mit à fumer, à boire et à lire avec tranquillité. Puis,

repliant sa gazette et posant sa pipe sur le bord de la table:

--Messieurs, dit-il, le ministère est renversé.

--Oh! dit mon bon maître, ce n'est pas une affaire de conséquence.

--Pardonnez-moi, répondit M. Shippen, c'est une affaire de conséquence,

car le précédent ministère étant tory, le nouveau sera whig, et

d'ailleurs tout ce qui se fait en Angleterre est considérable.

--Monsieur, répondit mon bon maître, nous avons vu en France des

changements plus grands que celui-là. Nous avons vu les quatre charges

de secrétaire d'État remplacées par six ou sept conseils de dix membres

chacun et messieurs les secrétaires d'État coupés en dix morceaux, puis

rétablis dans leur forme première. A chacun de ces changements les uns

juraient que tout était perdu, les autres que tout était sauvé. Et l'on

en fit des chansons. Pour ma part je prends peu d'intérêt à ce qui se

fait dans le cabinet du prince, observant que le train de la vie n'en

est pas changé, qu'après les réformes les hommes sont, comme devant,

égoïstes, avares, lâches et cruels, tour à tour stupides et furieux, et

qu'il s'y trouve toujours un nombre à peu près égal de nouveau-nés, de

mariés, de cocus et de pendus, en quoi se manifeste le bel ordre de la

société. Cet ordre est stable, monsieur, et rien ne saurait le troubler,

car il est fondé sur la misère et l'imbécillité humaine, et ce sont là

des assises qui ne manqueront jamais. Tout l'édifice en acquiert une

solidité qui défie l'effort des plus mauvais princes et de cette foule

ignare de magistrats, dont ils sont assistés.

Mon père, qui, la lardoire à la main, écoutait ce discours, y fit avec

une fermeté déférente cet amendement, qu'il peut se trouver de bons

ministres et qu'il se rappelait notamment l'un d'eux, récemment décédé,

comme l'auteur d'une ordonnance très sage protégeant les rôtisseurs

contre l'ambition dévorante des bouchers et des pâtissiers.

--Il se peut, monsieur Tournebroche, reprit mon bon maître, et c'est une

affaire à examiner avec les pâtissiers. Mais ce qu'il importe de

considérer, c'est que les empires subsistent, non par la sagesse de

quelques secrétaires d'État, mais par le besoin de plusieurs millions

d'hommes qui, pour vivre, travaillent à toutes sortes d'arts bas et

ignobles, tels que l'industrie, le commerce, l'agriculture, la guerre et

la navigation. Ces misères privées forment ce qu'on appelle la grandeur

des peuples, et le prince ni les ministres n'y ont point de part.

--Vous vous trompez, monsieur, dit l'Anglais, les ministres y ont une

part en faisant des lois dont une seule peut enrichir ou ruiner la

nation.

--Oh! pour cela, répondit l'abbé, c'est une chance à courir. Comme les

affaires d'un État sont d'une étendue que l'esprit d'un homme n'embrasse

point, il faut pardonner aux ministres d'y travailler aveuglément, ne

garder aucun ressentiment du mal ou du bien qu'ils ont fait, et

concevoir qu'ils agissaient comme à Colin-Maillard. Au reste, ce mal et

ce bien nous sembleraient petits à les estimer sans superstition, et je

doute, monsieur, qu'une loi ou ordonnance puisse avoir l'effet que vous

dites. J'en juge par les filles de joie, qui sont à elles seules, en une

année, l'objet de plus d'édits qu'il ne s'en rend dans un siècle pour

tous les autres corps du royaume et qui n'en exercent pas moins leur

négoce avec une exactitude qui tient des forces naturelles. Elles se

rient des candides noirceurs qu'un magistrat du nom de Nicodème médite à

leur endroit, et se moquent du maire de Baiselance[2], qui a formé pour

leur ruine, avec plusieurs fiscaux et procureurs, une ligue impuissante.

Je puis vous dire que Catherine la dentellière ignore jusqu'au nom de ce

Baiselance et qu'elle l'ignorera jusqu'à sa fin, qui sera chrétienne, du

moins je l'espère. Et j'en induis que toutes les lois, dont un ministre

gonfle son portefeuille, sont de vaines paperasses qui ne peuvent ni

nous faire vivre, ni nous empêcher de vivre.

--Monsieur Coignard, dit le serrurier de Greenwich, on voit bien par la

bassesse de votre langage, que vous êtes façonné à la servitude. Vous

parleriez autrement des ministres et des lois si vous aviez le bonheur

de jouir, comme moi, d'un gouvernement libre.

--Monsieur Shippen, dit l'abbé, la liberté vraie est celle d'une âme

affranchie des vanités de ce monde. Quant aux libertés publiques, je

m'en moque comme d'une guigne. Ce sont là des illusions dont on amuse la

vanité des ignorants.

--Vous me confirmez, dit M. Shippen, dans cette idée que les Français

sont des singes.

--Permettez! s'écria mon père en agitant sa lardoire, il se trouve aussi

parmi eux des lions.

--Il n'y manque donc que des citoyens, reprit M. Shippen. Tout le monde,

dans le jardin des Tuileries, y dispute des affaires publiques, sans

qu'il sorte jamais de ces querelles une idée raisonnable. Votre peuple

n'est qu'une ménagerie turbulente.

--Monsieur, dit mon bon maître, il est vrai que les sociétés humaines,

quand elles atteignent un degré de politesse, deviennent des manières de

ménageries, et que le progrès des moeurs est de vivre en cage, au lieu

d'errer misérablement dans les bois. Et cet état est commun à tous les

pays d'Europe.

--Monsieur, dit le serrurier de Greenwich, l'Angleterre n'est pas une

ménagerie, car elle a un Parlement, dont ses ministres dépendent.

--Monsieur, dit l'abbé, il se pourra faire qu'un jour la France ait

aussi des ministres soumis à un Parlement. Mieux encore. Le temps

apporte beaucoup de changements aux constitutions des empires, et l'on

peut imaginer que la France adopte, dans un siècle ou deux, le

gouvernement populaire. Mais, monsieur, les secrétaires d'État, qui sont

peu de chose aujourd'hui, ne seront plus rien alors. Car au lieu de

dépendre du monarque, dont ils tiennent la puissance et la durée, ils

seront soumis à l'opinion du peuple et participeront de son instabilité.

Il est à remarquer que les ministres n'exercent le pouvoir avec quelque

force que dans les monarchies absolues, comme il se voit par les

exemples de Joseph, fils de Jacob, ministre de Pharaon, et d'Aman,

ministre d'Assuérus, qui eurent une grande part au gouvernement, le

premier en Égypte et le second chez les Persans. Il fallut l'occasion

d'une royauté forte et d'un roi faible pour armer en France le bras d'un

Richelieu. Dans l'état populaire les ministres deviendront si débiles

que leur méchanceté même et leur sottise ne causeront plus de mal.

»Ils ne recevront des états généraux qu'une autorité incertaine et

précaire; ne pouvant se permettre de longs espoir ni de vastes pensées,

ils useront en expédients misérables leur éphémère existence. Ils

jauniront dans le triste effort de lire sur les cinq cents visages d'une

assemblée des ordres pour agir. Cherchant en vain leur propre pensée

dans la pensée d'une foule d'hommes ignorants et divisés, ils languiront

en une impuissance inquiète. Ils se déshabitueront de rien préparer ni

de rien prévoir, et ne s'étudieront plus qu'à l'intrigue et au mensonge.

Ils tomberont de si bas que leur chute ne leur fera point de mal, et

leurs noms, charbonnés sur les murs par les petits grimauds d'école,

feront rire les bourgeois.

A ce discours, M. Shippen haussa les épaules.

--C'est possible, dit-il; et je vois assez bien les Français dans cet

état.

--Oh! dit mon bon maître, en cet état le monde ira son train. Il faudra

manger. C'est la grande nécessité qui engendre toutes les autres.

Les opinions de M. Jérôme Coignard Recueillies par Jacques Tournebroche · 第 18 / 59 题