AFFAIRE DU MISSISSIPI

On sait qu'en l'année 1722, le Parlement de Paris jugea l'affaire du

Mississipi dans laquelle furent impliqués, avec les directeurs de la

Compagnie, un ministre d'État, secrétaire du roi, et plusieurs

sous-intendants de provinces. La Compagnie était accusée d'avoir

corrompu les officiers du royaume et du roi, qui l'avaient en réalité

dépouillée avec l'avidité ordinaire aux gens en place dans les

gouvernements faibles. Et il est certain qu'à cette époque tous les

ressorts du gouvernement étaient détendus ou faussés. A l'une des

audiences de ce procès mémorable, la dame de la Morangère, femme d'un

des directeurs de la Compagnie du Mississipi, fut entendue en la

grand'chambre par messieurs du Parlement. Elle déposa qu'un sieur

Lescot, secrétaire de M. le lieutenant-criminel, l'ayant mandée

secrètement au Châtelet, lui fit sentir qu'il ne dépendait que d'elle de

sauver son mari, qui était bel homme et de bonne mine. Il lui avait

parlé à peu près en ces termes: «Madame, ce qui fâche les vrais amis du

roi en cette affaire, c'est que les jansénistes n'y sont point

impliqués. Ces jansénistes sont des ennemis de la couronne autant que de

la religion. Donnez-nous, madame, les moyens de perdre l'un d'eux, et

nous reconnaîtrons ce service d'État en vous rendant votre mari avec

tous ses biens.» Quand madame de la Morangère eut rapporté ce discours,

qui n'était pas fait pour le public, M. le président du Parlement fut

bien obligé d'appeler en la grand'chambre le sieur Lescot, qui d'abord

essaya de nier. Mais madame de la Morangère avait de beaux yeux

limpides, dont il ne put soutenir le regard. Il se troubla et fut

confondu. C'était un grand vilain homme roux, comme Judas Iscariote.

Cette affaire, connue par les gazettes, fit l'entretien de Paris. On en

parla dans les salons, dans les promenades, chez le barbier et chez le

limonadier. Et partout madame de la Morangère inspirait autant de

sympathie que le Lescot donnait de dégoût.

La curiosité publique était vive encore quand j'accompagnai M. l'abbé

Jérôme Coignard, mon bon maître, chez M. Blaizot qui, comme vous savez,

est libraire, rue Saint-Jacques, à l'_Image Sainte-Catherine_.

Nous trouvâmes dans la boutique le secrétaire particulier d'un ministre

d'État, M. Gentil, qui se cachait le visage dans un livre nouvellement

venu de Hollande, et le célèbre M. Roman, qui a traité de la raison

d'État en divers ouvrages estimés. Le vieux M. Blaizot, derrière son

comptoir, lisait la gazette.

M. Jérôme Coignard se coula jusqu'à lui pour attraper par-dessus ses

épaules les nouvelles dont il était friand. Ce savant homme et d'un si

beau génie, ne possédait aucune part des biens de ce monde et quand il

avait bu une chopine au _Petit-Bacchus_, il ne lui restait pas un sou

dans sa poche pour acheter les feuilles publiques. Ayant lu sur le dos

de M. Blaizot la déposition de la dame de la Morangère, il s'écria que

cela était bien, et qu'il lui plaisait de voir l'iniquité crouler du

haut de sa tour sous la faible main d'une femme, comme il en est des

exemples merveilleux rapportés dans l'Écriture.

--Cette dame, ajouta-t-il, bien qu'alliée à des publicains que je n'aime

point, est semblable à ces femmes fortes, si vantées au livre des Rois.

Elle plaît par un rare mélange de droiture et de finesse et j'applaudis

à sa piquante victoire.

Les opinions de M. Jérôme Coignard Recueillies par Jacques Tournebroche · 第 13 / 59 题