En cette nuit d'été, tandis que les moucherons dansaient autour de la
lanterne du _Petit-Bacchus_, M. l'abbé Coignard prenait le frais sous le
porche de Saint-Benoît-le-Bétourné. Il y méditait, à sa coutume, lorsque
Catherine vint s'asseoir à côté de lui sur le banc de pierre. Mon bon
maître était enclin à louer Dieu dans ses oeuvres. Il prit plaisir à
contempler cette belle fille, et comme il avait l'esprit riant et orné,
il lui tint des propos agréables. Il la loua d'avoir de l'esprit non
seulement sur la langue, mais encore à la gorge et dans le reste de sa
personne, et de sourire avec ses lèvres et ses joues, moins encore
qu'avec toutes les fossettes et tous les jolis plis de sa chair, en
sorte qu'on souffrait impatiemment les voiles qui empêchaient qu'on ne
la vît sourire tout entière.
--Puisque enfin, disait-il, il faut pécher sur cette terre, et que nul
ne peut, sans superbe, se croire infaillible, c'est avec vous,
mademoiselle, que je voudrais que la grâce divine me fît défaut de
préférence, si toutefois tel pouvait être votre bon plaisir. J'y
rencontrerais deux avantages précieux, à savoir: premièrement, de pécher
avec une joie rare et des délices singulières; secondement, de trouver
ensuite une excuse dans la puissance de vos charmes, car il est sans
doute écrit au livre du Jugement que vos attraits sont irrésistibles.
Cela doit être considéré. L'on voit des imprudents qui forniquent avec
des femmes laides et mal faites. Ces malheureux, en travaillant de la
sorte, risquent fort de perdre leur âme; car ils pèchent pour pécher, et
leur faute laborieuse est pleine de malice. Tandis qu'une si belle peau
que la vôtre, Catherine, est une excuse aux yeux de l'Éternel. Vos
charmes allègent merveilleusement la faute, qui devient pardonnable,
étant involontaire. Pour tout vous dire, mademoiselle, je sens que, près
de vous, la grâce divine m'abandonne et fuit à tire-d'aile. Au moment
que je vous parle, ce n'est plus qu'un petit point blanc au-dessus de
ces toits où, dans les gouttières, les chats font l'amour avec des cris
furieux et des plaintes d'enfant, pendant que la lune s'assied
effrontément sur un tuyau de cheminée. Tout ce que je vois de votre
personne, Catherine, m'est sensible; et ce que je n'en vois pas m'est
plus sensible encore.
En entendant ces mots, elle baissa le regard sur ses genoux, puis le
coula tout luisant sur M. l'abbé Coignard.
Et d'une voix très douce:
--Puisque vous me voulez du bien monsieur Jérôme, dit-elle,
promettez-moi de m'accorder la grâce que je vais vous demander, et dont
je vous serai reconnaissante.
Mon bon maître promit. Qui n'en eût fait autant à sa place?
Catherine lui dit alors avec vivacité:
--Vous savez, monsieur Jérôme, que l'abbé La Perruque, vicaire à
Saint-Benoît, accuse frère Ange de lui avoir volé son âne, et qu'il en a
fait une plainte à l'official. Or, rien n'est plus faux. Ce bon frère
avait emprunté l'âne pour porter des reliques dans les villages. L'âne
s'est perdu en chemin. Les reliques ont été retrouvées. C'est
l'essentiel, comme dit frère Ange. Mais l'abbé La Perruque réclame son
âne et ne veut rien entendre. Il fera mettre le petit frère dans les
prisons de l'archevêque. Vous seul pouvez fléchir sa colère et l'amener
à retirer sa plainte.
--Mais, mademoiselle, dit l'abbé Coignard, je n'en ai ni le pouvoir ni
l'envie.
--Oh! reprit Catherine, en se glissant près de lui et en le regardant
avec une tendresse apprêtée, l'envie, je serais bien malheureuse si je
ne parvenais pas à vous la donner. Quant au pouvoir, vous l'avez,
monsieur Jérôme, vous l'avez. Et rien ne vous sera plus facile que de
sauver le petit frère. Il vous suffira de donner à monsieur La Perruque
huit sermons pour le carême et quatre pour l'avent. Vous faites si bien
les sermons que ce doit être pour vous un plaisir d'en faire. Composez
ces douze sermons, monsieur Jérôme, composez-les tout de suite. J'irai
les chercher moi-même dans votre échoppe de Saint-Innocent. Monsieur La
Perruque, qui se fait une grande idée de votre savoir et de votre
mérite, estime qu'une douzaine de vos sermons vaut un âne. Dès qu'il
aura la douzaine, il retirera sa plainte. Il l'a dit. Qu'est-ce que
douze sermons, monsieur Jérôme? Et je vous promets d'écrire _amen_ au
bas du dernier. J'ai votre promesse, ajouta-t-elle en lui passant les
bras autour du cou.
--Pour cela, dit rudement M. Coignard en dénouant les jolies mains
agrafées à son épaule, je refuse net. Les promesses qu'on fait à une
jolie fille n'engagent que la peau, et ce n'est point pécher que de s'en
dédire. Ne comptez pas sur moi, la belle, pour tirer votre galant barbu
des mains de l'official. Si je faisais un ou deux ou douze sermons, ce
serait contre les mauvais moines qui sont la honte de l'Église et comme
une vermine attachée à la robe de saint Pierre. Ce frère Ange est un
fripon; il fait toucher aux bonnes femmes, en guise de reliques, quelque
os de mouton ou de cochon, qu'il a lui-même rongé avec une avidité
dégoûtante. Il a porté, je gage, sur l'âne de monsieur La Perruque une
plume de l'ange Gabriel, un rayon de l'étoile des mages et, dans une
petite fiole, un peu du son des cloches qui sonnaient dans le clocher du
temple de Salomon. Il est ignare, il est menteur et vous l'aimez. Ce
sont là trois raisons pour qu'il me déplaise. Je vous laisse à juger,
mademoiselle, laquelle des trois est la plus forte. Ce peut bien être la
moins honnête, car enfin j'étais porté vers vous tout à l'heure avec une
violence qui n'est point de mon âge ni de mon état. Mais ne vous y
trompez pas: je ressens très vivement les outrages que votre greluchon
encapuchonné fait à l'Église de Notre-Seigneur Jésus-Christ, dont je
suis un membre très indigne. Et l'exemple de ce capucin m'inspire un tel
dégoût que je suis possédé d'une envie soudaine de méditer quelque bel
endroit de saint Jean Chrysostome, au lieu de frotter mes genoux aux
vôtres, mademoiselle, comme je fais depuis un quart d'heure. Car le
désir du pécheur est périssable et la gloire de Dieu dure éternellement.
Je ne me suis jamais fait une idée exagérée du péché de la chair. C'est
une justice qu'on peut me rendre.
»Je ne m'effarouche pas, à l'exemple de monsieur Nicodème, pour une si
petite affaire que de prendre du plaisir avec une jolie fille. Mais ce
que je ne puis souffrir, c'est la bassesse de l'âme, c'est l'hypocrisie,
c'est le mensonge et cette crasse ignorance, qui font de votre frère
Ange un capucin accompli. Vous prenez dans son commerce, mademoiselle,
une habitude de crapule qui vous ravale bien au-dessous de votre
condition, laquelle est celle de fille galante. J'en sais les hontes et
les misères; mais c'est un état bien supérieur à celui de capucin. Ce
coquin vous déshonore, comme il déshonore jusqu'aux ruisseaux de la rue
Saint-Jacques, en y trempant les pieds. Songez, mademoiselle, à toutes
les vertus dont vous pourriez encore vous orner, dans votre incertain
métier, et dont une seule peut-être vous ouvrirait un jour le paradis,
si vous n'étiez soumise et assujettie à cette bête immonde.
»Tout en vous laissant prendre çà et là ce qu'il faut bien finalement
qu'on vous laisse quand on s'en va, vous pourriez, Catherine, fleurir en
foi, en espérance et en charité, aimer les pauvres et visiter les
malades; vous pourriez être aumônière et compatissante, et vous délecter
chastement à la vue du ciel, des eaux, des bois et des champs; vous
pourriez, le matin, ouvrant votre fenêtre, louer Dieu en écoutant
chanter les oiseaux; vous pourriez, aux jours de pèlerinage, gravir la
montagne de Saint-Valérien et là, sous le calvaire, pleurer doucement
votre innocence perdue; vous pourriez faire en sorte que Celui qui seul
lit dans les coeurs dise: «Catherine est ma créature, et je la reconnais
aux restes d'une belle lumière qui n'est point éteinte en elle.»
Catherine l'interrompit.
--Mais, l'abbé, fit-elle sèchement, c'est un sermon que vous me dégoisez
là.
--Ne m'en avez-vous point demandé une douzaine? répondit-il.
Elle commençait à se fâcher:
--Prenez garde, l'abbé. Il dépend de vous que nous soyons amis ou
ennemis. Voulez-vous faire les douze sermons? Réfléchissez avant de
répondre.
--Mademoiselle, dit M. l'abbé Coignard, j'ai fait des actions blâmables
dans ma vie, mais ce n'était pas après y avoir réfléchi.
--Vous ne voulez pas? C'est bien sûr? Une fois... deux fois... Vous
refusez?... L'abbé, je me vengerai.
Elle bouda quelque temps, muette et rechignée sur le banc. Puis tout à
coup, elle se mit à crier:
--Finissez! monsieur l'abbé Coignard. A votre âge, avec cet habit
respectable, me lutiner ainsi, fi! monsieur l'abbé, fi! Quelle honte,
monsieur l'abbé!
Comme elle glapissait le plus aigrement, l'abbé vit mademoiselle Lecoeur,
mercière aux _Trois-Pucelles_, qui passait sous le porche. Elle allait,
à cette heure tardive, se confesser au troisième vicaire de
Saint-Benoît, et détournait la tête en signe de grand dégoût.
Il avoua en lui-même que la vengeance de Catherine était prompte et
sûre, car la vertu de mademoiselle Lecoeur, fortifiée par l'âge, était
devenue si vigoureuse qu'elle s'attaquait à toutes les impuretés de la
paroisse et transperçait sept fois le jour, de la pointe de sa langue,
les pécheurs charnels de la rue Saint-Jacques.
Mais Catherine elle-même ne savait pas combien sa vengeance était
complète. Elle avait vu venir sur la place mademoiselle Lecoeur. Elle
n'avait pas vu mon père qui suivait de près.
Il venait avec moi chercher sous le porche l'abbé pour l'emmener au
_Petit-Bacchus_. Mon père avait du goût pour Catherine. Rien ne le
fâchait comme de la voir serrée de près par les galants. Il n'avait pas
d'illusions sur sa conduite; mais, comme il disait, savoir et voir sont
deux choses différentes. Or, les cris de Catherine lui étaient parvenus
très clairs aux oreilles. Il était vif et incapable de se contraindre.
J'eus grand'peur que sa colère n'éclatât en propos grossiers et en
menaces brutales. Je le voyais déjà tirant sa lardoire, qu'il portait
aux cordons de son tablier, comme une arme honorable, car il mettait sa
gloire dans l'art de rôtisseur.
Mes craintes n'étaient qu'à demi fondées. Une circonstance où Catherine
montrait de la vertu était pour le surprendre, non pour lui déplaire, et
le contentement l'emporta dans son âme sur la colère.
Il aborda mon bon maître assez civilement et lui dit avec une gravité
moqueuse:
--Monsieur Coignard, tous les prêtres qui recherchent la société des
femmes galantes y laissent leur vertu et leur bon renom. Et c'est
justice, alors même qu'aucun plaisir n'a payé leur déshonneur.
Catherine quitta la place avec un bel air de pudeur offensée et mon bon
maître répondit à mon père avec une éloquence douce et riante:
--Cette maxime, maître Léonard, est excellente; encore ne doit-on pas
l'appliquer sans discernement et la coller en toute occasion comme
l'étiquette «à six blancs» que le coutelier boiteux met à tous ses
couteaux. Je ne rechercherai pas en quoi j'en ai pu tantôt mériter
l'application. Ne suffit-il pas que j'avoue l'avoir méritée?
»Il est indécent de s'entretenir de soi-même, et ce serait faire trop de
violence à ma pudeur que de m'obliger à discourir de ce qui m'est
particulier. J'aime mieux vous opposer, maître Léonard, l'exemple du
vénérable Robert d'Arbrissel, qui, fréquentant les filles de joie, y
acquit de grands mérites. On peut citer aussi saint Abraham, anachorète
de Syrie, qui ne craignit point de pénétrer dans une maison mal famée.
--Qui est ce saint Abraham? demanda mon père, dont toutes les idées
étaient en déroute.
--Asseyons-nous devant votre porte, dit mon bon maître; apportez un pot
de vin; et je vous conterai l'histoire de ce grand saint, telle qu'elle
nous a été enseignée par saint Ephrem lui-même.
Mon père fit signe qu'il le voulait bien. Nous prîmes place tous trois
sous l'auvent, et mon bon maître parla comme il suit:
--Saint Abraham, déjà vieux, vivait seul au désert, dans une petite
cabane, lorsque son frère mourut, laissant une fille d'une grande
beauté, nommée Marie. Assuré que la vie qu'il menait serait excellente
pour sa nièce, Abraham fit bâtir pour elle une cellule proche de la
sienne, d'où il l'instruisait par une petite fenêtre qu'il avait percée.
»Il avait soin qu'elle jeûnât, veillât et chantât des psaumes. Mais un
moine, qu'on croit être un faux moine, s'étant approché de Marie pendant
que le saint homme Abraham méditait sur les Écritures, induisit en péché
la jeune fille qui se dit ensuite:
»--Il vaut bien mieux, puisque je suis morte à Dieu, que j'aille dans un
pays où je ne sois connue de personne.
»Et quittant sa cellule, elle s'en alla dans une ville voisine nommée
Edesse, où il y avait des jardins délicieux et de fraîches fontaines, et
qui est encore aujourd'hui la plus agréable des villes de Syrie.
»Cependant le saint homme Abraham restait plongé dans une méditation
profonde. Sa nièce était déjà partie depuis plusieurs jours quand,
ouvrant sa petite fenêtre, il demanda:
»--Marie, pourquoi ne chantes-tu plus les psaumes que tu chantais si
bien?
»Et ne recevant pas de réponse, il soupçonna la vérité et s'écria:
»--Un loup cruel a enlevé ma brebis!
»Il demeura dans l'affliction pendant deux ans; après quoi, il apprit
que sa nièce menait une mauvaise vie. Agissant avec prudence, il pria un
de ses amis d'aller à la ville pour reconnaître exactement ce qu'il en
était. Le rapport de cet ami fut qu'en effet Marie menait une mauvaise
vie. A cette nouvelle, le saint homme pria son ami de lui prêter un
habit de cavalier et de lui amener un cheval; et, ayant mis sur sa tête,
afin de n'être point reconnu, un grand chapeau qui lui couvrait le
visage, il se rendit dans l'hôtellerie où on lui avait dit que sa nièce
était logée. Il jetait les yeux de tous côtés pour voir s'il ne
l'apercevrait point; mais, comme elle ne paraissait pas, il dit à
l'hôtelier en feignant de sourire:
»--Mon maître, on dit que vous avez ici une jolie fille. Ne pourrais-je
pas la voir?
»L'hôtelier, qui était obligeant, la fit appeler, et Marie se présenta
dans un costume qui, selon la propre expression de saint Ephrem,
suffisait à révéler sa conduite. Le saint homme en fut pénétré de
douleur.
»Il affecta pourtant la gaieté et commanda un bon repas. Marie était, ce
jour-là, d'une humeur sombre. A donner le plaisir, on ne le goûte pas
toujours; et la vue de ce vieillard, qu'elle ne reconnaissait pas, car
il n'avait point tiré son chapeau, ne la tournait nullement à la joie.
L'hôtelier lui faisait honte d'une si méchante attitude, et si contraire
aux devoirs de sa profession; mais elle dit en soupirant:
»--Plût à Dieu que je fusse morte il y a trois ans!
»Le saint homme Abraham prit soin de prendre le langage d'un galant
cavalier comme il en avait pris l'habit:
»--Ma fille, dit-il, je viens ici non pour pleurer tes péchés, mais pour
partager ton amour.
»Mais quand l'hôtelier l'eut laissé seul avec Marie, il cessa de feindre
et, levant son chapeau, il dit en pleurant:
»--Ma fille Marie, ne me reconnaissez-vous pas? Ne suis-je pas Abraham
qui vous ai tenu lieu de père?
»Il lui prit la main et l'exhorta toute la nuit au repentir et à la
pénitence. Surtout il eut soin de ne point la désespérer. Il lui
répétait sans cesse: «Ma fille, il n'y a que Dieu d'impeccable!»
»Marie avait l'âme naturellement douce. Elle consentit à retourner
auprès de lui. Quand le jour se leva, ils partirent. Elle voulait
emporter ses robes et ses bijoux. Mais le saint homme lui fit entendre
qu'il était plus convenable de les laisser. Il la fit monter sur son
cheval et la ramena aux cellules où ils reprirent tous deux leur vie
passée. Seulement le saint homme prit soin, cette fois, que la chambre
de Marie ne communiquât point avec le dehors et qu'on n'en pût sortir
sans passer par la chambre qu'il habitait lui-même, moyennant quoi, avec
la grâce de Dieu, il garda sa brebis.
»Telle est l'histoire de saint Abraham, dit mon bon maître en prenant sa
tasse de vin.
--Elle est parfaitement belle, dit mon père, et le malheur de cette
pauvre Marie m'a tiré les larmes des yeux.