L'ABBÉ JÉRÔME COIGNARD

_A Octave Mirbeau_.

Je n'ai pas besoin de retracer ici la vie de M. l'abbé Jérôme Coignard,

professeur d'éloquence au collège de Beauvais, bibliothécaire de M. de

Séez, _Sagiensis episcopi bibliothecarius solertissimus_, comme le porte

son épitaphe, plus tard secrétaire au charnier Saint-Innocent, puis

enfin conservateur de cette Astaracienne, la reine des bibliothèques,

dont la perte est à jamais déplorable. Il périt assassiné, sur la route

de Lyon, par un juif cabbaliste du nom de Mosaïde (_Judæa manu

nefandissima_), laissant plusieurs ouvrages interrompus et le souvenir

de beaux entretiens familiers. Toutes les circonstances de son existence

singulière et de sa fin tragique ont été rapportées par son disciple,

Jacques Ménétrier, surnommé _Tournebroche_ parce qu'il était fils d'un

rôtisseur de la rue Saint-Jacques. Ce Tournebroche professait pour celui

qu'il avait l'habitude de nommer son bon maître une admiration vive et

tendre. «C'est, disait-il, le plus gentil esprit qui ait jamais fleuri

sur la terre.» Il rédigea avec modestie et fidélité les mémoires de M.

l'abbé Coignard, qui revit dans cet ouvrage comme Socrate dans les

_Mémorables_ de Xénophon.

Attentif, exact et bienveillant, il fit un portrait plein de vie et tout

empreint d'une amoureuse fidélité. C'est un ouvrage qui fait songer à

ces portraits d'Érasme, peints par Holbein, qu'on voit au Louvre, au

musée de Bâle et à Hampton-Court, et dont on ne se lasse point de goûter

la finesse. Bref, il nous laissa un chef-d'oeuvre.

On sera surpris, sans doute, qu'il n'ait pas pris soin de le faire

imprimer. Pourtant il pouvait l'éditer lui-même, étant devenu libraire,

rue Saint-Jacques, à l'_Image Sainte-Catherine_, où il succéda à M.

Blaizot. Peut-être, vivant dans les livres, craignit-il d'ajouter

seulement quelques feuillets à cet amas horrible de papier noirci qui

moisit obscurément chez les bouquinistes. Nous partageons ses dégoûts en

passant sur les quais devant la boîte à deux sous où le soleil et la

pluie dévorent lentement des pages écrites pour l'immortalité. Comme ces

têtes de mort assez touchantes, que Bossuet envoyait à l'abbé de la

Trappe pour le divertissement d'un solitaire, ce sont là des sujets de

réflexions propres à faire concevoir à un homme de lettres la vanité

d'écrire. J'ose dire que, pour ma part, entre le Pont-Royal et le

Pont-Neuf, j'ai éprouvé cette vanité tout entière. Je serais tenté de

croire que l'élève de M. l'abbé Coignard ne fit point imprimer son

ouvrage parce que, formé par un si bon maître, il jugeait sainement de

la gloire littéraire, et l'estimait à sa valeur, c'est-à-dire autant

comme rien. Il la savait incertaine, capricieuse, sujette à toutes les

vicissitudes et dépendant de circonstances en elles-mêmes petites et

misérables. Voyant ses contemporains ignorants, injurieux et médiocres,

il n'y trouvait point de raison d'espérer que leur postérité devînt tout

à coup savante, équitable et sûre. Il augurait seulement que l'avenir,

étranger à nos querelles, nous accorderait son indifférence à défaut de

justice. Nous sommes presque assurés que, grands et petits, elle nous

réunira dans l'oubli et répandra sur nous tous l'égalité paisible du

silence. Mais, si cette espérance nous trompait par grand hasard, si la

race future gardait quelque mémoire de notre nom ou de nos écrits, nous

pouvons prévoir qu'elle ne goûterait notre pensée que par ce travail

ingénieux de faux sens et de contresens qui seul perpétue les ouvrages

du génie à travers les âges. La longue durée des chefs-d'oeuvre est

assurée au prix d'aventures intellectuelles tout à fait pitoyables, dans

lesquelles le coq-à-l'âne des cuistres prête la main aux calembours

ingénus des âmes artistes. Je ne crains pas de dire qu'à l'heure qu'il

est, nous n'entendons pas un seul vers de l'_Iliade_ ou de la _Divine

Comédie_ dans le sens qui y était attaché primitivement. Vivre c'est se

transformer, et la vie posthume de nos pensées écrites n'est pas

affranchie de cette loi: elles ne continueront d'exister qu'à la

condition de devenir de plus en plus différentes de ce qu'elles étaient

en sortant de notre âme. Ce qu'on admirera de nous dans l'avenir nous

deviendra tout à fait étranger.

Il est probable que Jacques Tournebroche, dont on connaît la simplicité,

ne se posait pas toutes ces questions au sujet du petit livre sorti de

sa main. Ce serait lui faire injure que de penser qu'il avait de

lui-même une opinion exagérée.

Je crois le connaître. J'ai médité son livre. Tout ce qu'il dit et tout

ce qu'il fait trahit l'exquise modestie de son âme. Si pourtant il

n'était pas sans savoir qu'il avait du talent, il savait aussi que c'est

ce qui se pardonne le moins; on passe aisément aux gens en vue la

bassesse de l'âme et la perfidie du coeur; on souffre volontiers qu'ils

soient lâches ou méchants, et leur fortune même ne leur fait pas trop

d'envieux si l'on voit qu'elle est imméritée. Les médiocres sont tout de

suite soulevés et portés par les médiocrités environnantes qui

s'honorent en eux. La gloire d'un homme ordinaire n'offense personne.

Elle est plutôt une secrète flatterie au vulgaire; mais il y a dans le

talent une insolence qui s'expie par les haines sourdes et les calomnies

profondes. Si Jacques Tournebroche renonça sciemment au pénible honneur

d'irriter par un éloquent écrit la foule des sots et des méchants, on ne

peut qu'admirer son bon sens et le tenir pour le digne élève d'un maître

qui connaissait les hommes. Quoi qu'il en soit, le manuscrit de Jacques

Tournebroche, resté inédit, fut perdu pendant plus d'un siècle. J'ai eu

l'extraordinaire bonheur de le retrouver chez un brocanteur du boulevard

Montparnasse qui étale derrière les carreaux salis de son échoppe des

croix du Lis, des médailles de Sainte-Hélène et des décorations de

Juillet, sans se douter qu'il donne ainsi aux générations une

mélancolique leçon d'apaisement. Ce manuscrit à été publié par mes soins

en 1893, sous ce titre: _La Rôtisserie de la Reine Pédauque_ (1 vol.

in-18 Jésus). J'y renvoie le lecteur, qui y trouvera plus de nouveautés

qu'on n'en cherche d'ordinaire dans un vieux livre. Mais ce n'est pas de

cet ouvrage qu'il s'agit ici.

Jacques Tournebroche ne se contenta pas de faire connaître les actions

et les maximes de son maître dans un récit suivi. Il prit soin encore de

recueillir plusieurs discours et entretiens de M. l'abbé Coignard qui

n'avaient point trouvé place dans les mémoires (c'est le vrai nom qu'il

convient de donner à _la Rôtisserie de la Reine Pédauque_), et il en

forma un petit cahier qui m'est tombé entre les mains avec ses autres

papiers.

C'est ce cahier que je fais imprimer aujourd'hui sous ce titre: _les

Opinions de M. Jérôme Coignard_. Le bon et gracieux accueil fait par le

public au précédent ouvrage de Jacques Tournebroche m'encourage à donner

tout de suite ces dialogues dans lesquels l'ancien bibliothécaire de M.

de Séez se retrouve avec son indulgente sagesse et cette sorte de

scepticisme généreux où tendent ses considérations sur l'homme, si

mêlées de mépris et de bienveillance. Je ne saurais prendre la

responsabilité des idées exprimées par ce philosophe sur divers sujets

de politique et de morale; mes devoirs d'éditeur m'engagent seulement à

présenter la pensée de mon auteur sous le jour le plus favorable. Sa

libre intelligence foulait aux pieds les croyances vulgaires et ne se

rangeait point sans examen à la commune opinion, hors en ce qui touche

la foi catholique, dans laquelle il fut inébranlable. Pour tout le

reste, il ne craignait point de tenir tête à son siècle. Or, cela seul

le rend digne d'estime. Nous devons de la reconnaissance aux esprits qui

ont combattu les préjugés. Mais il est plus aisé de les louer que de les

imiter. Les préjugés se défont et se reforment sans cesse, avec

l'éternelle mobilité des nuées. Il est dans leur nature d'être augustes

avant de paraître odieux, et les hommes sont rares qui n'ont point la

superstition de leur temps et qui regardent en face ce que le vulgaire

n'ose voir. M. l'abbé Coignard fut un homme libre dans une condition

humble, et c'est assez, je crois, pour qu'on le mette bien au-dessus

d'un Bossuet, et de tous ces grands personnages qui brillent à leur rang

dans la pompe traditionnelle des coutumes et des croyances.

Mais s'il faut estimer que M. l'abbé Coignard vécut libre, affranchi des

communes erreurs et que les spectres de nos passions et de nos craintes

n'eurent point d'empire sur lui, on doit reconnaître encore que cet

esprit excellent eut des vues originales sur la nature et sur la

société, et que, pour étonner et ravir les hommes par une vaste et belle

construction mentale, il lui manqua seulement l'adresse ou la volonté de

jeter à profusion les sophismes comme un ciment dans l'intervalle des

vérités. C'est de cette manière seulement qu'on édifie les grands

systèmes de philosophie qui ne tiennent que par le mortier de la

sophistique. L'esprit de système lui fit défaut, ou (si l'on veut) l'art

des ordonnances symétriques. Sans quoi il paraîtrait ce qu'il était en

effet, c'est-à-dire le plus sage des moralistes, une sorte de mélange

merveilleux d'Épicure et de saint François d'Assise.

Ce sont là, à mon sens, les deux meilleurs amis que l'humanité

souffrante ait encore rencontrés dans sa marche désorientée. Épicure

affranchit les âmes des vaines terreurs et les instruisit à

proportionner l'idée de bonheur à leur misérable nature et à leurs

faibles forces. Le bon saint François, plus tendre et plus sensuel, les

conduisit à la félicité par le rêve intérieur, et voulut qu'à son

exemple les âmes se répandissent en joie dans les abîmes d'une solitude

enchantée. Ils furent bons tous deux, l'un de détruire les illusions

décevantes, l'autre de créer les illusions dont on ne s'éveille pas.

Mais il ne faut rien exagérer. M. l'abbé Coignard n'égala certes ni par

l'action ni même par la pensée le plus audacieux des sages et le plus

ardent des saints. Les vérités qu'il découvrait, il ne savait pas s'y

jeter comme dans un gouffre. Il garda en ses explorations les plus

hardies l'attitude d'un promeneur paisible. Il ne s'exceptait pas assez

du mépris universel que lui inspiraient les hommes. Il lui manqua cette

illusion précieuse qui soutenait Bacon et Descartes, de croire en

eux-mêmes après n'avoir cru en personne. Il douta de la vérité qu'il

portait en lui, et il répandit sans solennité les trésors de son

intelligence. Cette confiance lui fit défaut, commune pourtant à tous

les faiseurs de pensées, de se tenir soi-même pour supérieur aux plus

grands génies. C'est une faute qui ne se pardonne pas, car la gloire ne

se donne qu'à ceux qui la sollicitent. Chez M. l'abbé Coignard, c'était

de plus une faiblesse et une inconséquence. Puisqu'il poussait à ses

dernières limites l'audace philosophique, il n'eût pas dû se faire

scrupule de se proclamer le premier des hommes. Mais son coeur restait

simple et son âme candide, et cette insuffisance d'un esprit qui ne sut

pas se tendre au-dessus de l'univers lui fit un tort irréparable.

Dirai-je pourtant que je l'aime mieux ainsi?

Je ne crains pas d'affirmer que, philosophe et chrétien, M. l'abbé

Coignard unit dans un mélange incomparable l'épicurisme qui nous garde

de la douleur et la simplicité sainte qui nous mène à la joie.

Il est remarquable que non seulement il accepta l'idée de Dieu telle

qu'elle lui était fournie par la foi catholique, mais encore qu'il tenta

de la soutenir sur des arguments d'ordre rationnel. Il n'imita jamais

cette habileté pratique des déistes de profession qui font à leur usage

un Dieu moral, philanthrope et pudique, avec lequel ils goûtent la

satisfaction d'une parfaite entente. Les rapports étroits qu'ils

établissent avec lui donnent à leurs écrits beaucoup d'autorité et à

leur personne une grande considération dans le public. Et ce Dieu

gouvernemental, modéré, grave, exempt de tout fanatisme et qui a du

monde, les recommande dans les assemblées, dans les salons et dans les

académies. M. l'abbé Coignard ne se représentait point un Éternel si

profitable. Mais, considérant qu'il est impossible de concevoir

l'univers autrement que sous les catégories de l'intelligence et qu'il

faut tenir le cosmos pour intelligible, même en vue d'en démontrer

l'absurdité, il en rapportait la cause à une intelligence qu'il nommait

Dieu, laissant à ce terme son vague infini, et s'en rapportant pour le

surplus à la théologie qui, comme on sait, traite avec une minutieuse

exactitude de l'inconnaissable.

Cette réserve, qui marque les limites de son intelligence, fut heureuse

si, comme je le crois, elle lui ôta la tentation de mordre à quelque

appétissant système de philosophie et le garda de donner du museau dans

une de ces souricières où les esprits affranchis ont hâte de se faire

prendre. A l'aise dans la grande et vieille ratière, il trouva plus

d'une issue pour découvrir le monde et observer la nature. Je ne partage

pas ses croyances religieuses et j'estime qu'elles le décevaient, comme

elles ont déçu, pour leur bonheur ou leur malheur, tant de siècles

d'hommes. Mais il semble que les vieilles erreurs soient moins fâcheuses

que les nouvelles, et que, puisque nous devons nous tromper, le meilleur

est de s'en tenir aux illusions émoussées.

Il est certain du moins que M. l'abbé Coignard, en admettant les

principes chrétiens et catholiques, ne s'interdit pas d'en tirer des

conclusions très originales. Sur les racines de l'orthodoxie, son âme

luxuriante fleurit singulièrement en épicurisme et en humilité. Je l'ai

déjà dit: il s'efforça toujours de chasser ces fantômes de la nuit, ces

vaines terreurs, ou, comme il les appelait, ces diableries gothiques,

qui font de la vie pieuse d'un simple bourgeois une espèce de sabbat

mesquin et journalier. Des théologiens l'ont, de nos jours, accusé de

porter l'espérance à l'excès, et jusqu'au dérèglement. Je retrouve ce

reproche sous la plume d'un éminent philosophe[1]. Je ne sais si

vraiment M. Coignard se reposait avec une confiance exagérée sur la

bonté divine. Mais il est certain qu'il concevait la grâce dans un sens

large et naturel, et que le monde, à ses yeux, ressemblait moins aux

déserts de la Thébaïde qu'aux jardins d'Épicure. Il s'y promenait avec

cette audacieuse ingénuité qui est le trait essentiel de son caractère

et le principe de sa doctrine.

Jamais esprit ne se montra tout ensemble si hardi et si pacifique et ne

trempa ses dédains de plus de douceur. Sa morale unit la liberté des

philosophes cyniques à la candeur des premiers moines de la sainte

Portioncule. Il méprisa les hommes avec tendresse. Il tenta de leur

enseigner que, n'ayant d'un peu grand que leur capacité pour la douleur,

ils ne peuvent rien mettre en eux d'utile ni de beau que la pitié;

qu'habiles seulement à désirer et à souffrir, ils doivent se faire des

vertus indulgentes et voluptueuses. Il en vint à considérer l'orgueil

comme la source des plus grands maux et comme le seul vice contre

nature.

Il semble bien, en effet, que les hommes se rendent malheureux par le

sentiment exagéré qu'ils ont d'eux et de leurs semblables, et que, s'ils

se faisaient une idée plus humble et plus vraie de la nature humaine,

ils seraient plus doux à autrui et plus doux à eux-mêmes. C'est donc sa

bienveillance qui le poussait à humilier ses semblables dans leurs

sentiments, leur savoir, leur philosophie et leurs institutions. Il

avait à coeur de leur montrer que leur imbécile nature n'a rien imaginé

ni construit qui vaille la peine d'être attaqué ni défendu bien

vivement, et que, s'ils connaissaient la rudesse fragile de leurs plus

grands ouvrages, tels que les lois et les empires, ils s'y battraient

seulement en jouant, et pour le plaisir, comme les enfants qui élèvent

des châteaux de sable au bord de la mer.

Aussi ne faut-il ni s'étonner ni se scandaliser de ce qu'il abaissât

toutes ces idées par lesquelles l'homme érige sa gloire et ses honneurs

aux dépens de son repos. La majesté des lois n'imposait pas à son âme

clairvoyante et il déplorait que des malheureux fussent soumis à tant

d'obligations dont on ne peut, le plus souvent, découvrir l'origine et

le sens. Tous les principes lui semblaient également contestables. Il en

était venu à croire que les citoyens ne condamnent un si grand nombre de

leurs semblables à l'infamie que pour goûter par contraste les joies de

la considération. Cette vue lui faisait préférer la mauvaise compagnie à

la bonne, sur l'exemple de Celui qui vécut parmi les publicains et les

prostituées. Il y garda la pureté du coeur, le don de la sympathie et les

trésors de la miséricorde. Je ne parlerai pas ici de ses actions, qui

sont contées dans _la Rôtisserie de la reine Pédauque_. Je n'ai pas à

savoir si, comme on l'a dit de madame de Mouchy, il valait mieux que sa

vie. Nos actions ne sont pas tout à fait nôtres, elles dépendent moins

de nous que de la fortune. Elles nous sont données de toutes mains; nous

ne les méritons pas toujours. Notre insaisissable pensée est tout ce que

nous possédons en propre. De là cette vanité des jugements du monde.

Toutefois, je constate avec plaisir que tous les gens d'esprit, sans

exception, ont trouvé M. l'abbé Coignard aimable et plaisant. Aussi

faudrait-il être un pharisien pour ne pas voir en lui une belle créature

de Dieu. Cela dit, j'ai hâte d'en revenir à ses doctrines qui, seules,

importent ici.

Ce qu'il avait le moins, c'était le sens de la vénération. La nature le

lui avait refusé, et il ne fit rien pour l'acquérir. Il eût craint, en

exaltant les uns, d'abaisser les autres, et sa charité universelle

s'étendait également sur les humbles et sur les superbes. Elle se

portait vers les victimes avec plus de sollicitude, mais les bourreaux

eux-mêmes lui semblaient trop misérables pour valoir quelque haine. Il

ne leur souhaitait pas de mal, et les plaignait seulement d'être

méchants.

Il ne croyait pas que les représailles, ou légales ou spontanées,

fissent autre chose qu'ajouter le mal au mal. Il ne se complaisait ni

dans l'à-propos piquant des vengeances privées ni dans la majestueuse

cruauté des lois, et, s'il lui arrivait de sourire quand on rossait les

sergents, c'était l'effet d'un pur mouvement de la chair et du sang, et

par naturelle bonhomie.

C'est qu'il s'était formé du mal une idée simple et sensible. Il la

rapportait uniquement aux organes de l'homme et à ses sentiments

naturels, sans la compliquer de tous les préjugés qui prennent dans les

codes une consistance artificielle. J'ai dit qu'il n'avait pas formé de

système, étant peu enclin à résoudre les difficultés par les sophismes.

Il est visible qu'une première difficulté l'arrêta net dans ses

méditations sur les moyens d'établir le bonheur ou seulement la paix sur

la terre. Il était persuadé que l'homme est naturellement un très

méchant animal, et que les sociétés ne sont abominables que parce qu'il

met son génie à les former. Il n'attendait par conséquent aucun bien

d'un retour à la nature. Je doute qu'il eût changé de sentiment s'il

avait assez vécu pour lire l'_Émile_. Quand il mourut, Jean-Jacques

n'avait pas encore remué le monde par l'éloquence de la sensibilité la

plus vraie unie à la logique la plus fausse. Ce n'était alors qu'un

petit vagabond, qui, malheureusement pour lui, trouvait d'autres abbés

que M. Jérôme Coignard, sur les bancs des promenades désertes de Lyon.

On peut regretter que M. Coignard, qui connut toute espèce de personnes,

n'ait pas rencontré d'aventure le jeune ami de madame de Warens; mais

cela n'eût fait qu'une scène amusante, un tableau romantique:

Jean-Jacques aurait peu goûté la sagesse désabusée de notre philosophe.

Rien ne ressemble moins à la philosophie de Rousseau que celle de M.

l'abbé Coignard. Cette dernière est empreinte d'une bienveillante

ironie. Elle est indulgente et facile. Fondée sur l'infirmité humaine,

elle est solide par la base. A l'autre, manque le doute heureux et le

sourire léger. Comme elle s'assied sur le fondement imaginaire de la

bonté originelle de nos semblables, elle se trouve dans une posture

gênante, dont elle ne sent pas elle-même tout le comique. C'est la

doctrine des hommes qui n'ont jamais ri. Son embarras se trahit par de

la mauvaise humeur. Elle est mal gracieuse. Ce ne serait rien encore;

mais elle ramène l'homme au singe et se fâche hors de propos quand elle

voit que le singe n'est pas vertueux. En quoi elle est absurde et

cruelle. On le vit bien quand des hommes d'État voulurent appliquer le

_Contrat social_ à la meilleure des républiques.

Robespierre vénérait la mémoire de Rousseau. Il eût tenu M. l'abbé

Coignard pour un méchant homme. Je n'en ferais pas la remarque, si

Robespierre était un monstre. Mais c'était au contraire un homme d'une

haute intelligence et de moeurs intègres. Par malheur, il était optimiste

et croyait à la vertu. Avec les meilleures intentions, les hommes d'État

de ce tempérament font tout le mal possible. Si l'on se mêle de conduire

les hommes, il ne faut pas perdre de vue qu'ils sont de mauvais singes.

A cette condition seulement on est un politique humain et bienveillant.

La folie de la Révolution fut de vouloir instituer la vertu sur la

terre. Quand on veut rendre les hommes bons et sages, libres, modérés,

généreux, on est amené fatalement à vouloir les tuer tous. Robespierre

croyait à la vertu: il fit la Terreur. Marat croyait à la justice: il

demandait deux cent mille têtes. M. l'abbé Coignard est peut-être, de

tous les esprits du XVIIIe siècle, celui dont les principes sont le plus

opposés aux principes de la Révolution. Il n'aurait pas signé une ligne

de la Déclaration des droits de l'homme, à cause de l'excessive et

inique séparation qui y est établie entre l'homme et le gorille.

J'ai reçu la semaine dernière la visite d'un compagnon anarchiste qui

m'honore de son amitié et que j'aime parce que, n'ayant pas encore eu de

part au gouvernement de son pays, il a gardé beaucoup d'innocence. Il ne

veut tout faire sauter que parce qu'il croit les hommes naturellement

bons et vertueux. Il pense que, délivrés de leurs biens, affranchis des

lois, ils dépouilleront leur égoïsme et leur méchanceté. Il a été

conduit à la férocité la plus sauvage par l'optimisme le plus tendre.

Tout son malheur et tout son crime est d'avoir porté dans l'état de

cuisinier où il fut condamné une âme élyséenne, faite pour l'âge d'or.

C'est un Jean-Jacques très simple et très honnête qui ne s'est point

laissé troubler par la vue d'une madame d'Houdetot, ni adoucir par la

générosité polie d'un maréchal de Luxembourg. Sa pureté le laisse à sa

logique et le rend terrible. Il raisonne mieux qu'un ministre, mais il

part d'un principe absurde. Il ne croit pas au péché originel, et

pourtant c'est là un dogme d'une vérité si solide et stable qu'on a pu

bâtir dessus tout ce qu'on a voulu.

Que n'étiez-vous avec lui dans mon cabinet, monsieur l'abbé Coignard,

pour lui faire sentir la fausseté de sa doctrine? Vous n'eussiez pas

parlé à ce généreux utopiste des bienfaits de la civilisation et des

intérêts de l'État. Vous saviez que ce sont là des plaisanteries qu'il

est indécent de faire aux malheureux; vous saviez que l'ordre public

n'est que la violence organisée et que chacun est juge de l'intérêt

qu'il y doit porter. Mais vous lui eussiez fait un tableau véritable et

terrible de cet ordre de nature qu'il veut rétablir; vous lui eussiez

montré dans l'idylle qu'il rêve une infinité de tragédies domestiques et

sanglantes et dans sa bienheureuse anarchie le commencement d'une

tyrannie épouvantable.

Cela m'amène à préciser l'attitude que M. l'abbé Coignard prenait, au

_Petit-Bacchus_, en face des gouvernements et des peuples. Il ne

respectait ni les assises de la société ni l'arche de l'empire. Il

tenait pour sujette au doute et objet de disputes la vertu même de la

sainte Ampoule qui était de son temps le principe de l'État, comme

aujourd'hui le suffrage universel. Cette liberté, qui eût alors

scandalisé tous les Français, ne nous choque plus. Mais ce serait mal

comprendre notre philosophe que d'excuser la vivacité de ses critiques

sur les abus de l'ancien régime. M. l'abbé Coignard ne faisait pas

grande différence des gouvernements qu'on nomme absolus à ceux qu'on

nomme gouvernements libres, et nous pouvons supposer que, s'il avait

vécu de nos jours, il aurait gardé une forte dose de ce généreux

mécontentement dont son coeur était plein.

Comme il remontait aux principes, il eût découvert sans doute la vanité

des nôtres. J'en juge par un de ses propos qui nous a été conservé.

«Dans une démocratie, disait M. l'abbé Coignard, le peuple est soumis à

sa volonté, ce qui est un dur esclavage. En fait, il est aussi étranger

et contraire à sa propre volonté qu'il pouvait l'être à celle du Prince.

Car la volonté commune ne se retrouve que peu ou point dans chaque

personne, qui pourtant en subit la contrainte tout entière. Et

l'universel suffrage n'est qu'un attrape-nigaud, comme la colombe qui

apporta le Saint Chrême dans son bec. Le gouvernement populaire, ainsi

que le monarchique, repose sur des fictions et vit d'expédients. Il

importe seulement que les fictions soient acceptées et les expédients

heureux.»

Cette maxime suffit à nous faire croire qu'il eût gardé de nos jours

cette riante et fière liberté dont il embellit son âme au temps des

rois. Pourtant il n'eût jamais été révolutionnaire. Il avait trop peu

d'illusions pour cela, et il ne pensait pas que les gouvernements

dussent être détruits autrement que par ces forces aveugles et sourdes,

lentes et irrésistibles, qui emportent tout.

Il croyait qu'un même peuple ne peut être gouverné que d'une seule façon

dans le même temps pour cette raison que, les nations étant des corps,

leurs fonctions dépendent de la structure des membres, et de l'état des

organes, c'est-à-dire de la terre et du peuple et non des gouvernements

qui sont ajustés à la nation comme des habits au corps d'un homme.

«Le malheur, ajoutait-il, est qu'il en va des peuples comme d'Arlequin

et de Gilles à la foire. Leur habit est d'ordinaire ou trop lâche ou

trop serré, incommode, ridicule, miteux, couvert de taches, et tout

grouillant de vermine. On y peut remédier en le secouant avec prudence,

et en y portant çà et là l'aiguille et au besoin les ciseaux très

délicatement, pour n'avoir pas à faire les frais d'un autre aussi

mauvais, mais sans s'obstiner non plus à garder l'ancien après que le

corps a changé de forme avec l'âge.»

On voit par là que M. l'abbé Coignard conciliait l'ordre et le progrès

et qu'il n'était pas, en somme, un mauvais citoyen. Il n'excitait

personne à la révolte et souhaitait que les institutions fussent usées

et limées par un frottement continu plutôt que renversées et brisées à

grands coups. Il faisait observer sans cesse à ses disciples que les

plus âpres lois se polissaient merveilleusement par l'usage, et que la

clémence du temps est plus sûre que celle des hommes. Quant à voir

refaire d'une fois le corps informe des lois, il ne l'espérait ni ne le

souhaitait, comptant peu sur les bienfaits d'une législation soudaine.

Parfois Jacques Tournebroche lui demandait s'il ne craignait pas que sa

philosophie critique, s'exerçant sur des institutions nécessaires, et

que lui-même estimait telles, n'eût pour effet inopportun d'ébranler ce

qu'il faut conserver.

--Pourquoi, lui disait son disciple fidèle, pourquoi donc, ô le meilleur

des maîtres, réduire en poussière les fondements du droit, de la

justice, des lois, et généralement de toutes les magistratures civiles

et militaires, puisque vous reconnaissez qu'il faut un droit, une

justice, une armée, des magistrats et des sergents?

--Mon fils, répondait M. l'abbé Coignard, j'ai toujours observé que les

maux des hommes leur viennent de leurs préjugés, comme les araignées et

les scorpions sortent de l'ombre des caveaux et de l'humidité des

courtils. Il est bon de promener la tête-de-loup et le balai un peu à

l'aveuglette dans tous les coins obscurs. Il est bon même de donner çà

et là quelque petit coup de pioche dans les murs de la cave et du

jardin; cela fait peur à la vermine et prépare les ruines nécessaires.

--J'y consens volontiers, répondait le doux Tournebroche, mais quand

vous aurez détruit tous les principes, ô mon maître, que

subsistera-t-il?

A quoi le maître répondait:

--Après la destruction de tous les faux principes, la société

subsistera, parce qu'elle est fondée sur la nécessité, dont les lois,

plus vieilles que Saturne, régneront encore quand Prométhée aura détrôné

Jupiter.

Depuis le temps où l'abbé Coignard parlait ainsi, Prométhée a plusieurs

fois détrôné Jupiter, et les prophéties du sage se sont vérifiées si

littéralement qu'on doute aujourd'hui, tant le nouvel ordre ressemble à

l'ancien, si l'empire n'est point resté à l'antique Jupiter. Plusieurs

même nient l'avènement du Titan. On ne voit plus, disent-ils, sur sa

poitrine la blessure par où l'aigle de l'injustice lui arrachait le coeur

et qui devait saigner éternellement. Il ne sait rien des douleurs et des

révoltes de l'exil. Ce n'est pas le dieu ouvrier qui nous était promis

et que nous attendions, c'est le gras Jupiter de l'ancien et risible

Olympe. Quand donc paraîtra-t-il, le robuste ami des hommes, l'allumeur

du feu, le Titan encore cloué sur son rocher? Un bruit effrayant venu de

la montagne annonce qu'il soulève de dessus le roc inique ses épaules

déchirées et nous sentons sur nous les flammes de son souffle lointain.

Étranger aux affaires, M. Coignard inclinait aux spéculations pures et

se répandait volontiers en idées générales. Cette disposition de son

esprit, qui pouvait lui nuire auprès de ses contemporains, donne à ses

réflexions, après un siècle et demi, quelque prix et une certaine

utilité. Nous y pouvons apprendre à mieux connaître nos propres moeurs et

à démêler le mal qui s'y trouve.

Les injustices, les sottises et les cruautés ne frappent pas quand elles

sont communes. Nous voyons celles de nos ancêtres et nous ne voyons pas

les nôtres. Or, comme il n'est pas une seule époque, dans le passé, où

l'homme ne nous paraisse absurde, inique, féroce, il serait miraculeux

que notre siècle eût, par spécial privilège, dépouillé toute bêtise,

toute malice et toute férocité. Les opinions de M. l'abbé Coignard nous

aideraient à faire notre examen de conscience, si nous n'étions

semblables à ces idoles dont les yeux ne voient point et les oreilles

n'entendent point. Avec un peu de bonne foi et de désintéressement, nous

reconnaîtrions bien vite que nos codes sont encore un nid d'injustices,

que nous gardons dans nos moeurs l'héréditaire dureté de l'avarice et de

l'orgueil, que nous estimons la seule richesse et n'honorons point le

travail; notre ordre de choses nous apparaîtrait ce qu'il est en effet,

un ordre précaire et misérable, que condamne la justice des choses à

défaut de celle des hommes et dont la ruine est commencée; nos riches

nous sembleraient aussi stupides que ces hannetons qui continuent de

manger la feuille de l'arbre, pendant que le petit scarabée, introduit

dans leur corps, leur dévore les entrailles; nous ne nous laisserions

plus endormir par les fausses et plates déclamations de nos gens d'État;

nous prendrions en pitié nos économistes qui se disputent entre eux sur

le prix des meubles dans la maison qui brûle. Les propos de l'abbé

Coignard nous font paraître un dédain prophétique de ces grands

principes de la Révolution et de ces droits de la démocratie sur

lesquels nous avons établi pendant cent ans, avec toutes les violences

et toutes les usurpations, une suite incohérente de gouvernements

insurrectionnels, condamnant sans ironie les insurrections. Si nous

commencions à sourire un peu de ces sottises, qui parurent augustes et

furent parfois sanglantes; si nous nous apercevions que les préjugés

modernes ont comme les anciens des effets ou ridicules ou odieux; si

nous nous jugions les uns les autres avec un scepticisme charitable, les

querelles seraient moins vives dans le plus beau pays du monde et M.

l'abbé Coignard aurait travaillé pour sa part au bien universel.

Les opinions de M. Jérôme Coignard Recueillies par Jacques Tournebroche · 第 3 / 59 题