Dans une dépêche d'Édouard III datée de Bruges le 9 juillet et

adressée au prochain Parlement qui doit se réunir à Westminster,

le roi d'Angleterre annonce qu'il se dispose à aller bientôt (aux

environs de la Madeleine, le 22 juillet) assiéger Tournay avec la

plus grande partie de ses forces «où il y auera cent mill homes de

Flaundres armez; _et mounseur Robert d'Artoys vers Seint Omer od

cynquante mill_, outre touz nos alliez et lour poair.» Dès le 26

juillet, Édouard III était campé «à Chyn (auj. hameau de

Ramegnies-Chin, Belgique, à 6 kil. de Tournay), sur les champs de

lez Tournay.» Rymer, _Fœdera_, vol. II, p. 1130 et 1131. Les

Flamands de Robert d'Artois durent arriver à peu près en même

temps devant Saint-Omer; la date de leur défaite le 25 juillet est

donc très-probable.

Une trêve d'un an est conclue à Esplechin[246] entre les rois de France

et d'Angleterre par l'entremise de Jeanne de Valois, soœur de Philippe

de Valois, mère du comte Guillaume de Hainaut, aidée de Louis

d'Agimont[247]. P. 79 à 82, 256 à 262.

[246] Belgique, prov. Hainaut, arr. et c. Tournay, à 7 kil. de

cette ville.

[247] Parmi les chevaliers bacheliers qui servirent ès parties de

Thiérache sous Gautier duc d'Athènes en vertu de lettres du 6

septembre 1339 figure: «Loys d'Aigimont, 1 bachelier, 8

escuiers.» De Camps, 83, fo 305 vo.

La trêve fut en effet signée dans l'église d'Esplechin le lundi 25

septembre 1340. Les négociateurs furent de la part du roi de

France: Jean roi de Bohême et comte de Luxembourg, Adolphe évêque

de Liége, Raoul duc de Lorraine, Amé comte de Savoie, Jean comte

d'Armagnac;--de la part du roi d'Angleterre: le duc de Brabant, le

duc de Gueldre, le marquis de Juliers, le comte de Hainaut et Jean

de Hainaut sire de Beaumont. Rymer, _Fœdera_, vol. II, p. 1135.

Édouard III lève le siége de Tournay, qui dure depuis onze semaines

trois jours moins, et retourne en Angleterre; Philippe de Valois, de

son côté, licencie son armée campée à Bouvines[248].--Les conférences

tenues à Arras entre les envoyés des deux rois en vue de la conclusion

d'un traité de paix, restent sans résultat. P. 82 à 86, 262 à 265.

[248] Le 27 septembre 1340, congé général fut donné aux gens

d'armes de l'host de Bouvines «excepté à aucuns qui en garnison

demeurèrent à Tournay, le siége des ennemis estant devant la

ville, lesquels ont pris gages jusques au 1er octobre 1340 par

grace du roi.» De Camps, 83, fo 350.

Le 13 octobre 1340, Philippe de Valois était à l'abbaye de Moncel

(auj. hameau de Pont-Point, Oise, arr. Senlis, c.

Pont-Sainte-Maxence), ainsi que l'atteste une charte où il accorde

aux religieuses, abbesse et couvent du dit lieu «le droit de

prendre annuellement vint milliers de fagos en la vente ou ès

ventes d'aucun ou d'aucuns marcheans de la forest de Halate.»

Arch. de l'Empire, Sect. hist., JJ73, p. 157, fo 129 vo.

CHAPITRE XLIII.

1341. GUERRE DE LA SUCCESSION DE BRETAGNE: SUCCÈS DU COMTE DE

MONTFORT[249] (§§ 138 à 143).

[249] Cf. Jean le Bel, chap. XLVI, t. I, p. 225 à 236.

«Plusieurs jongleurs et chanteurs sur les places, dit Froissart, en

prenant les guerres de Bretagne pour sujet de chansons de geste

fabuleuses et de poëmes mensongers, ont altéré la vérité historique au

grand déplaisir de Jean le Bel, qui a raconté le premier ces guerres

dans ses Chroniques et à mon grand déplaisir aussi à moi Froissart qui

ai loyalement, impartialement continué et complété l'œuvre de mon

prédécesseur. Ces poëmes et ces chansons ne donnent nullement les faits

réels: ces faits, on ne les trouvera qu'ici, grâce au soin extrême que

nous y avons mis, car on n'a rien sans frais et sans peine. Moi, Jean

Froissart, venu le dernier depuis Jean le Bel pour traiter ce sujet,

j'ai visité et parcouru la plus grande partie de la Bretagne, j'ai fait

une enquête auprès des seigneurs et des hérauts sur les guerres, les

prises, les assauts, les incursions, les batailles, les rescousses et

tous les beaux faits d'armes arrivés depuis 1340 jusqu'à la fin de ce

livre; je me suis imposé cette tâche tant à la requête de mon seigneur

et maître et à ses frais que pour me satisfaire moi-même, pour donner

de l'authenticité et des bases solides à mon travail: en quoi mes

efforts ont été grandement récompensés.» P. 265 et 266.

Mort de Jean III, dit le Bon, duc de Bretagne (30 avril 1341). Jean,

comte de Montfort, frère de père de Jean III, est reçu comme duc à

Nantes au mépris des prétentions de Jeanne, nièce du roi de France par

son mariage avec Charles de Blois et dont le père Gui, comte de

Penthièvre, était frère de Jean III de père et de mère. P. 86 à 88, 265

à 269.

Jean de Montfort, après s'être emparé de Limoges et des trésors de Jean

III, revient à Nantes où il convoque à une grande fête les nobles et

prélats de Bretagne. Les bourgeois et conseillers des bonnes villes se

rendent à cet appel, mais non les grands barons qui, sauf Hervé de

Léon[250], sont à peu près tous partisans de Charles de Blois. Jean de

Montfort distribue à ses fidèles le trésor trouvé à Limoges. P. 89 et

90, 269 à 271.

[250] Les chefs du parti de Montfort étaient, outre Hervé de

Léon, le seigneur de Pont-l'Abbé (Finistère, arr. Quimper),

Geffroi de Malestroit (Morbihan, arr. Ploërmel), Tanneguy du

Châtel (la terre et seigneurie du Châtel était située dans

l'ancien diocèse de Saint-Pol-de-Léon), Henri de Kaër (fief situé

sur le territoire de Vannes), Yvon de Trésiguidy (Finistère, arr.

Châteaulin, hameau de la commune de Pleuben), Hervé seigneur de

Névez (Finistère, arr. Quimperlé, c. Pont-Aven), Alain de

Kerlévénan (Morbihan, arr. Vannes, hameau de la commune de

Sarzeau); on voit que les principaux partisans de Montfort

appartenaient à la Bretagne bretonnante.

Prise du fort château de Brest par Jean de Montfort après une héroïque

défense de (Gautier[251]) de Clisson. P. 90 à 93, 271 à 275.

[251] Jean le Bel et Froissart donnent à ce chevalier le prénom

de _Garnier_; les historiens de Bretagne l'appellent Gautier.

Siége de Rennes par Jean de Montfort. Henri de Spinefort[252],

capitaine de la ville, est fait prisonnier dans une sortie. Le comte de

Montfort menace de faire pendre ce chevalier si Rennes ne lui ouvre ses

portes. Lutte entre les grands bourgeois qui sont d'avis de résister et

les gens du commun qui veulent faire leur soumission. La ville finit

par se rendre, et Henri de Spinefort se range parmi les partisans de

Jean de Montfort. P. 93 à 96, 275 à 280.

[252] La maison de Spinefort était une «noble et ancienne maison

de Bretagne, au diocèse de Vannes, en la paroisse de Languidic

(Morbihan, arr. Lorient, c. Hennebont), à peu de distance de

Hennebont.» Voy. _Les vies des saints de la Bretagne_, par Albert

le Grand, éd. de M. Miorcec de Kerdannet, p. 38 et 39.

Prise d'Hennebont[253], fort château et bon port de mer, due à une

surprise faite à Olivier de Spinefort, capitaine de cette place, par

son frère Henri de Spinefort.--Reddition de Vannes.--Levée du siége mis

pendant dix jours devant la Roche-Piriou[254].--Reddition de

Suscinio[255].--Reddition du château d'Auray[256] par Geffroi de

Malestroit et Yvon de Trésiguidy qui prêtent serment de fidélité au

comte de Montfort.--Reddition de la Forest[257] dont le capitaine est

un ancien compagnon d'armes d'Hervé de Léon en Grenade et en

Prusse.--Reddition de Carhaix[258] où s'était enfermé un évêque qui en

était seigneur[259]. Cet évêque, oncle d'Hervé de Léon, se décide, sur

les instances de son neveu, à faire sa soumission au comte de Montfort.

P. 97 à 100, 280 à 285.

[253] Morbihan, arr. Lorient.

[254] Aujourd'hui hameau de la commune de Priziac, Morbihan, arr.

Napoléonville, c. le Faouët.

[255] Aujourd'hui hameau de la commune de Sarzeau, Morbihan, arr.

Vannes.

[256] Morbihan, arr. Lorient.

[257] Jean le Bel, dont Froissart reproduit ici le texte à peu

près mot à mot, appelle cette localité _la Forest_ (t. I, p.

236). Ogée et Albert le Grand identifient le _la Forest_ de Jean

le Bel et le _Goy-la-Forêt_ de Froissart avec la Forest,

Finistère, arr. Brest, c. Landerneau. «Le château de la Forêt,

dit Ogée, fut assiégé en 1341 par le comte de Montfort. C'était

une place forte qui appartenait au vicomte de Rohan, partisan de

Charles de Blois.» _Dictionnaire historique et géographique de la

Bretagne_, t. II, p. 305, au mot _La Forêt_. Le nom breton est

_Gouëlet-Forest_; il figure dans le passage suivant d'une vie de

saint Ténenan:

Poulzet ouënt gant eun avel gré,

Ractal, é rivier Landerné,

Quen e errusont, gant o lestr,

Dindan Castel-_Gouëlet-Forest_.

V. Albert le Grand, éd. de M. Miorcec de Kerdannet, p. 403, en

note. Du breton _Gouëlet-Forest_ Froissart a fait Goy-la-Forêt.

[258] Finistère, arr. Châteaulin.

[259] Gui de Léon.

Siége de Jugon[260] par le comte de Montfort. Amauri de Clisson,

capitaine de la garnison, et plus de cent vingt bourgeois de la ville,

sont faits prisonniers dans une sortie par Olivier et Henri de

Spinefort accourus au secours d'Yvon de Trésiguidy. La ville de

Jugon, contre laquelle le comte de Montfort a fait dresser quatre

engins amenés de Rennes, est obligée de se rendre; Amauri de Clisson

prête serment de fidélité au comte de Montfort, qui assigne à ce

chevalier cinq cents livres de terre et le retient de son conseil.

Le vainqueur laisse comme châtelain à Jugon Garnier de Trésiguidy,

cousin d'Yvon.--Reddition de Dinan.--Siége infructueux de

Josselin[261].--Reddition du château de Ploërmel.--Reddition sous

condition de Mauron[262] après douze jours de siége. P. 285 à 291.

[260] Côtes-du-Nord, arr. Dinan.

[261] Morbihan, arr. Ploërmel.

[262] Morbihan, arr. Ploërmel.

CHAPITRE XLIV.

1341. VOYAGES DU COMTE DE MONTFORT EN ANGLETERRE, PUIS A

PARIS[263] (§§ 144 à 146).

[263] Cf. Jean le Bel, chap. XLVI et XLVII, t. I, p. 236 à 242.

Le comte de Montfort se fait partout reconnaître comme duc de Bretagne.

Cependant les seigneurs de Clisson[264], de Tournemine, de

Quintin[265], de Beaumanoir[266], de Laval, de _Gargoule_, de

Lohéac[267], d'Ancenis, de Retz, de Rieux[268], d'Avaugour[269],

refusent d'obéir au nouveau duc; quelques-uns de ces seigneurs

quittent la Bretagne, soit pour guerroyer à Grenade et en Prusse, soit

pour entreprendre le pèlerinage d'outre-mer. P. 291.

[264] Loire-Inférieure, arr. Nantes.

[265] Côtes-du-Nord, arr. Saint-Brieuc.

[266] Aujourd'hui hameau de la commune d'Evran, Côtes-du-Nord,

arr. Dinan.

[267] Ille-et-Vilaine, arr. Redon, c. Pipriac.

[268] Morbihan, arr. Vannes, c. Allaire.

[269] Jeanne, femme de Charles de Blois, avait pour mère Jeanne

d'Avaugour, mariée à Gui, comte de Penthièvre, fille et héritière

de Henri seigneur d'Avaugour. Un petit hameau de la commune de

Saint-Péver, Côtes-du-Nord, arr. Guingamp, c. Plouagat, porte

encore aujourd'hui le nom illustré par cette famille qui

descendait d'Eude comte de Bretagne.

Jean de Montfort comprend la nécessité de se faire un allié puissant

qu'il puisse opposer au roi de France, oncle et allié naturel de

Charles de Blois. C'est pourquoi il s'embarque à _Gredo_[270] (Redon)

en basse Bretagne pour l'Angleterre, arrive en Cornouaille et débarque

au port de _Cepsée_; de là, il se rend à Windsor auprès d'Édouard III.

Le comte de Montfort fait hommage lige pour le duché de Bretagne au roi

d'Angleterre qui promet en retour d'aider et de défendre son vassal

contre tous, spécialement contre le roi de France; puis il retourne à

Nantes, comblé des présents et des faveurs d'Édouard III[271]. P. 100 à

102, 291 à 298.

[270] Dom Morice conjecture (_Hist. de Bretagne_, t. I, p. 248)

que Froissart a voulu désigner ici Roscoff; mais, comme l'a fait

remarquer Dacier, il y a bien peu d'analogie entre _Gredo_ et

_Roscoff_. Dacier propose de lire _Coredou_, village sur le bord

d'une petite anse à l'ouest de Saint-Pol-de-Léon, et

l'identification de _Gredo_ avec _Coredou_ a été adoptée par

Buchon (t. I, éd. du Panthéon, p. LIV). Il nous a été impossible

de retrouver exactement, soit dans les dictionnaires, soit sur

les cartes, le _Coredou_ de Dacier. Le nom de ce port est écrit

_Grendo_ dans Jean le Bel (v. t. I, p. 236). D'après la deuxième

rédaction ou ms. d'Amiens (v. p. 291) Jean de Montfort se serait

embarqué à Guérande, et d'après la troisième rédaction ou ms. de

Rome (v. p. 295) à Vannes. En proposant d'identifier _Gredo_ avec

_Redon_, nous nous fondons principalement sur le passage suivant

de la troisième rédaction ou ms. de Rome: «....et vinrent ariver

à _Grède, au plus proçain port de Vennes et de Rennes_.» P. 391.

D'ailleurs, même en ce qui concerne la première rédaction, 10

mss. sur 33, les mss. 23 à 33 donnent la variante _Redon_ pour

_Gredo_ (voy. p. 397). L'addition d'un g parasite dans _Gredo_

s'est faite comme dans _grenouille_, de _ranuncula_. Redon a un

port sur la Vilaine accessible aux navires de médiocre grandeur.

[271] Par acte daté de Westminster le 24 septembre 1341, Édouard

III donne le comté de Richmond avec toutes ses dépendances à son

très-cher cousin Jean duc de Bretagne et comte de Montfort, en

témoignage de l'alliance conclue entre lui et le dit Jean et

aussi en dédommagement du comté de Montfort confisqué par

Philippe de Valois (Rymer, _Foedera_, vol. II, p. 1176). On ne

trouve du reste aucune trace dans les pièces publiées par Rymer

de l'hommage du duché de Bretagne qui aurait été fait dans cette

circonstance par Jean de Montfort à Édouard III.

Le vicomte de Rohan, les seigneurs de Clisson, d'Avaugour et de

Beaumanoir se rendent en France et informent Charles de Blois des

succès de Jean de Montfort. Charles de Blois implore contre son

compétiteur l'appui du roi de France son oncle. Philippe de Valois, de

l'avis des pairs et grands barons de son royaume, prend le parti de

mander à Paris l'adversaire de son neveu; les seigneurs de Mathefelon,

de Gaussan et Grimouton de Chambly[272], vont à Nantes notifier au

comte de Montfort la volonté du roi de France. Jeanne de Montfort

conseille à son mari de ne pas répondre à l'appel de Philippe de

Valois. Cependant, le comte de Montfort, après avoir hésité quelque

temps, vient à Paris où il fait son entrée en somptueux équipage et

avec une suite de plus de trois cents chevaux. P. 102, 103, 298 à 300,

302, 303.

[272] D'après le ms. de Rome (v. p. 302), les messagers furent

les seigneurs de Montmorency et de Saint-Venant.

L'entrevue du comte avec le roi de France a lieu dans une grande

chambre du palais décorée de magnifiques tapisseries. Aux côtés du roi

siégent le comte d'Alençon son frère, le duc de Normandie son fils,

Eude, duc de Bourgogne et Philippe de Bourgogne, fils du duc, le duc de

Bourbon, Jacques de Bourbon alors comte de Ponthieu, les comtes de

Blois, de Forez, de Vendôme et de Guines, les seigneurs de Coucy, de

Sully, de Craon, de Roye, de Saint-Venant, de Renneval et de Fiennes.

Philippe de Valois reproche à Jean de Montfort d'avoir fait hommage du

duché de Bretagne à Édouard III. Le comte répond que ce reproche n'est

nullement fondé, mais en même temps il maintient la légitimité de ses

prétentions à l'héritage de Bretagne. Le roi enjoint à Jean de Montfort

de ne pas quitter Paris avant quinze jours et d'attendre que les pairs,

chargés d'examiner la question pendante entre lui et Charles de Blois,

aient décidé de quel côté est le bon droit. Découragé par un accueil

aussi défavorable, le comte de Montfort estime prudent de ne pas

attendre le jugement des pairs. Un soir, il prend l'habit d'un de ses

ménestrels, monte à cheval sans autre suite qu'un valet de ménestrel,

et à la faveur de ce déguisement, s'échappe à la dérobée de Paris dont

on ne fermait point alors les portes; pendant que ses chambellants font

courir le bruit que leur maître est couché malade dans son lit, il

regagne en toute hâte la Bretagne et va rejoindre à Nantes la comtesse

sa femme. P. 103 à 105, 300 à 302, 303 à 306.

Le roi de France et Charles de Blois sont furieux quand ils apprennent

que le comte de Montfort vient de s'échapper de leurs mains. Les pairs

et grands barons, réunis en conseil pour statuer sur les prétentions

respectives de Charles de Blois et de Jean de Montfort à l'héritage de

Bretagne, se prononcent tout d'une voix en faveur de Charles de Blois;

ils fondent leur jugement sur deux considérants principaux. 1º Jeanne,

femme de Charles de Blois, à titre de fille unique de Gui, comte de

Penthièvre, frère de père et de mère de Jean III, duc de Bretagne,

dernièrement mort, a plus de parenté avec le dit duc que Jean de

Montfort, qui est seulement frère de père de Jean III[273]; 2º

d'ailleurs le comte de Montfort, même en supposant qu'il y ait quelque

chose de fondé dans ses prétentions, est atteint de forfaiture, d'abord

pour avoir relevé le duché d'un seigneur autre que le roi de France de

qui on le doit tenir en fief, ensuite pour avoir transgressé les ordres

et cassé l'arrêt de son suzerain en quittant Paris sans congé[274]. P.

105 et 106.

[273] Nous avons corrigé ici Froissart qui dit, sans doute par

inadvertance, que Jean de Montfort n'était pas issu du même père

que le feu duc de Bretagne et son frère le comte de Penthièvre.

La vérité est, comme l'indique notre chroniqueur dans un des

chapitres précédents, que Jean III, duc de Bretagne, et Gui comte

de Penthièvre étaient sortis d'un premier mariage d'Arthur II duc

de Bretagne avec Marie vicomtesse de Limoges, tandis que Jean de

Montfort devait le jour à un second mariage d'Arthur II avec

Iolande de Dreux.

[274] L'arrêt rendu en faveur de Charles de Blois «in curia

nostra, in magno consilio nostro Parium Franciæ, prælatorum,

baronum aliorumque...» est daté de Conflans le 7 septembre 1341.

V. _Mémoires pour servir de preuves à l'histoire de Bretagne_,

par dom Morice, t. I, col. 1421 à 1424. Froissart se trompe sur

les considérants de cet arrêt. Il n'y est fait mention que des

raisons et des exemples allégués par Charles de Blois, d'une

part, pour prouver qu'en Bretagne les représentants du frère

aîné, lorsqu'il s'agissait d'une succession noble, la

recueillaient au préjudice du frère cadet; et par le comte de

Montfort, d'autre part, pour établir le contraire.

Charles de Blois, confiant en son droit après le jugement prononcé en

sa faveur, assuré en outre de l'appui du roi de France, entreprend de

reconquérir à main armée son duché de Bretagne. Le duc de Normandie est

adjoint à son cousin comme chef de l'expédition projetée. Les

principaux barons qui s'engagent à faire partie de cette expédition,

sont le comte d'Alençon, oncle de Charles de Blois, le duc de

Bourgogne, le comte de Blois, frère de Charles, le duc de Bourbon,

Louis d'Espagne, Jacques de Bourbon, le comte d'Eu, connétable de

France et le comte de Guines, son fils, le vicomte de Rohan, les comtes

de Forez, de Vendôme et de Dammartin, les seigneurs de Coucy, de Craon,

de Beaujeu, de Sully et de Châtillon. On fixe à Angers le rassemblement

général. P. 106 et 107, 306 et 307.

CHAPITRE XLV.

1341. EXPÉDITION DU DUC DE NORMANDIE ET DE CHARLES DE BLOIS EN

BRETAGNE[275] (§§ 147 à 150).

[275] Cf. Jean le Bel, chap. XLVII, t. I, p. 243 à 249.

Le duc de Normandie, le comte d'Alençon, les ducs de Bourgogne, de

Bourbon et les autres barons et chevaliers dont Charles de Blois s'est

assuré le concours, se rendent à Angers, où rendez-vous général a été

donné à tous les gens d'armes qui doivent faire partie de l'expédition

de Bretagne. Toutes ces forces réunies s'élèvent à cinq mille armures

de fer, sans compter trois mille Génois sous les ordres d'Ayton Doria

et de Charles Grimaldi. Le Galois de la Baume commande aussi une

nombreuse troupe de bidaus et d'arbalétriers. Cette armée chevauche en

trois batailles. La première, composée de cinq cents lances, marche

sous les bannières de Louis d'Espagne, du vicomte de Rohan, des

seigneurs d'Avaugour, de Clisson et de Beaumanoir. La plus forte

bataille est celle du duc de Normandie[276], où se trouvent les plus

puissants seigneurs de l'armée, notamment les comtes d'Alençon et de

Blois, Charles de Blois lui-même qui prend le titre et les armes de duc

de Bretagne, et a fait hommage et féauté pour ce duché au roi de

France. Raoul, comte d'Eu, connétable de France, est à la tête de la

troisième bataille ou arrière-garde avec le comte de Guines[277], son

fils, les seigneurs de Coucy, de Montmorency, de Quintin et de

Tournemine. P. 107, 108, 307, 308.

[276] «Le voyage de Bretagne et l'ost devant Nantes fait par le

duc de Normandie et les establies après ensuivant le dit voyage,

commençant 26 septembre 1341, finant 6 mai 1342: Eude duc de

Bourgoigne, Gaucher duc d'Athènes, le comte de Joigny, Jean de

Chalon, André de Chauvigny, Gile sire de Soocourt, Bernart sire

de Morueil, Rogue sire de Hangest, Jean de Chastillon, Charles

sire de Montmorency.... Arnaut de la Vie sire de Villemur, Hue de

Bouville, G. de Craon, Hue sire de Faignoles, Robert Bertran

mareschal de France, Payen de Mailly, Jean de Vienne, Regnaut

sire de Honcourt, Godefroy de Nast, etc....» V. De Camps, portef.

83, fos 452 à 453 vo.

[277] «La retenue des gens d'armes de l'hostel de nous Raoul,

comte de Eu, connestable de France, qui avecques nous ont esté en

Bretaingne en la compaignie mgr le duc de Normandie _ès mois

d'octobre et de novembre_ 1341. Nous connestable, 1 bann., 4 chv.

bach. et 53 esc.; venus du comté d'Eu _à Angers_.. Pour nostre

bannière, Tassart de Basinguehan--Raoul comte de Guisnes nostre

fil, chev. bann.; pour sa bannière, Bertaut d'Outreleaue.» De

Camps, 83, fo 416.

Les principaux chevaliers de la bataille du comte d'Eu sont: Jean,

seigneur de Walencourt, chev. bann., 2 chev. bach. et 15 esc.,

venus de Wallaincourt en Cambraisis;--Drieu de Mello, chev., 3

esc., venus de Saint Brice en Aucerrois;--Guillaume de Merlo,

chev., 3 esc., venus de Poisse en Aussay;--Gieffroy de Charny,

chev., 3 esc., venus de Pierrepertuis sous Vezelay;--Ferry de

Chardoingne, chev., 6 esc., venus d'Oupie en l'évesché de

Verdun;--Loys de Corbon, chev., 8 esc., venus de Guion en

Barrois;--Jean Mauvoisin, chev., 2 esc., venus d'auprès Vernon en

Normandie;--Philippe de Pont, chev., 3 esc., venus d'Aencourt prez

d'Arche en Normandie;--Guillaume de Villers, 2 esc., venus de

Villers en Vimeu;--Philippe de Buissy, chev., 2 esc., venus de

Savoye;--Jean de Landas, Baudoin de Bavelinguen, Jean de Dargny,

Jean Maquerel, Gieffroy du Forestel;--Robert le Thyoys, chev., 3

esc., venus de Gisors.» De Camps, 83, fos 416 à 419.

Les Français passent par Ancenis et viennent mettre le siége devant

Champtoceaux, qui est de ce côté la clef et l'entrée de Bretagne. Cette

forteresse, assise sur un monticule au pied duquel coule une grosse

rivière (la Loire), a pour capitaines et gardiens deux chevaliers de

Lorraine, nommés Mile et Valerand[278]. Le duc de Normandie fait

combler les fossés par les paysans des environs, tandis qu'on construit

un château de bois monté sur douze roues qui peut bien contenir deux

cents hommes d'armes et cent arbalétriers. Ce château de bois, tout

pourvu d'assaillants, est amené à force de bras jusque contre les

remparts de Champtoceaux. L'énorme machine se compose de trois étages:

à l'étage le plus élevé se tiennent les gens d'armes, au second les

arbalétriers, et tout en bas les sapeurs qui démolissent les murs par

la base. Les assiégeants livrent, avec l'aide de cet engin, un assaut

terrible qui coûte beaucoup de monde aux assiégés et leur fait dépenser

toute leur artillerie. Les gens d'armes de la garnison, découragés,

rendent Champtoceaux, sauve leur vie et leurs biens[279]. P. 108, 100,

309 à 310.

[278] Champtoceaux, Maine-et-Loire, arr. Cholet, sur la rive

gauche de la Loire. Les ruines du château de Champtoceaux

couvrent encore aujourd'hui les flancs d'un monticule situé à

moins de cent mètres du lit de la Loire.

[279] Le siége de Champtoceaux dura au moins depuis le 10 octobre

jusqu'au 26 du même mois: «Robert de Marigny esc. fait chev.

nouviaus _à Chantociaus le 10 octobre_, 5 esc., venus de

Triestrieux lez Beauvais.» De Camps, 83, fo 419--«Jean de

Honnecourt escuier fait chevalier nouveau _à Cantociaus le 26

octobre_.» _Ibid._, fo 417.

Chroniques de J. Froissart, tome 02/13 · 第 3 / 41 段