MON CHER RÉDACTEUR EN CHEF,

Au retour d'une très longue excursion qui m'a mis fort en retard avec

_le Gil-Blas_, je trouve à Rome une quantité de journaux dont les

appréciations sur mon roman _Bel-Ami_ me surprennent autant qu'elles

m'affligent.

J'avais déjà reçu à Catane un article de Montjoyeux, à qui j'ai écrit

aussitôt. Il me semble nécessaire de donner quelques explications dans

le journal même où a paru mon feuilleton.

Je ne m'attendais guère, je l'avoue, à être obligé de raconter mes

intentions, qui ont été fort bien comprises, il est vrai, par quelques

confrères moins susceptibles que les autres.

Donc les journalistes, dont on peut dire comme on disait jadis des

poètes: _Irritabile genus_, supposent que j'ai voulu peindre la

Presse contemporaine tout entière, et généraliser de telle sorte que

tous les journaux fussent fondus dans _la Vie Française_, et tous

leurs rédacteurs dans les trois ou quatre personnages que j'ai mis

en mouvement. Il me semble pourtant qu'il n'y avait pas moyen de se

méprendre, en réfléchissant un peu.

J'ai voulu simplement raconter la vie d'un aventurier pareil à tous

ceux que nous coudoyons chaque jour dans Paris, et qu'on rencontre dans

toutes les professions existantes.

Est-il, en réalité, journaliste? Non. Je le prends au moment où il va

se faire écuyer dans un manège. Ce n'est donc pas la vocation qui l'a

poussé. J'ai soin de dire qu'il ne sait rien, qu'il est simplement

affamé d'argent et privé de conscience. Je montre dès les premières

lignes qu'on a devant soi une graine de gredin, qui va pousser dans le

terrain où elle tombera. Ce terrain est un journal. Pourquoi ce choix,

dira-t-on?

Pourquoi? Parce que ce milieu m'était plus favorable que tout autre

pour montrer nettement les étapes de mon personnage; et aussi parce

que le journal mène à tout comme on l'a souvent répété. Dans une autre

profession, il fallait des connaissances spéciales, des préparations

plus longues. Les portes pour entrer sont plus fermées, celles pour

sortir sont moins nombreuses. La Presse est une sorte d'immense

république qui s'étend de tous les côtés, où on trouve de tout, où on

peut tout faire, où il est aussi facile d'être un fort honnête homme

que d'être un fripon. Donc, mon homme, entrant dans le journalisme,

pouvait employer facilement les moyens spéciaux qu'il devait prendre

pour parvenir.

Il n'a aucun talent. C'est par les femmes seules qu'il arrive.

Devient-il journaliste, au moins? Non. Il traverse toutes les

spécialités du journal sans s'arrêter, car il monte à la fortune sans

s'attarder sur les marches. Il débute comme reporter, et il passe.

Or, en général, dans la Presse, comme ailleurs, on se cantonne dans

un coin, et les reporters, nés avec cette vocation, restent souvent

reporters toute leur vie. On en cite devenus célèbres. Beaucoup sont

de braves gens, mariés, qui font cela comme ils seraient employés dans

un ministère. Duroy devient le chef des Échos: autre spécialité fort

difficile et qui garde aussi ses gens quand ils y sont passés maîtres.

Les Échos font souvent la fortune d'un journal, et on connaît dans

Paris quelques échotiers dont la plume est aussi enviée que celle

d'écrivains connus. De là Bel-Ami arrive rapidement à la chronique

politique. J'espère, au moins, qu'on ne m'accusera pas d'avoir visé MM.

J.-J. Weiss ou John Lemoine? Mais comment me suspecterait-on d'avoir

visé quelqu'un?

Les rédacteurs politiques, plus que tous les autres, peut-être, sont

des gens sédentaires et graves qui ne changent ni de profession,

ni de feuille. Ils font toute leur vie le même article; selon leur

opinion, avec plus ou moins de fantaisie, de variété et de talent dans

la forme. Et quand ils changent d'opinion, ils ne font que changer

de journal. Or, il est bien évident que mon aventurier marche vers

la politique militante, vers la députation, vers une autre vie et

d'autres événements. Et s'il est arrivé par la pratique, à une certaine

souplesse de plume, il n'en devient pas pour cela un écrivain, ni un

véritable journaliste. C'est aux femmes qu'il devra son avenir. Le

titre: _Bel-Ami_, ne l'indique-t-il pas assez?

Donc, devenu journaliste par hasard, par le hasard d'une rencontre, au

moment où il allait se faire écuyer, il s'est servi de la Presse comme

un voleur se sert d'une échelle. S'en suit-il que d'honnêtes gens ne

peuvent employer la même échelle?

Mais j'arrive à un autre reproche. On semble croire que j'ai voulu dans

le journal que j'ai inventé, _la Vie Française_, faire la critique ou

plutôt le procès de toute la presse parisienne.

Si j'avais choisi pour cadre un grand journal, un vrai journal, ceux

qui se fâchent auraient absolument raison contre moi; mais j'ai

eu soin, au contraire, de prendre une de ces feuilles interlopes,

sorte d'agence d'une bande de tripoteurs politiques et d'écumeurs

de bourses, comme il en existe quelques-uns, malheureusement. J'ai

eu soin de la qualifier à tout moment, de n'y placer en réalité

que deux journalistes, Norbert de Varenne et Jacques Rival, qui

apportent simplement leur copie, et demeurent en dehors de toutes les

spéculations de la maison.

Voulant analyser une crapule, je l'ai développée dans un milieu digne

d'elle, afin de donner plus de relief à ce personnage. J'avais ce

droit absolu comme j'aurais eu celui de prendre le plus honorable des

journaux pour y montrer la vie laborieuse et calme d'un brave homme.

Or, comment a-t-on pu supposer une seconde que j'aie eu la pensée

de synthétiser tous les journaux de Paris en un seul? Quel écrivain

ayant des prétentions justes ou non, à l'observation, à la logique et

à la bonne foi, qui croirait pouvoir créer un type rappelant en même

temps _la Gazette de France_, _le Gil-Blas_, _le Temps_, _le Figaro_,

_les Débats_, _le Charivari_, _le Gaulois_, _la Vie Parisienne_,

_l'Intransigeant_, etc., etc. Et j'aurais imaginé _la Vie Française_

pour donner une idée de _l'Union_ et des _Débats_, par exemple!... Cela

est tellement ridicule que je ne comprends pas vraiment quelle mouche a

piqué mes confrères! Et je voudrais bien qu'on essayât d'inventer une

feuille qui ressemblerait à _l'Univers_ d'un côté et de l'autre aux

papiers obscènes qu'on vend à la criée, le soir, sur les boulevards!

Or elles existent, ces feuilles obscènes, n'est-ce pas? Il en existe

aussi d'autres qui ne sont en vérité que des cavernes de maraudeurs

financiers, des usines à chantage et à émissions de valeurs fictives.

C'est une de celles-là que j'ai choisie.

Ai-je révélé leur existence à quelqu'un? Non. Le public les connaît; et

que de fois des journalistes de mes amis se sont indignés devant moi

des agissements de ces usines de friponnerie!

Alors, de quoi se plaint-on? De ce que le vice triomphe à la fin?

Cela n'arrive-t-il jamais et ne pourrait-on citer personne parmi les

financiers puissants dont les débuts aient été aussi douteux que ceux

de Georges Duroy?

Quelqu'un peut-il se reconnaître dans un seul de mes personnages?

Non.--Peut-on affirmer même que j'aie songé à quelqu'un? Non.--Car je

n'ai visé personne.

J'ai décrit le journalisme interlope comme on décrit le monde

interlope. Cela était-il donc interdit?

Et si on me reproche de voir trop noir, de ne regarder que des gens

véreux, je répondrai justement que ce n'est pas dans le milieu de mes

personnages que j'aurais pu rencontrer beaucoup d'êtres vertueux et

probes. Je n'ai pas inventé ce proverbe: «Qui se ressemble, s'assemble».

Enfin, comme dernier argument, je prierai les mécontents de relire

l'immortel roman qui a donné un titre à ce journal: _Gil Blas_, et de

me faire ensuite la liste des gens sympathiques que Le Sage nous a

montrés, bien que dans son œuvre il ait parcouru un peu tous les mondes.

Je compte, mon cher rédacteur en chef, que vous voudrez bien donner

l'hospitalité à cette défense, et je vous serre bien cordialement la

main.

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 13 · 第 49 / 55 题