TROIS mois s'étaient écoulés. Le divorce de Du Roy venait d'être
prononcé. Sa femme avait repris le nom de Forestier, et comme les
Walter devaient partir, le 15 juillet, pour Trouville, on décida de
passer une journée à la campagne, avant de se séparer.
On choisit un jeudi, et on se mit en route dès neuf heures du matin
dans un grand landau de voyage à six places, attelé en poste à quatre
chevaux.
On allait déjeuner à Saint-Germain, au pavillon Henri-IV. Bel-Ami avait
demandé à être le seul homme de la partie, car il ne pouvait supporter
la présence et la figure du marquis de Cazolles. Mais, au dernier
moment, il fut décidé que le comte de Latour-Yvelin serait enlevé, au
saut du lit. On l'avait prévenu la veille.
La voiture remonta au grand trot l'avenue des Champs-Élysées, puis
traversa le bois de Boulogne.
Il faisait un admirable temps d'été, pas trop chaud. Les hirondelles
traçaient sur le bleu du ciel de grandes lignes courbes qu'on croyait
voir encore quand elles étaient passées.
Les trois femmes se tenaient au fond du landau, la mère entre ses deux
filles; et les trois hommes, à reculons, Walter entre les deux invités.
On traversa la Seine, on contourna le Mont-Valérien, puis on gagna
Bougival, pour longer ensuite la rivière jusqu'au Pecq.
Le comte de Latour-Yvelin, un homme un peu mûr, à longs favoris légers,
dont le moindre souffle d'air agitait les pointes, ce qui faisait
dire à Du Roy: «Il obtient de jolis effets de vent dans sa barbe»,
contemplait Rose tendrement. Ils étaient fiancés depuis un mois.
Georges, fort pâle, regardait souvent Suzanne, qui était pâle aussi.
Leurs yeux se rencontraient, semblaient se concerter, se comprendre,
échanger secrètement une pensée, puis se fuyaient. Mme Walter était
tranquille, heureuse.
Le déjeuner fut long. Avant de repartir pour Paris, Georges proposa de
faire un tour sur la terrasse.
On s'arrêta d'abord pour admirer la vue. Tout le monde se mit en ligne
le long du mur et on s'extasia sur l'étendue de l'horizon. La Seine,
au pied d'une longue colline, coulait vers Maisons-Laffitte, comme un
immense serpent couché dans la verdure. A droite, sur le sommet de la
côte, l'aqueduc de Marly projetait sur le ciel son profil énorme de
chenille à grandes pattes, et Marly disparaissait, au-dessous, dans un
épais bouquet d'arbres.
Par la plaine immense, qui s'étendait en face, on voyait des villages,
de place en place. Les pièces d'eau du Vésinet faisaient des taches
nettes et propres dans la maigre verdure de la petite forêt. A gauche,
tout au loin, on apercevait en l'air le clocher pointu de Sartrouville.
Walter déclara:
--On ne peut trouver nulle part au monde un semblable panorama. Il n'y
en a pas un pareil en Suisse.
Puis on se mit en marche doucement pour faire une promenade et jouir un
peu de cette perspective.
Georges et Suzanne restèrent un peu en arrière. Dès qu'ils furent
écartés de quelques pas, il lui dit d'une voix basse et contenue:
--Suzanne, je vous adore. Je vous aime à en perdre la tête.
Elle murmura:
--Moi aussi, Bel-Ami.
Il reprit:
--Si je ne vous ai pas pour femme, je quitterai Paris, et ce pays.
Elle répondit:
--Essayez donc de me demander à papa. Peut-être qu'il voudra bien.
Il eut un petit geste d'impatience:
--Non, je vous le répète pour la dixième fois, c'est inutile. On me
fermera la porte de votre maison; on m'expulsera du journal; et nous
ne pourrons plus même nous voir. Voilà le joli résultat auquel je
suis certain d'arriver par une demande en règle. On vous a promise au
marquis de Cazolles. On espère que vous finirez par dire: «Oui.» Et on
attend.
Elle demanda:
--Qu'est-ce qu'il faut faire alors?
Il hésitait, la regardant de côté:
--M'aimez-vous assez pour commettre une folie?
Elle répondit résolument:
--Oui.
--Une grande folie?
--Oui.
--La plus grande des folies?
--Oui.
--Aurez-vous assez de courage pour braver votre père et votre mère?
--Oui.
--Bien vrai?
--Oui.
--Eh bien! il y a un moyen, un seul! Il faut que la chose vienne de
vous, et pas de moi. Vous êtes une enfant gâtée; on vous laisse tout
dire, on ne s'étonnera pas trop d'une audace de plus de votre part.
Écoutez donc. Ce soir, en rentrant, vous irez trouver votre maman toute
seule. Et vous lui avouerez que vous voulez m'épouser. Elle aura une
grosse émotion et une grosse colère...
Suzanne l'interrompit:
--Oh! maman voudra bien.
Il reprit vivement:
--Non. Vous ne la connaissez pas. Elle sera plus fâchée et plus
furieuse que votre père. Vous verrez comme elle refusera. Mais vous
tiendrez bon, vous ne céderez pas; vous répéterez que vous voulez
m'épouser, moi seul, rien que moi. Le ferez-vous?
--Je le ferai.
--Et en sortant de chez votre mère, vous direz la même chose à votre
père, d'un air très sérieux et très décidé.
--Oui, oui. Et puis?
--Et puis, c'est là que ça devient grave. Si vous êtes résolue, bien
résolue, bien, bien, bien résolue à être ma femme, ma chère, chère
petite Suzanne... Je vous... je vous enlèverai.
Elle eut une grande secousse de joie et faillit battre des mains.
--Oh! quel bonheur! vous m'enlèverez? Quand ça m'enlèverez-vous?
Toute la vieille poésie des enlèvements nocturnes, des chaises de
poste, des auberges, toutes les charmantes aventures des livres lui
passèrent d'un coup dans l'esprit comme un songe enchanteur prêt à se
réaliser. Elle répéta:
--Quand ça, m'enlèverez-vous?
Il répondit très bas:
--Mais... ce soir... cette nuit.
Elle demanda, frémissante:
--Et où irons-nous?
--Ça, c'est mon secret. Réfléchissez à ce que vous faites. Songez bien
qu'après cette fuite vous ne pourrez plus être que ma femme! C'est le
seul moyen, mais il est... il est très dangereux... pour vous.
Elle déclara:
--Je suis décidée... où vous retrouverai-je?
--Vous pourrez sortir de l'hôtel, toute seule?
--Oui. Je sais ouvrir la petite porte.
--Eh bien! quand le concierge sera couché, vers minuit, venez me
rejoindre place de la Concorde. Vous me trouverez dans un fiacre arrêté
en face du ministère de la Marine.
--J'irai.
--Bien vrai?
--Bien vrai.
Il lui prit la main et la serra:
--Oh! que je vous aime! Comme vous êtes bonne et brave! Alors, vous ne
voulez pas épouser M. de Cazolles?
--Oh! non.
--Votre père s'est beaucoup fâché quand vous avez dit non?
--Je crois bien, il voulait me remettre au couvent.
--Vous voyez qu'il est nécessaire d'être énergique.
--Je le serai.
Elle regardait le vaste horizon, la tête pleine de cette idée
d'enlèvement. Elle irait plus loin que là-bas... avec lui!... Elle
serait enlevée!... Elle était fière de ça! Elle ne songeait guère à
sa réputation, à ce qui pouvait lui arriver d'infâme. Le savait-elle,
même? Le soupçonnait-elle?
Mme Walter, se retournant, cria:
--Mais viens donc, petite. Qu'est-ce que tu fais avec Bel-Ami?
Ils rejoignirent les autres. On parlait des bains de mer où on serait
bientôt.
Puis, on revint par Chatou pour ne pas refaire la même route.
Georges ne disait plus rien. Il songeait: Donc, si cette petite
avait un peu d'audace, il allait réussir, enfin! Depuis trois mois
il l'enveloppait dans l'irrésistible filet de sa tendresse. Il la
séduisait, la captivait, la conquérait. Il s'était fait aimer par elle,
comme il savait se faire aimer. Il avait cueilli sans peine son âme
légère de poupée.
Il avait obtenu d'abord qu'elle refusât M. de Cazolles. Il venait
d'obtenir qu'elle s'enfuît avec lui. Car il n'y avait pas d'autre moyen.
Mme Walter, il le comprenait bien, ne consentirait jamais à lui donner
sa fille. Elle l'aimait encore, elle l'aimerait toujours, avec une
violence intraitable. Il la contenait par sa froideur calculée, mais il
la sentait rongée par une passion impuissante et vorace. Jamais il ne
pourrait la fléchir. Jamais elle n'admettrait qu'il prît Suzanne.
Mais une fois qu'il tiendrait la petite au loin, il traiterait de
puissance à puissance, avec le père.
Pensant à tout cela, il répondait par phrases hachées aux choses qu'on
lui disait et qu'il n'écoutait guère. Il parut revenir à lui lorsqu'on
rentra dans Paris.
Suzanne aussi songeait; et le grelot des quatre chevaux sonnait dans sa
tête, lui faisait voir des grandes routes infinies sous des clairs de
lune éternels, des forêts sombres traversées, des auberges au bord du
chemin, et la hâte des hommes d'écurie à changer l'attelage, car tout
le monde devine qu'ils sont poursuivis.
Quand le landau fut arrivé dans la cour de l'hôtel, on voulut retenir
Georges à dîner. Il refusa et revint chez lui.
Après avoir un peu mangé, il mit de l'ordre dans ses papiers comme s'il
allait faire un grand voyage. Il brûla des lettres compromettantes, en
cacha d'autres, écrivit à quelques amis.
De temps en temps il regardait la pendule, en pensant: «Ça doit
chauffer là-bas.» Et une inquiétude le mordait au cœur. S'il
allait échouer? Mais que pouvait-il craindre? Il se tirerait toujours
d'affaire! Pourtant c'était une grosse partie qu'il jouait, ce soir-là!
Il ressortit vers onze heures, erra quelque temps, prit un fiacre et se
fit arrêter place de la Concorde, le long des arcades du ministère de
la Marine.
De temps en temps il enflammait une allumette pour regarder l'heure
à sa montre. Quand il vit approcher minuit, son impatience devint
fiévreuse. A tout moment il passait la tête à la portière pour regarder.
Une horloge lointaine sonna douze coups, puis une autre plus près, puis
deux ensemble, puis une dernière très loin. Quand celle-là eut cessé de
tinter, il pensa: «C'est fini. C'est raté. Elle ne viendra pas.»
Il était cependant résolu à demeurer jusqu'au jour. Dans ces cas-là il
faut être patient.
Il entendit encore sonner le quart, puis la demie, puis les trois
quarts; et toutes les horloges répétèrent une heure comme elles avaient
annoncé minuit.
Il n'attendait plus, il restait, creusant sa pensée pour deviner ce qui
avait pu arriver. Tout à coup une tête de femme passa par la portière
et demanda:
--Êtes-vous là, Bel-Ami?
Il eut un sursaut et une suffocation.
--C'est vous, Suzanne?
--Oui, c'est moi.
Il ne parvenait point à tourner la poignée assez vite, et répétait:
--Ah!... c'est vous... c'est vous... entrez.
Elle entra et se laissa tomber contre lui. Il cria au cocher: «Allez!»
Et le fiacre se mit en route.
Elle haletait, sans parler.
Il demanda:
--Eh bien! comment ça s'est-il passé?
Alors elle murmura, presque défaillante:
--Oh! ça a été terrible, chez maman surtout.
Il était inquiet et frémissant.
--Votre maman? Qu'est-ce qu'elle a dit? Contez-moi ça.
--Oh! ça a été affreux. Je suis entrée chez elle et je lui ai récité ma
petite affaire que j'avais bien préparée. Alors elle a pâli, puis elle
a crié: «Jamais! jamais!» Moi, j'ai pleuré, je me suis fâchée, j'ai
juré que je n'épouserais que vous. J'ai cru qu'elle allait me battre.
Elle est devenue comme folle; elle a déclaré qu'on me renverrait au
couvent, dès le lendemain. Je ne l'avais jamais vue comme ça, jamais!
Alors papa est arrivé en l'entendant débiter toutes ses sottises. Il ne
s'est pas fâché tant qu'elle, mais il a déclaré que vous n'étiez pas un
assez beau parti.
Comme ils m'avaient mise en colère aussi, j'ai crié plus fort qu'eux.
Et papa m'a dit de sortir avec un air dramatique qui ne lui allait pas
du tout. C'est ce qui m'a décidée à me sauver avec vous. Me voilà, où
allons-nous?
Il avait enlacé sa taille doucement; et il écoutait de toutes ses
oreilles, le cœur battant, une rancune haineuse s'éveillant en lui
contre ces gens. Mais il la tenait, leur fille. Ils verraient, à
présent.
Il répondit:
--Il est trop tard pour prendre le train; cette voiture-là va donc nous
conduire à Sèvres où nous passerons la nuit. Et demain nous partirons
pour La Roche-Guyon. C'est un joli village, au bord de la Seine, entre
Mantes et Bonnières.
Elle murmura:
--C'est que je n'ai pas d'effets. Je n'ai rien.
Il sourit, avec insouciance:
--Bah! nous nous arrangerons là-bas.
Le fiacre roulait le long des rues. Georges prit une main de la jeune
fille et se mit à la baiser, lentement, avec respect. Il ne savait que
lui raconter, n'étant guère accoutumé aux tendresses platoniques. Mais
soudain il crut s'apercevoir qu'elle pleurait.
Il demanda, avec terreur:
--Qu'est-ce que vous avez? ma chère petite.
Elle répondit, d'une voix toute mouillée:
--C'est ma pauvre maman qui ne doit pas dormir à cette heure, si elle
s'est aperçue de mon départ.
Sa mère, en effet, ne dormait pas.
Aussitôt Suzanne sortie de sa chambre, Mme Walter était restée en face
de son mari.
Elle demanda, éperdue, atterrée:
--Mon Dieu! Qu'est-ce que cela veut dire?
Walter cria, furieux:
--Ça veut dire que cet intrigant l'a enjôlée. C'est lui qui a fait
refuser Cazolles. Il trouve la dot bonne, parbleu!
Il se mit à marcher avec rage à travers l'appartement et reprit:
--Tu l'attirais sans cesse, aussi, toi, tu le flattais, tu le cajolais,
tu n'avais pas assez de chatteries pour lui. C'était Bel-Ami par-ci,
Bel-Ami par-là, du matin au soir. Te voilà payée.
Elle murmura, livide:
--Moi?... je l'attirais!
Il lui vociféra dans le nez:
--Oui, toi! Vous êtes toutes folles de lui, la Marelle, Suzanne et les
autres. Crois-tu que je ne voyais pas que tu ne pouvais point rester
deux jours sans le faire venir ici?
Elle se dressa, tragique:
--Je ne vous permettrai pas de me parler ainsi. Vous oubliez que je
n'ai pas été élevée, comme vous, dans une boutique.
Il demeura d'abord immobile et stupéfait, puis il lâcha un «Nom de
Dieu» furibond, et il sortit en tapant la porte.
Dès qu'elle fut seule, elle alla, par instinct, vers la glace pour se
regarder, comme pour voir si rien n'était changé en elle, tant ce
qui lui arrivait lui paraissait impossible, monstrueux. Suzanne était
amoureuse de Bel-Ami! et Bel-Ami voulait épouser Suzanne! Non! elle
s'était trompée, ce n'était pas vrai. La fillette avait eu une toquade
bien naturelle pour ce beau garçon, elle avait espéré qu'on le lui
donnerait pour mari; elle avait fait son petit coup de tête! Mais lui?
lui ne pouvait pas être complice de ça! Elle réfléchissait, troublée
comme on l'est devant les grandes catastrophes. Non, Bel-Ami ne devait
rien savoir de l'escapade de Suzanne.
Et elle songea longtemps à la perfidie et à l'innocence possibles
de cet homme. Quel misérable, s'il avait préparé le coup! Et
qu'arriverait-il? Que de dangers et de tourments elle prévoyait!
S'il ne savait rien, tout pouvait s'arranger encore. On ferait un
voyage avec Suzanne pendant six mois, et ce serait fini. Mais comment
pourrait-elle le revoir, elle, ensuite? Car elle l'aimait toujours.
Cette passion était entrée en elle à la façon de ces pointes de flèche
qu'on ne peut plus arracher.
Vivre sans lui était impossible. Autant mourir.
Sa pensée s'égarait dans ces angoisses et dans ces incertitudes. Une
douleur commençait à poindre dans sa tête; ses idées devenaient
pénibles, troubles, lui faisaient mal. Elle s'énervait à chercher,
s'exaspérait de ne pas savoir. Elle regarda sa pendule, il était
une heure passée. Elle se dit: «Je ne peux pas rester ainsi, je
deviens folle. Il faut que je sache. Je vais réveiller Suzanne pour
l'interroger.»
Et elle s'en alla, déchaussée pour ne pas faire de bruit, une bougie
à la main, vers la chambre de sa fille. Elle l'ouvrit bien doucement,
entra, regarda le lit. Il n'était pas défait. Elle ne comprit point
d'abord, et pensa que la fillette discutait encore avec son père. Mais
aussitôt un soupçon horrible l'effleura et elle courut chez son mari.
Elle y arriva d'un élan, blême et haletante. Il était couché et lisait
encore.
Il demeura effaré.
--Eh bien! quoi? Qu'est-ce que tu as?
Elle balbutiait:
--As-tu vu Suzanne?
--Moi? Non. Pourquoi?
--Elle est... elle est... partie. Elle n'est pas dans... dans sa
chambre.
Il sauta d'un bond sur le tapis, chaussa ses pantoufles et, sans
caleçon, la chemise au vent, il se précipita à son tour vers
l'appartement de sa fille.
Dès qu'il l'eut vu, il ne conserva plus de doute. Elle s'était enfuie.
Il tomba dans un fauteuil et posa sa lampe par terre devant lui.
Sa femme l'avait rejoint. Elle bégaya:
--Eh bien?
Il n'avait plus la force de répondre; il n'avait plus de colère, il
gémit:
--C'est fait, il la tient. Nous sommes perdus.
Elle ne comprenait pas:
--Comment, perdus?
--Eh! oui, parbleu. Il faut bien qu'il l'épouse maintenant.
Elle poussa une sorte de cri de bête:
--Lui! jamais! Tu es donc fou?
Il répondit tristement:
--Ça ne sert à rien de hurler. Il l'a enlevée, il l'a déshonorée. Le
mieux est encore de la lui donner. En s'y prenant bien, personne ne
saura cette aventure.
Elle répéta, secouée d'une émotion terrible:
--Jamais! jamais il n'aura Suzanne! Jamais je ne consentirai!
Walter murmura avec accablement:
--Mais il l'a. C'est fait. Et il la gardera et la cachera tant que nous
n'aurons point cédé. Donc, pour éviter le scandale, il faut céder tout
de suite.
Sa femme, déchirée par une inavouable douleur, répéta:
--Non! non! Jamais je ne consentirai!
Il reprit, s'impatientant:
--Mais il n'y a pas à discuter. Il le faut. Ah! le gredin, comme il
nous a joués... Il est fort tout de même. Nous aurions pu trouver
beaucoup mieux comme position, mais pas comme intelligence et comme
avenir. C'est un homme d'avenir. Il sera député et ministre.
Mme Walter déclara, avec une énergie farouche:
--Jamais je ne lui laisserai épouser Suzanne... Tu entends... jamais!
Il finit par se fâcher et par prendre, en homme pratique, la défense de
Bel-Ami.
--Mais, tais-toi donc... Je te répète qu'il le faut... qu'il le faut
absolument. Et qui sait? Peut-être ne le regretterons-nous pas.
Avec les êtres de cette trempe-là, on ne sait jamais ce qui peut
arriver. Tu as vu comme il a jeté bas, en trois articles, ce niais
de Laroche-Mathieu, et comme il l'a fait avec dignité, ce qui était
rudement difficile dans sa situation de mari. Enfin nous verrons.
Toujours est-il que nous sommes pris. Nous ne pouvons plus nous tirer
de là.
Elle avait envie de crier, de se rouler par terre, de s'arracher les
cheveux. Elle prononça encore, d'une voix exaspérée:
--Il ne l'aura pas... Je... ne... veux... pas!
Walter se leva, ramassa sa lampe, reprit:
--Tiens, tu es stupide comme toutes les femmes. Vous n'agissez jamais
que par passion. Vous ne savez pas vous plier aux circonstances... vous
êtes stupides! Moi, je te dis qu'il l'épousera... Il le faut.
Et il sortit en traînant ses pantoufles. Il traversa, fantôme comique
en chemise de nuit, le large corridor du vaste hôtel endormi, et
rentra, sans bruit, dans sa chambre.
Mme Walter restait debout, déchirée par une intolérable douleur. Elle
ne comprenait pas encore bien, d'ailleurs. Elle souffrait seulement.
Puis il lui sembla qu'elle ne pourrait pas demeurer là, immobile,
jusqu'au jour. Elle sentait en elle un besoin violent de se sauver,
de courir devant elle, de s'en aller, de chercher de l'aide, d'être
secourue.
Elle cherchait qui elle pourrait bien appeler à elle. Quel homme! Elle
n'en trouvait pas! Un prêtre! oui, un prêtre! Elle se jetterait à ses
pieds, lui avouerait tout, lui confesserait sa faute et son désespoir.
Il comprendrait, lui, que ce misérable ne pouvait pas épouser Suzanne
et il empêcherait cela.
Il lui fallait un prêtre, tout de suite! Mais où le trouver? Où aller?
Pourtant elle ne pouvait rester ainsi.
Alors passa devant ses yeux, ainsi qu'une vision, l'image sereine de
Jésus marchant sur les flots. Elle le vit comme elle le voyait en
regardant le tableau. Donc il l'appelait. Il lui disait: «Venez à moi.
Venez vous agenouiller à mes pieds. Je vous consolerai et je vous
inspirerai ce qu'il faut faire.»
Elle prit sa bougie, sortit, et descendit pour gagner la serre. Le
Jésus était tout au bout, dans un petit salon qu'on fermait par une
porte vitrée afin que l'humidité des terres ne détériorât point la
toile.
Cela faisait une sorte de chapelle dans une forêt d'arbres singuliers.
Quand Mme Walter entra dans le jardin d'hiver, ne l'ayant jamais vu que
plein de lumière, elle demeura saisie devant sa profondeur obscure. Les
lourdes plantes des pays chauds épaississaient l'atmosphère de leur
haleine pesante. Et les portes n'étant plus ouvertes, l'air de ce bois
étrange, enfermé sous un dôme de verre, entrait dans la poitrine avec
peine, étourdissait, grisait, faisait plaisir et mal, donnait à la
chair une sensation confuse de volupté énervante et de mort.
La pauvre femme marchait doucement, émue par les ténèbres où
apparaissaient, à la lueur errante de sa bougie, des plantes
extravagantes, avec des aspects de monstres, des apparences d'êtres,
des difformités bizarres.
Tout d'un coup, elle aperçut le Christ. Elle ouvrit la porte qui le
séparait d'elle, et tomba sur les genoux.
Elle le pria d'abord éperdument, balbutiant des mots d'amour, des
invocations passionnées et désespérées. Puis, l'ardeur de son appel se
calmant, elle leva les yeux vers lui, et demeura saisie d'angoisse. Il
ressemblait tellement à Bel-Ami, à la clarté tremblante de cette seule
lumière l'éclairant à peine et d'en bas, que ce n'était plus Dieu,
c'était son amant qui la regardait. C'étaient ses yeux, son front,
l'expression de son visage, son air froid et hautain!
Elle balbutiait: «Jésus!--Jésus!--Jésus!» Et le mot «Georges» lui
venait aux lèvres. Tout à coup, elle pensa qu'à cette heure même,
Georges, peut-être, possédait sa fille. Il était seul avec elle,
quelque part, dans une chambre. Lui! lui! avec Suzanne!
Elle répétait: «Jésus!... Jésus!» Mais elle pensait à eux... à sa
fille et à son amant! Ils étaient seuls, dans une chambre... et
c'était la nuit. Elle les voyait. Elle les voyait si nettement qu'ils
se dressaient devant elle, à la place du tableau. Ils se souriaient,
ils s'embrassaient. La chambre était sombre, le lit entr'ouvert. Elle
se souleva pour aller vers eux, pour prendre sa fille par les cheveux
et l'arracher de cette étreinte. Elle allait la saisir à la gorge,
l'étrangler, sa fille qu'elle haïssait, sa fille qui se donnait à cet
homme. Elle la touchait... ses mains rencontrèrent la toile. Elle
heurtait les pieds du Christ.
Elle poussa un grand cri, et tomba sur le dos. Sa bougie, renversée,
s'éteignit.
Que se passa-t-il ensuite? Elle rêva longtemps des choses étranges,
effrayantes. Toujours Georges et Suzanne passaient devant ses yeux
enlacés avec Jésus-Christ qui bénissait leur horrible amour.
Elle sentait vaguement qu'elle n'était point chez elle. Elle voulait se
lever, fuir, elle ne le pouvait pas. Une torpeur l'avait envahie, qui
liait ses membres et ne lui laissait que sa pensée en éveil, trouble
cependant, torturée par des images affreuses, irréelles, fantastiques,
perdue dans un songe malsain, le songe étrange et parfois mortel que
font entrer dans les cerveaux humains les plantes endormeuses des pays
chauds, aux formes bizarres et aux parfums épais.
Le jour venu, on ramassa Mme Walter, étendue sans connaissance, presque
asphyxiée, devant _Jésus marchant sur les flots_. Elle fut si malade
qu'on craignit pour sa vie. Elle ne reprit que le lendemain l'usage
complet de sa raison. Alors, elle se mit à pleurer.
La disparition de Suzanne fut expliquée aux domestiques par un envoi
brusque au couvent. Et M. Walter répondit à une longue lettre de Du
Roy, en lui accordant la main de sa fille.
Bel-Ami avait jeté cette épître à la poste au moment de quitter Paris,
car il l'avait préparée d'avance le soir de son départ. Il y disait, en
termes respectueux, qu'il aimait depuis longtemps la jeune fille, que
jamais aucun accord n'avait eu lieu entre eux, mais que la voyant venir
à lui, en toute liberté, pour lui dire: «Je serai votre femme», il se
jugeait autorisé à la garder, à la cacher même, jusqu'à ce qu'il eût
obtenu une réponse des parents dont la volonté légale avait pour lui
une valeur moindre que la volonté de sa fiancée.
Il demandait que M. Walter répondît poste restante, un ami devant lui
faire parvenir la lettre.
Quand il eut obtenu ce qu'il voulait, il ramena Suzanne à Paris et
la renvoya chez ses parents, s'abstenant lui-même de paraître avant
quelque temps.
Ils avaient passé six jours au bord de la Seine, à La Roche-Guyon.
Jamais la jeune fille ne s'était tant amusée. Elle avait joué à la
bergère. Comme il la faisait passer pour sa sœur, ils vivaient dans
une intimité libre et chaste, une sorte de camaraderie amoureuse. Il
jugeait habile de la respecter. Dès le lendemain de leur arrivée, elle
acheta du linge et des vêtements de paysanne, et elle se mit à pêcher
à la ligne, la tête couverte d'un immense chapeau de paille orné de
fleurs des champs. Elle trouvait le pays délicieux. Il y avait là
une vieille tour et un vieux château où l'on montrait d'admirables
tapisseries.
Georges, vêtu d'une vareuse achetée toute faite chez un commerçant
du pays, promenait Suzanne, soit à pied, le long des berges, soit en
bateau. Ils s'embrassaient à tout moment, frémissants, elle innocente
et lui prêt à succomber. Mais il savait être fort; et quand il lui dit:
«Nous retournerons à Paris demain, votre père m'accorde votre main»,
elle murmura naïvement:
--Déjà? ça m'amusait tant d'être votre femme!
X
IL faisait sombre dans le petit appartement de la rue de
Constantinople, car Georges Du Roy et Clotilde de Marelle s'étant
rencontrés sous la porte étaient entrés brusquement, et elle lui avait
dit, sans lui laisser le temps d'ouvrir les persiennes:
--Ainsi, tu épouses Suzanne Walter?
Il avoua avec douceur et ajouta:
--Tu ne le savais pas?
Elle reprit, debout devant lui, furieuse, indignée:
--Tu épouses Suzanne Walter! C'est trop fort! c'est trop fort! Voilà
trois mois que tu me cajoles pour me cacher ça. Tout le monde le sait,
excepté moi. C'est mon mari qui me l'a appris!
Du Roy se mit à ricaner, un peu confus tout de même et, ayant posé son
chapeau sur un coin de la cheminée, il s'assit dans un fauteuil.
Elle le regardait bien en face, et elle dit d'une voix irritée et basse:
--Depuis que tu as quitté ta femme, tu préparais ce coup-là, et tu me
gardais gentiment comme maîtresse, pour faire l'intérim? Quel gredin tu
es!
Il demanda:
--Pourquoi ça? J'avais une femme qui me trompait. Je l'ai surprise;
j'ai obtenu le divorce, et j'en épouse une autre. Quoi de plus simple?
Elle murmura, frémissante:
--Oh! comme tu es roué et dangereux, toi!
Il se remit à sourire.
--Parbleu! Les imbéciles et les niais sont toujours des dupes!
Mais elle suivait son idée:
--Comme j'aurais dû te deviner dès le commencement. Mais non, je ne
pouvais pas croire que tu serais crapule comme ça.
Il prit un air digne:
--Je te prie de faire attention aux mots que tu emploies.
Elle se révolta contre cette indignation:
--Quoi! tu veux que je prenne des gants pour te parler maintenant!
Tu te conduis avec moi comme un gueux depuis que je te connais, et
tu prétends que je ne te le dise pas? Tu trompes tout le monde, tu
exploites tout le monde, tu prends du plaisir et de l'argent partout,
et tu veux que je te traite comme un honnête homme?
Il se leva, et la lèvre tremblante:
--Tais-toi, ou je te fais sortir d'ici.
Elle balbutia:
--Sortir d'ici... Sortir d'ici... Tu me ferais sortir d'ici... toi...
toi?...
Elle ne pouvait plus parler, tant elle suffoquait de colère, et
brusquement, comme si la porte de sa fureur se fût brisée, elle éclata:
--Sortir d'ici? Tu oublies donc que c'est moi qui l'ai payé, depuis
le premier jour, ce logement-là! Ah! oui, tu l'as bien pris à ton
compte de temps en temps. Mais qui est-ce qui l'a loué?... C'est moi...
Qui est-ce qui l'a gardé?... C'est moi... Et tu veux me faire sortir
d'ici... Tais-toi donc, vaurien! Crois-tu que je ne sais pas comment
tu as volé à Madeleine la moitié de l'héritage de Vaudrec? Crois-tu
que je ne sais pas comment tu as couché avec Suzanne pour la forcer à
t'épouser...
Il la saisit par les épaules et la secouant entre ses mains:
--Ne parle pas de celle-là! Je te le défends!
Elle cria:
--Tu as couché avec, je le sais.
Il eût accepté n'importe quoi, mais ce mensonge l'exaspérait. Les
vérités qu'elle lui avait criées par le visage lui faisaient passer
tout à l'heure des frissons de rage dans le cœur, mais cette
fausseté sur cette petite fille qui allait devenir sa femme éveillait
dans le creux de sa main un furieux besoin de frapper.
Il répéta:
--Tais-toi... prends garde... tais-toi...
Et il l'agitait comme on agite une branche pour en faire tomber les
fruits.
Elle hurla, décoiffée, la bouche grande ouverte, les yeux fous:
--Tu as couché avec...
Il la lâcha et lui lança par la figure un tel soufflet qu'elle alla
tomber contre le mur. Mais elle se retourna vers lui, et, soulevée sur
ses poignets, vociféra encore une fois:
--Tu as couché avec!
Il se rua sur elle, et, la tenant sous lui, la frappa comme s'il tapait
sur un homme.
Elle se tut soudain, et se mit à gémir sous les coups. Elle ne remuait
plus. Elle avait caché sa figure dans l'angle du parquet et de la
muraille, et elle poussait des cris plaintifs.
Il cessa de la battre et se redressa. Puis il fit quelques pas par la
pièce pour reprendre son sang-froid; et, une idée lui étant venue, il
passa dans la chambre, emplit la cuvette d'eau froide, et se trempa la
tête dedans. Ensuite il se lava les mains, et il revint voir ce qu'elle
faisait en s'essuyant les doigts avec soin.
Elle n'avait point bougé. Elle restait étendue par terre, pleurant
doucement:
Il demanda:
--Auras-tu bientôt fini de larmoyer?
Elle ne répondit pas. Alors il demeura debout au milieu de
l'appartement, un peu gêné, un peu honteux en face de ce corps allongé
devant lui.
Puis, tout à coup, il prit une résolution, et saisit son chapeau sur la
cheminée:
--Bonsoir. Tu remettras la clef au concierge quand tu seras prête. Je
n'attendrai pas ton bon plaisir.
Il sortit, ferma la porte, pénétra chez le portier, et lui dit:
--Madame est restée. Elle s'en ira tout à l'heure. Vous direz au
propriétaire que je donne congé pour le 1er octobre. Nous sommes au 16
août, je me trouve donc dans les limites.
Et il s'en alla à grands pas, car il avait des courses pressées à faire
pour les derniers achats de la corbeille.
Le mariage était fixé au 20 octobre, après la rentrée des Chambres.
Il aurait lieu à l'église de la Madeleine. On en avait beaucoup jasé
sans savoir au juste la vérité. Différentes histoires circulaient. On
chuchotait qu'un enlèvement avait eu lieu, mais on n'était sûr de rien.
D'après les domestiques, Mme Walter, qui ne parlait plus à son futur
gendre, s'était empoisonnée de colère le soir où cette union avait été
décidée, après avoir fait conduire sa fille au couvent, à minuit.
On l'avait ramenée presque morte. Assurément, elle ne se remettrait
jamais. Elle avait l'air maintenant d'une vieille femme; ses cheveux
devenaient tout gris; et elle tombait dans la dévotion, communiant tous
les dimanches.
Dans les premiers jours de septembre _la Vie Française_ annonça que
le baron Du Roy de Cantel devenait son rédacteur en chef, M. Walter
conservant le titre de directeur.
Alors on s'adjoignit un bataillon de chroniqueurs connus, d'échotiers,
de rédacteurs politiques, de critiques d'art et de théâtre, enlevés à
force d'argent aux grands journaux, aux vieux journaux puissants et
posés.
Les anciens journalistes, les journalistes graves et respectables ne
haussaient plus les épaules en parlant de _la Vie Française_. Le succès
rapide et complet avait effacé la mésestime des écrivains sérieux pour
les débuts de cette feuille.
Le mariage de son rédacteur en chef fut ce qu'on appelle un fait
parisien, Georges Du Roy et les Walter ayant soulevé beaucoup de
curiosité depuis quelque temps. Tous les gens qu'on cite dans les échos
se promirent d'y aller.
Cet événement eut lieu par un jour clair d'automne.
Dès huit heures du matin, tout le personnel de la Madeleine, étendant
sur les marches du haut perron de cette église qui domine la rue Royale
un large tapis rouge, faisait arrêter les passants, annonçait au peuple
de Paris qu'une grande cérémonie allait avoir lieu.
Les employés se rendant à leur bureau, les petites ouvrières, les
garçons de magasin s'arrêtaient, regardaient et songeaient vaguement
aux gens riches qui dépensaient tant d'argent pour s'accoupler.
Vers dix heures, les curieux commencèrent à stationner. Ils demeuraient
là quelques minutes, espérant que peut-être ça commencerait tout de
suite, puis ils s'en allaient.
A onze heures, des détachements de sergents de ville arrivèrent
et se mirent presque aussitôt à faire circuler la foule, car des
attroupements se formaient à chaque instant.
Les premiers invités apparurent bientôt, ceux qui voulaient être bien
placés pour tout voir. Ils prirent les chaises en bordure, le long de
la nef centrale.
Peu à peu il en venait d'autres, des femmes qui faisaient un bruit
d'étoffes, un bruit de soie, des hommes sévères, presque tous chauves,
marchant avec une correction mondaine, plus graves encore en ce lieu.
L'église s'emplissait lentement. Un flot de soleil entrait par
l'immense porte ouverte éclairant les premiers rangs d'amis. Dans le
chœur qui semblait un peu sombre, l'autel couvert de cierges faisait
une clarté jaune, humble et pâle en face du trou de lumière de la
grande porte.
On se reconnaissait, on s'appelait d'un signe, on se réunissait par
groupes. Les hommes de lettres, moins respectueux que les hommes du
monde, causaient à mi-voix. On regardait les femmes.
Norbert de Varenne, qui cherchait un ami, aperçut Jacques Rival vers le
milieu des lignes de chaises, et il le rejoignit.
--Eh bien! dit-il, l'avenir est aux malins!
L'autre, qui n'était point envieux, répondit:
--Tant mieux pour lui. Sa vie est faite.
Et ils se mirent à nommer les figures aperçues.
Rival demanda:
--Savez-vous ce qu'est devenue sa femme?
Le poète sourit:
--Oui et non. Elle vit très retirée, m'a-t-on dit, dans le quartier
Montmartre. Mais... il y a un mais..., je lis depuis quelque temps dans
_la Plume_ des articles politiques qui ressemblent terriblement à ceux
de Forestier et de Du Roy. Ils sont d'un nommé Jean Le Dol, un jeune
homme, beau garçon, intelligent, de la même race que notre ami Georges,
et qui a fait la connaissance de son ancienne femme. D'où j'ai conclu
qu'elle aimait les débutants et les aimerait éternellement. Elle est
riche d'ailleurs. Vaudrec et Laroche-Mathieu n'ont pas été pour rien
les assidus de la maison.
Rival déclara:
--Elle n'est pas mal, cette petite Madeleine. Très fine et très rouée!
Elle doit être charmante au découvert. Mais, dites-moi, comment se
fait-il que Du Roy se marie à l'église après un divorce prononcé?
Norbert de Varenne répondit:
--Il se marie à l'église parce que, pour l'Église, il n'était pas
marié, la première fois.
--Comment ça?
--Notre Bel-Ami, par indifférence ou par économie, avait jugé la mairie
suffisante en épousant Madeleine Forestier. Il s'était donc passé de
bénédiction ecclésiastique, ce qui constituait, pour notre Sainte Mère
l'Église, un simple état de concubinage. Par conséquent, il arrive
devant elle aujourd'hui en garçon, et elle lui prête toutes ses pompes,
qui coûteront cher au père Walter.
La rumeur de la foule accrue grandissait sous la voûte. On entendait
des voix qui parlaient presque haut. On se montrait des hommes
célèbres, qui posaient, contents d'être vus, et gardant avec soin leur
maintien adopté devant le public, habitués à se montrer ainsi dans
toutes les fêtes dont ils étaient, leur semblait-il, les indispensables
ornements, les bibelots d'art.
Rival reprit:
--Dites donc, mon cher, vous qui allez souvent chez le Patron, est-ce
vrai que Mme Walter et Du Roy ne se parlent jamais plus?
--Jamais. Elle ne voulait pas lui donner la petite. Mais il tenait le
père par des cadavres découverts, paraît-il, des cadavres enterrés
au Maroc. Il a donc menacé le vieux de révélations épouvantables.
Walter s'est rappelé l'exemple de Laroche-Mathieu et il a cédé tout de
suite. Mais la mère, entêtée comme toutes les femmes, a juré qu'elle
n'adresserait plus la parole à son gendre. Ils sont rudement drôles,
en face l'un de l'autre. Elle a l'air d'une statue, de la statue
de la Vengeance, et il est fort gêné, lui, bien qu'il fasse bonne
contenance, car il sait se gouverner, celui-là!
Des confrères venaient leur serrer la main. On entendait des bouts de
conversations politiques. Et vague comme le bruit d'une mer lointaine,
le grouillement du peuple amassé devant l'église entrait par la porte
avec le soleil, montait sous la voûte, au-dessus de l'agitation plus
discrète du public d'élite massé dans le temple.
Tout à coup le suisse frappa trois fois le pavé du bois de sa
hallebarde. Toute l'assistance se retourna avec un long frou-frou de
jupes et un remuement de chaises. Et la jeune femme apparut, au bras de
son père, dans la vive lumière du portail.
Elle avait toujours l'air d'un joujou, d'un délicieux joujou blanc
coiffé de fleurs d'oranger.
Elle demeura quelques instants sur le seuil, puis quand elle fit
son premier pas dans la nef, les orgues poussèrent un cri puissant,
annoncèrent l'entrée de la mariée avec leur grande voix de métal.
Elle s'en venait, la tête baissée, mais point timide, vaguement émue,
gentille, charmante, une miniature d'épousée. Les femmes souriaient et
murmuraient en la regardant passer. Les hommes chuchotaient: «Exquise,
adorable.». M. Walter marchait avec une dignité exagérée, un peu pâle,
les lunettes d'aplomb sur le nez.
Derrière eux, quatre demoiselles d'honneur, toutes les quatre vêtues
de rose et jolies toutes les quatre, formaient une cour à ce bijou de
reine. Les garçons d'honneur, bien choisis conformes au type, allaient
d'un pas qui semblait réglé par un maître de ballet.
Mme Walter les suivait, donnant le bras au père de son autre gendre, au
marquis de Latour-Yvelin, âgé de soixante-douze ans. Elle ne marchait
pas, elle se traînait, prête à s'évanouir à chacun de ses mouvements en
avant. On sentait que ses pieds se collaient aux dalles, que ses jambes
refusaient d'avancer, que son cœur battait dans sa poitrine comme
une bête qui bondit pour s'échapper.
Elle était devenue maigre. Ses cheveux blancs faisaient paraître plus
blême encore et plus creux son visage.
Elle regardait devant elle pour ne voir personne, pour ne songer,
peut-être, qu'à ce qui la torturait.
Puis Georges Du Roy parut avec une vieille dame inconnue.
Il levait la tête sans détourner non plus ses yeux fixes, durs, sous
ses sourcils un peu crispés. Sa moustache semblait irritée sur sa
lèvre. On le trouvait fort beau garçon. Il avait l'allure fière, la
taille fine, la jambe droite. Il portait bien son habit que tachait,
comme une goutte de sang, le petit ruban rouge de la Légion d'honneur.
Puis venaient les parents, Rose avec le sénateur Rissolin. Elle était
mariée depuis six semaines. Le comte de Latour-Yvelin accompagnait la
vicomtesse de Percemur.
Enfin ce fut une procession bizarre des alliés ou amis de Du Roy qu'il
avait présentés dans sa nouvelle famille, gens connus dans l'entremonde
parisien qui sont tout de suite les intimes, et, à l'occasion, les
cousins éloignés des riches parvenus, gentilshommes déclassés, ruinés,
tachés, mariés parfois, ce qui est pis. C'étaient M. de Belvigne,
le marquis de Banjolin, le comte et la comtesse de Ravenel, le duc
de Ramorano, le prince de Kravalow, le chevalier Valréali, puis des
invités de Walter, le prince de Guerche, le duc et la duchesse de
Ferracine, la belle marquise des Dunes. Quelques parents de Mme Walter
gardaient un air comme il faut de province, au milieu de ce défilé.
Et toujours les orgues chantaient, poussaient par l'énorme monument les
accents ronflants et rythmés de leurs gorges luisantes, qui crient au
ciel la joie ou la douleur des hommes.
On referma les grands battants de l'entrée, et, tout à coup, il fit
sombre comme si on venait de mettre à la porte le soleil.
Maintenant Georges était agenouillé à côté de sa femme dans le
chœur, en face de l'autel illuminé. Le nouvel évêque de Tanger,
crosse en main, mitre en tête, apparut, sortant de la sacristie, pour
les unir au nom de l'Éternel.
Il posa les questions d'usage, échangea les anneaux, prononça les
paroles qui lient comme des chaînes, et il adressa aux nouveaux époux
une allocution chrétienne. Il parla de la fidélité, longuement, en
termes pompeux. C'était un gros homme de grande taille, un de ces beaux
prélats chez qui le ventre est une majesté.
Un bruit de sanglots fit retourner quelques têtes. Mme Walter pleurait,
la figure dans ses mains.
Elle avait dû céder. Qu'aurait-elle fait? Mais depuis le jour où
elle avait chassé de sa chambre sa fille revenue, en refusant de
l'embrasser, depuis le jour où elle avait dit à voix très basse à Du
Roy, qui la saluait avec cérémonie en reparaissant devant elle: «Vous
êtes l'être le plus vil que je connaisse, ne me parlez jamais plus,
car je ne vous répondrai point!» elle souffrait une intolérable et
inapaisable torture. Elle haïssait Suzanne d'une haine aiguë, faite de
passion exaspérée et de jalousie déchirante, étrange jalousie de mère
et de maîtresse, inavouable, féroce, brûlante comme une plaie vive.
Et voilà qu'un évêque les mariait, sa fille et son amant, dans une
église, en face de deux mille personnes, et devant elle! Et elle ne
pouvait rien dire? Elle ne pouvait pas empêcher cela? Elle ne pouvait
pas crier: «Mais il est à moi, cet homme, c'est mon amant. Cette union
que vous bénissez est infâme.»
Plusieurs femmes, attendries, murmurèrent:
--Comme la pauvre mère est émue.
L'évêque déclamait:
--Vous êtes parmi les heureux de la terre, parmi les plus riches et les
plus respectés. Vous, Monsieur, que votre talent élève au-dessus des
autres, vous qui écrivez, qui enseignez, qui conseillez, qui dirigez
le peuple, vous avez une belle mission à remplir, un bel exemple à
donner...
Du Roy l'écoutait, ivre d'orgueil. Un prélat de l'Église romaine lui
parlait ainsi, à lui. Et il sentait, derrière son dos, une foule,
une foule illustre venue pour lui. Il lui semblait qu'une force le
poussait, le soulevait. Il devenait un des maîtres de la terre, lui,
lui, le fils des deux pauvres paysans de Canteleu.
Il les vit tout à coup dans leur humble cabaret, au sommet de la côte,
au-dessus de la grande vallée de Rouen, son père et sa mère, donnant à
boire aux campagnards du pays. Il leur avait envoyé cinq mille francs
en héritant du comte de Vaudrec. Il allait maintenant leur en envoyer
cinquante mille: et ils achèteraient un petit bien. Ils seraient
contents, heureux.
L'évêque avait terminé sa harangue. Un prêtre vêtu d'une étole dorée
montait à l'autel. Et les orgues recommencèrent à célébrer la gloire
des nouveaux époux.
Tantôt elles jetaient des clameurs prolongées, énormes, enflées comme
des vagues, si sonores et si puissantes, qu'il semblait qu'elles
dussent soulever et faire sauter le toit pour se répandre dans le ciel
bleu. Leur bruit vibrant emplissait toute l'église, faisait frissonner
la chair et les âmes. Puis tout à coup elles se calmaient; et des
notes fines, alertes, couraient dans l'air, effleuraient l'oreille
comme des souffles légers; c'étaient de petits chants gracieux, menus,
sautillants, qui voletaient ainsi que des oiseaux; et soudain, cette
coquette musique s'élargissait de nouveau, redevenant effrayante de
force et d'ampleur, comme si un grain de sable se métamorphosait en un
monde.
Puis des voix humaines s'élevèrent, passèrent au-dessus des têtes
inclinées. Vauri et Landeck, de l'Opéra, chantaient. L'encens
répandait une fine odeur de benjoin, et sur l'autel le sacrifice divin
s'accomplissait; l'Homme-Dieu, à l'appel de son prêtre, descendait sur
la terre pour consacrer le triomphe du baron Georges Du Roy.
Bel-Ami, à genoux à côté de Suzanne, avait baissé le front. Il se
sentait en ce moment presque croyant, presque religieux, plein de
reconnaissance pour la divinité qui l'avait ainsi favorisé, qui le
traitait avec ces égards. Et sans savoir au juste à qui il s'adressait,
il la remerciait de son succès.
Lorsque l'office fut terminé, il se redressa, et, donnant le bras à sa
femme, il passa dans la sacristie. Alors commença l'interminable défilé
des assistants. Georges, affolé de joie, se croyait un roi qu'un peuple
venait acclamer. Il serrait des mains, balbutiait des mots qui ne
signifiaient rien, saluait, répondait aux compliments: «Vous êtes bien
aimable.»
Soudain il aperçut Mme de Marelle; et le souvenir de tous les baisers
qu'il lui avait donnés, qu'elle lui avait rendus, le souvenir de toutes
leurs caresses, de ses gentillesses, du son de sa voix, du goût de ses
lèvres, lui fit passer dans le sang le désir brusque de la reprendre.
Elle était jolie, élégante, avec son air gamin et ses yeux vifs.
Georges pensait: «Quelle charmante maîtresse, tout de même.»
Elle s'approcha, un peu timide, un peu inquiète, et lui tendit la main.
Il la reçut dans la sienne et la garda. Alors il sentit l'appel discret
de ces doigts de femme, la douce pression qui pardonne et reprend. Et
lui-même il la serrait, cette petite main, comme pour dire: «Je t'aime
toujours, je suis à toi!»
Leurs yeux se rencontrèrent, souriants, brillants, pleins d'amour. Elle
murmura de sa voix gracieuse:
--A bientôt, monsieur.
Il répondit gaiement:
--A bientôt, madame.
Et elle s'éloigna.
D'autres personnes se poussaient. La foule coulait devant lui comme un
fleuve. Enfin elle s'éclaircit. Les derniers assistants partirent.
Georges reprit le bras de Suzanne pour retraverser l'église.
Elle était pleine de monde, car chacun avait regagné sa place, afin de
les voir passer ensemble. Il allait lentement, d'un pas calme, la tête
haute, les yeux fixés sur la grande baie ensoleillée de la porte. Il
sentait sur sa peau courir de légers frissons, ces frissons froids que
donnent les immenses bonheurs. Il ne voyait personne. Il ne pensait
qu'à lui.
Lorsqu'il parvint sur le seuil, il aperçut la foule amassée, une foule
noire, bruissante, venue là pour lui, pour lui Georges Du Roy. Le
peuple de Paris le contemplait et l'enviait.
Puis, relevant les yeux, il découvrit là-bas, derrière la place de la
Concorde, la Chambre des députés. Et il lui sembla qu'il allait faire
un bond du portique de la Madeleine au portique du Palais-Bourbon.
Il descendit avec lenteur les marches du haut perron entre deux haies
de spectateurs. Mais il ne les voyait point; sa pensée maintenant
revenait en arrière, et devant ses yeux éblouis par l'éclatant soleil
flottait l'image de Mme de Marelle rajustant en face de la glace les
petits cheveux frisés de ses tempes, toujours défaits au sortir du lit.