Il quittait aussitôt la maman pour courir à la fillette qui lui
murmurait quelque méchanceté dans l'oreille, et ils riaient de tout
leur cœur.
Cependant, dégoûté de l'amour de la mère, il en arrivait à une
insurmontable répugnance; il ne pouvait plus la voir, ni l'entendre, ni
penser à elle sans colère. Il cessa donc d'aller chez elle, de répondre
à ses lettres et de céder à ses appels.
Elle comprit enfin qu'il ne l'aimait plus, et souffrit horriblement.
Mais elle s'acharna, elle l'épia, le suivit, l'attendit dans un fiacre
aux stores baissés, à la porte du journal, à la porte de sa maison,
dans les rues où elle espérait qu'il passerait.
Il avait envie de la maltraiter, de l'injurier, de la frapper, de lui
dire nettement: «Zut, j'en ai assez, vous m'embêtez.» Mais il gardait
toujours quelques ménagements, à cause de _la Vie Française_; et il
tâchait, à force de froideur, de duretés enveloppées d'égards et même
de paroles rudes par moments, de lui faire comprendre qu'il fallait
bien que cela finît.
Elle s'entêtait surtout à chercher des ruses pour l'attirer rue de
Constantinople, et il tremblait sans cesse que les deux femmes ne se
trouvassent, un jour, nez à nez, à la porte.
Son affection pour Mme de Marelle, au contraire, avait grandi pendant
l'été. Il l'appelait son «gamin», et décidément elle lui plaisait.
Leurs deux natures avaient des crochets pareils; ils étaient bien, l'un
et l'autre, de la race aventureuse des vagabonds de la vie, de ces
vagabonds mondains qui ressemblent fort, sans s'en douter, aux bohèmes
des grandes routes.
Ils avaient eu un été d'amour charmant, un été d'étudiants qui font
la noce, s'échappant pour aller déjeuner ou dîner à Argenteuil, à
Bougival, à Maisons, à Poissy, passant des heures dans un bateau à
cueillir des fleurs le long des berges. Elle adorait les fritures de
Seine, les gibelottes et les matelotes, les tonnelles des cabarets et
les cris des canotiers. Il aimait partir avec elle, par un jour clair,
sur l'impériale d'un train de banlieue et traverser, en disant des
bêtises gaies, la vilaine campagne de Paris où bourgeonnent d'affreux
chalets bourgeois.
Et quand il lui fallait rentrer pour dîner chez Mme Walter, il haïssait
la vieille maîtresse acharnée, en souvenir de la jeune qu'il venait de
quitter, et qui avait défloré ses désirs et moissonné son ardeur dans
les herbes du bord de l'eau.
Il se croyait enfin à peu près délivré de la Patronne, à qui il avait
exprimé d'une façon claire, presque brutale, sa résolution de rompre,
quand il reçut au journal le télégramme l'appelant, à deux heures, rue
de Constantinople.
Il le relisait en marchant: «Il faut absolument que je te parle
aujourd'hui. C'est très grave, très grave. Attends-moi à deux heures
rue de Constantinople. Je peux te rendre un grand service. Ton amie
jusqu'à la mort.--Virginie.»
Il pensait: «Qu'est-ce qu'elle me veut encore, cette vieille chouette?
Je parie qu'elle n'a rien à me dire. Elle va me répéter qu'elle
m'adore. Pourtant il faut voir. Elle parle d'une chose très grave et
d'un grand service, c'est peut-être vrai. Et Clotilde qui vient à
quatre heures. Il faut que j'expédie la première à trois heures au plus
tard. Sacristi! pourvu qu'elles ne se rencontrent pas. Quelles rosses
que les femmes!»
Et il songea qu'en effet la sienne était la seule qui ne le tourmentait
jamais. Elle vivait de son côté, et elle avait l'air de l'aimer
beaucoup, aux heures destinées à l'amour, car elle n'admettait pas
qu'on dérangeât l'ordre immuable des occupations ordinaires de la vie.
Il allait, à pas lents, vers son logis de rendez-vous, s'excitant
mentalement contre la Patronne: «Ah! je vais la recevoir d'une jolie
façon si elle n'a rien à me dire. Le français de Cambronne sera
académique auprès du mien. Je lui déclare que je ne fiche plus les
pieds chez elle, d'abord.»
Et il entra pour attendre Mme Walter.
Elle arriva presque aussitôt, et dès qu'elle l'eut aperçu:
--Ah! tu as reçu ma dépêche! Quelle chance!
Il avait pris un visage méchant:
--Parbleu, je l'ai trouvée au journal, au moment où je partais pour la
Chambre. Qu'est-ce que tu me veux encore?
Elle avait relevé sa voilette pour l'embrasser, et elle s'approchait
avec un air craintif et soumis de chienne souvent battue.
--Comme tu es cruel pour moi... Comme tu me parles durement...
Qu'est-ce que je t'ai fait? Tu ne te figures pas comme je souffre par
toi!
Il grogna:
--Tu ne vas pas recommencer?
Elle était debout tout près de lui, attendant un sourire, un geste pour
se jeter dans ses bras.
Elle murmura:
--Il ne fallait pas me prendre pour me traiter ainsi, il fallait me
laisser sage et heureuse, comme j'étais. Te rappelles-tu ce que tu me
disais dans l'église, et comme tu m'as fait entrer de force dans cette
maison. Et voilà maintenant comment tu me parles! comment tu me reçois!
Mon Dieu! mon Dieu! que tu me fais mal!
Il frappa du pied, et violemment:
--Ah! mais, zut! En voilà assez. Je ne peux pas te voir une minute
sans entendre cette chanson-là. On dirait vraiment que je t'ai prise
à douze ans et que tu étais ignorante comme un ange. Non, ma chère,
rétablissons les faits, il n'y a pas eu détournement de mineure. Tu
t'es donnée à moi, en plein âge de raison. Je t'en remercie, je t'en
suis infiniment reconnaissant, mais je ne suis pas tenu d'être attaché
à ta jupe jusqu'à la mort. Tu as un mari et j'ai une femme. Nous ne
sommes libres ni l'un ni l'autre. Nous nous sommes offert un caprice,
ni vu ni connu, c'est fini.
Elle dit:
--Oh! que tu es brutal! que tu es grossier! que tu es infâme! Non!
je n'étais plus une jeune fille, mais je n'avais jamais aimé, jamais
failli...
Il lui coupa la parole:
--Tu me l'as déjà répété vingt fois, je le sais. Mais tu avais eu deux
enfants... je ne t'ai donc pas déflorée...
Elle recula:
--Oh! Georges, c'est indigne!...
Et portant ses deux mains à sa poitrine, elle commença à suffoquer,
avec des sanglots qui lui montaient à la gorge.
Quand il vit les larmes arriver, il prit son chapeau sur le coin de la
cheminée:
--Ah! tu vas pleurer! Alors, bonsoir. C'est pour cette
représentation-là que tu m'avais fait venir?
Elle fit un pas afin de lui barrer la route et, tirant vivement son
mouchoir de sa poche, s'essuya les yeux d'un geste brusque. Sa voix
s'affermit sous l'effort de sa volonté, et elle dit, interrompue par un
chevrotement de douleur:
--Non... je suis venue pour... pour te donner une nouvelle... une
nouvelle politique... pour te donner le moyen de gagner cinquante mille
francs... ou même plus... si tu veux.
Il demanda, adouci tout à coup:
--Comment ça? Qu'est-ce que tu veux dire?
--J'ai surpris par hasard, hier soir, quelques mots de mon mari et de
Laroche. Ils ne se cachaient pas beaucoup devant moi, d'ailleurs. Mais
Walter recommandait au ministre de ne pas te mettre dans le secret
parce que tu dévoilerais tout.
Du Roy avait reposé son chapeau sur une chaise. Il attendait, très
attentif.
--Alors, qu'est-ce qu'il y a?
--Ils vont s'emparer du Maroc!
--Allons donc. J'ai déjeuné avec Laroche qui m'a presque dicté les
intentions du cabinet.
--Non, mon chéri, ils t'ont joué parce qu'ils ont peur qu'on connaisse
leur combinaison.
--Assieds-toi, dit Georges.
Et il s'assit lui-même sur un fauteuil. Alors elle attira par terre un
petit tabouret, et s'accroupit dessus, entre les jambes du jeune homme.
Elle reprit d'une voix câline:
--Comme je pense toujours à toi, je fais attention maintenant à tout ce
qu'on chuchote autour de moi.
Et elle se mit, doucement, à lui expliquer comment elle avait deviné
depuis quelque temps qu'on préparait quelque chose à son insu, qu'on se
servait de lui en redoutant son concours.
Elle disait:
--Tu sais, quand on aime, on devient rusée.
Enfin, la veille, elle avait compris. C'était une grosse affaire, une
très grosse affaire préparée dans l'ombre. Elle souriait maintenant,
heureuse de son adresse; elle s'exaltait, parlant en femme de
financier, habituée à voir machiner les coups de bourse, les évolutions
des valeurs, les accès de hausse et de baisse ruinant en deux heures de
spéculation des milliers de petits bourgeois, de petits rentiers, qui
ont placé leurs économies sur des fonds garantis par des noms d'hommes
honorés, respectés, hommes politiques ou hommes de banque.
Elle répétait:
--Oh! c'est très fort ce qu'ils ont fait. Très fort. C'est Walter qui
a tout mené d'ailleurs, et il s'y entend. Vraiment, c'est de premier
ordre.
Il s'impatientait de ces préparations.
--Voyons, dis vite.
--Eh bien! voilà. L'expédition de Tanger était décidée entre eux dès le
jour où Laroche a pris les affaires étrangères; et, peu à peu, ils ont
racheté tout l'emprunt du Maroc qui était tombé à soixante-quatre ou
cinq francs. Ils l'ont racheté très habilement, par le moyen d'agents
suspects, véreux, qui n'éveillaient aucune méfiance. Ils ont roulé même
les Rothschild, qui s'étonnaient de voir toujours demander du marocain.
On leur a répondu en nommant les intermédiaires, tous tarés, tous à
la côte. Ça a tranquillisé la grande banque. Et puis maintenant on
va faire l'expédition, et dès que nous serons là-bas, l'État français
garantira la dette. Nos amis auront gagné cinquante ou soixante
millions. Tu comprends aussi comme on a peur de tout le monde, peur de
la moindre indiscrétion.
Elle avait appuyé sa tête sur le gilet du jeune homme, et les bras
posés sur ses jambes, elle se serrait, se collait contre lui, sentant
bien qu'elle l'intéressait à présent, prête à tout faire, à tout
commettre, pour une caresse, pour un sourire.
Il demanda:
--Tu es bien sûre?
Elle répondit avec confiance:
--Oh! je crois bien!
Il déclara:
--C'est très fort, en effet. Quant à ce salop de Laroche, en voilà un
que je repincerai. Oh! le gredin! qu'il prenne garde à lui!... qu'il
prenne garde à lui... Sa carcasse de ministre me restera entre les
doigts!
Puis il se remit à réfléchir, et il murmura:
--Il faudrait pourtant profiter de ça.
--Tu peux encore acheter de l'emprunt, dit-elle. Il n'est qu'à
soixante-douze francs.
Il reprit:
--Oui, mais je n'ai pas d'argent disponible.
Elle leva les yeux vers lui, des yeux pleins de supplication.
--J'y ai pensé, mon chat, et si tu étais bien gentil, bien gentil, si
tu m'aimais un peu, tu me laisserais t'en prêter.
Il répondit brusquement, presque durement:
--Quant à ça, non, par exemple.
Elle murmura, d'une voix implorante:
--Écoute, il y a une chose que tu peux faire sans emprunter de
l'argent. Je voulais en acheter pour dix mille francs de cet emprunt,
moi, pour me créer une petite cassette. Eh bien! j'en prendrai pour
vingt mille! Tu te mets de moitié. Tu comprends bien que je ne vais pas
rembourser ça à Walter. Il n'y a donc rien à payer pour le moment. Si
ça réussit, tu gagnes soixante-dix mille francs. Si ça ne réussit pas,
tu me devras dix mille francs que tu me payeras à ton gré.
Il dit encore:
--Non, je n'aime guère ces combinaisons-là.
Alors elle raisonna pour le décider, elle lui prouva qu'il engageait
en réalité dix mille francs sur parole, qu'il courait des risques, par
conséquent, qu'elle ne lui avançait rien puisque les déboursés étaient
faits par la Banque Walter.
Elle lui démontra, en outre, que c'était lui qui avait mené, dans _la
Vie Française_, toute la campagne politique qui rendait possible cette
affaire, qu'il serait bien naïf en n'en profitant pas.
Il hésitait encore. Elle ajouta:
--Mais songe donc qu'en réalité c'est Walter qui te les avance, ces dix
mille francs, et que tu lui as rendu des services qui valent plus que
ça.
--Eh bien! soit, dit-il. Je me mets de moitié avec toi. Si nous
perdons, je te rembourserai dix mille francs.
Elle fut si contente qu'elle se releva, saisit à deux mains sa tête et
se mit à l'embrasser avidement.
Il ne se défendit point d'abord, puis comme elle s'enhardissait,
l'étreignant et le dévorant de caresses, il songea que l'autre allait
venir tout à l'heure et que s'il faiblissait il perdrait du temps, et
laisserait aux bras de la vieille une ardeur qu'il valait mieux garder
pour la jeune.
Alors il la repoussa doucement:
--Voyons, sois sage, dit-il.
Elle le regarda avec des yeux désolés:
--Oh! Georges. Je ne peux même plus t'embrasser.
Il répondit:
--Non, pas aujourd'hui. J'ai un peu de migraine, et cela me fait mal.
Alors elle se rassit, docile, entre ses jambes. Elle demanda:
--Veux-tu venir dîner demain à la maison? Quel plaisir tu me ferais!
Il hésita, puis n'osa point refuser.
--Mais oui, certainement.
--Merci, mon chéri.
Elle frottait lentement sa joue sur la poitrine du jeune homme, d'un
mouvement câlin et régulier, et un de ses longs cheveux noirs se prit
dans le gilet. Elle s'en aperçut, et une idée folle lui traversa
l'esprit, une de ces idées superstitieuses qui sont souvent toute la
raison des femmes. Elle se mit à enrouler tout doucement ce cheveu
autour du bouton. Puis elle en attacha un autre au bouton suivant, un
autre encore à celui du dessus. A chaque bouton elle en nouait un.
Il allait les arracher tout à l'heure, en se levant. Il lui ferait mal,
quel bonheur! Et il emporterait quelque chose d'elle, sans le savoir,
il emporterait une petite mèche de sa chevelure, dont il n'avait jamais
demandé. C'était un lien par lequel elle l'attachait, un lien secret,
invisible! un talisman qu'elle laissait sur lui. Sans le vouloir, il
penserait à elle, il rêverait d'elle, il l'aimerait un peu plus le
lendemain.
Il dit tout à coup:
--Il va falloir que je te quitte parce qu'on m'attend à la Chambre pour
la fin de la séance. Je ne puis manquer aujourd'hui.
Elle soupira:
--Oh! déjà.
Puis, résignée:
--Va, mon chéri, mais tu viendras dîner demain.
Et, brusquement, elle s'écarta. Ce fut sur sa tête une douleur courte
et vive comme si on lui eût piqué la peau avec des aiguilles. Son
cœur battait; elle était contente d'avoir souffert un peu par lui.
--Adieu! dit-elle.
Il la prit dans ses bras avec un sourire compatissant et lui baisa les
yeux froidement.
Mais elle, affolée par ce contact, murmura encore une fois: «Déjà!» Et
son regard suppliant montrait la chambre dont la porte était ouverte.
Il l'éloigna de lui, et d'un ton pressé:
--Il faut que je me sauve, je vais arriver en retard.
Alors elle lui tendit ses lèvres qu'il effleura à peine, et lui ayant
donné son ombrelle qu'elle oubliait, il reprit:
--Allons, allons, dépêchons-nous, il est plus de trois heures.
Elle sortit devant lui; elle répétait:
--Demain, sept heures.
Il répondit:
--Demain, sept heures.
Ils se séparèrent. Elle tourna à droite, et lui à gauche.
Du Roy remonta jusqu'au boulevard extérieur. Puis, il redescendit le
boulevard Malesherbes, qu'il se mit à suivre, à pas lents. En passant
devant un pâtissier, il aperçut des marrons glacés dans une coupe de
cristal, et il pensa: «Je vais en rapporter une livre pour Clotilde.»
Il acheta un sac de ces fruits sucrés qu'elle aimait à la folie.
A quatre heures, il était rentré pour attendre sa jeune maîtresse.
Elle vint un peu en retard parce que son mari était arrivé pour huit
jours. Elle demanda:
--Peux-tu venir dîner demain? Il serait enchanté de te voir.
--Non, je dîne chez le Patron. Nous avons un tas de combinaisons
politiques et financières qui nous occupent.
Elle avait enlevé son chapeau. Elle ôtait maintenant son corsage qui la
serrait trop.
Il lui montra le sac sur la cheminée:
--Je t'ai apporté des marrons glacés.
Elle battit des mains:
--Quelle chance! comme tu es mignon.
Elle les prit, en goûta un, et déclara:
--Ils sont délicieux. Je sens que je n'en laisserai pas un seul.
Puis elle ajouta en regardant Georges avec une gaieté sensuelle:
--Tu caresses donc tous mes vices?
Elle mangeait lentement les marrons et jetait sans cesse un coup
d'œil au fond du sac comme pour voir s'il en restait toujours.
Elle dit:
--Tiens, assieds-toi dans le fauteuil, je vais m'accroupir entre tes
jambes pour grignoter mes bonbons. Je serai très bien.
Il sourit, s'assit, et la prit entre ses cuisses ouvertes comme il
tenait tout à l'heure Mme Walter.
Elle levait la tête vers lui pour lui parler, et disait, la bouche
pleine:
--Tu ne sais pas, mon chéri, j'ai rêvé de toi, j'ai rêvé que nous
faisions un grand voyage, tous les deux, sur un chameau. Il avait deux
bosses, nous étions à cheval chacun sur une bosse, et nous traversions
le désert. Nous avions emporté des sandwichs dans un papier et du vin
dans une bouteille et nous faisions la dînette sur nos bosses. Mais
ça m'ennuyait parce que nous ne pouvions pas faire autre chose; nous
étions trop loin l'un de l'autre, et moi je voulais descendre.
Il répondit:
--Moi aussi je veux descendre.
Il riait, s'amusant de l'histoire, il la poussait à dire des bêtises,
à bavarder, à raconter tous ces enfantillages, toutes ces niaiseries
tendres que débitent les amoureux. Ces gamineries, qu'il trouvait
gentilles dans la bouche de Mme de Marelle, l'auraient exaspéré dans
celle de Mme Walter.
Clotilde l'appelait aussi: «Mon chéri, mon petit, mon chat.» Ces mots
lui semblaient doux et caressants. Dits par l'autre tout à l'heure ils
l'irritaient et l'écœuraient. Car les paroles d'amour, qui sont
toujours les mêmes, prennent le goût des lèvres dont elles sortent.
Mais il pensait, tout en s'égayant de ces folies, aux soixante-dix
mille francs qu'il allait gagner, et, brusquement, il arrêta, avec deux
petits coups de doigt sur la tête, le verbiage de son amie:
--Écoute, ma chatte. Je vais te charger d'une commission pour ton
mari. Dis-lui, de ma part, d'acheter, demain, pour dix mille francs
d'emprunt du Maroc qui est à soixante-douze; et je lui promets qu'il
aura gagné de soixante à quatre-vingt mille francs avant trois
mois. Recommande-lui le silence absolu. Dis-lui, de ma part, que
l'expédition de Tanger est décidée et que l'État français va garantir
la dette marocaine. Mais ne te coupe pas avec d'autres. C'est un secret
d'État que je te confie-là.
Elle l'écoutait, sérieuse. Elle murmura:
--Je te remercie. Je préviendrai mon mari dès ce soir. Tu peux compter
sur lui; il ne parlera pas. C'est un homme très sûr. Il n'y aucun
danger.
Mais elle avait mangé tous les marrons. Elle écrasa le sac entre ses
mains et le jeta dans la cheminée. Puis elle dit:
--Allons nous coucher.
Et sans se lever elle commença à déboutonner le gilet de Georges.
Tout à coup elle s'arrêta, et tirant entre deux doigts un long cheveu
pris dans une boutonnière, elle se mit à rire:
--Tiens tu as emporté un cheveu de Madeleine. En voilà un mari fidèle!
Puis, redevenue sérieuse, elle examina longuement sur sa main
l'imperceptible fil qu'elle avait trouvé et elle murmura:
--Ce n'est pas de Madeleine, il est brun.
Il sourit:
--Il vient probablement de la femme de chambre.
Mais elle inspectait le gilet avec une attention de policier, et elle
cueillit un second cheveu enroulé autour d'un bouton; puis elle en
aperçut un troisième; et, pâlie, tremblant un peu, elle s'écria:
--Oh! tu as couché avec une femme qui t'a mis des cheveux à tous tes
boutons.
Il s'étonnait, il balbutiait:
--Mais non. Tu es folle...
Soudain il se rappela, comprit, se troubla d'abord, puis nia en
ricanant, pas fâché au fond qu'elle le soupçonnât d'avoir des bonnes
fortunes.
Elle cherchait toujours et toujours trouvait des cheveux qu'elle
déroulait d'un mouvement rapide et jetait ensuite sur le tapis.
Elle avait deviné, avec son instinct rusé de femme, et elle balbutiait,
furieuse, rageant et prête à pleurer:
--Elle t'aime, celle-là... et elle a voulu te faire emporter quelque
chose d'elle... Oh! que tu es traître...
Mais elle poussa un cri, un cri strident de joie nerveuse:
--Oh!... oh!... c'est une vieille... voilà un cheveu blanc... Ah! tu
prends des vieilles femmes maintenant... Est-ce qu'elles te payent...
Ah! tu en es aux vieilles femmes... Alors tu n'as plus besoin de moi...
garde l'autre...
Elle se leva, courut à son corsage jeté sur une chaise et le remit
rapidement.
Il voulait la retenir, honteux et balbutiant:
--Mais non... Clo... tu es stupide... je ne sais pas ce que c'est...
écoute... reste... voyons... reste...
Elle répétait:
--Garde ta vieille femme... garde-la... fais-toi faire une bague avec
ses cheveux... avec ses cheveux blancs... Tu en as assez pour ça...
Avec des gestes brusques et prompts elle s'était habillée, recoiffée et
voilée; et comme il voulait la saisir elle lui lança, à toute volée, un
soufflet par la figure. Pendant qu'il demeurait étourdi, elle ouvrit la
porte et s'enfuit.
Dès qu'il fut seul, une rage furieuse le saisit contre cette vieille
rosse de mère Walter. Ah! il allait l'envoyer coucher, celle-là, et
durement.
Il bassina avec de l'eau sa joue rouge. Puis il sortit à son tour, en
méditant sa vengeance. Cette fois il ne pardonnerait point. Ah! mais
non!
Il descendit jusqu'au boulevard, et flânant, s'arrêta devant la
boutique d'un bijoutier pour regarder un chronomètre dont il avait
envie depuis longtemps, et qui valait dix-huit cents francs.
Il pensa, tout à coup, avec une secousse de joie au cœur: «Si je
gagne mes soixante-dix mille francs je pourrai me le payer.» Et il se
mit à rêver à toutes les choses qu'il ferait avec ces soixante-dix
mille francs.
D'abord il serait nommé député. Et puis il achèterait son chronomètre,
et puis il jouerait à la Bourse, et puis encore... et puis encore...
Il ne voulait pas entrer au journal, préférant causer avec Madeleine
avant de revoir Walter et d'écrire son article; et il se mit en route
pour revenir chez lui.
Il atteignait la rue Drouot quand il s'arrêta net; il avait oublié
de prendre des nouvelles du comte de Vaudrec, qui demeurait
Chaussée-d'Antin. Il revint donc flânant toujours, pensant à mille
choses, dans une songerie heureuse, à des choses douces, à des choses
bonnes, à la fortune prochaine et aussi à cette crapule de Laroche et à
cette vieille teigne de Patronne. Il ne s'inquiétait point, d'ailleurs,
de la colère de Clotilde, sachant bien qu'elle pardonnerait vite.
Quand il demanda au concierge de la maison où demeurait le comte de
Vaudrec:
--Comment va M. de Vaudrec? on m'a appris qu'il était souffrant, ces
jours derniers.
L'homme répondit:
--M. le comte est très mal, monsieur. On croit qu'il ne passera pas la
nuit, la goutte est remontée au cœur.
Du Roy demeura tellement effaré qu'il ne savait plus ce qu'il
devait faire! Vaudrec mourant! Des idées confuses passaient en lui,
nombreuses, troublantes, qu'il n'osait point s'avouer à lui-même.
Il balbutia: «Merci... je reviendrai...» sans comprendre ce qu'il
disait.
Puis il sauta dans un fiacre et se fit conduire chez lui.
Sa femme était rentrée. Il pénétra dans sa chambre essoufflé et lui
annonça tout de suite:
--Tu ne sais pas? Vaudrec est mourant!
Elle était assise et lisait une lettre. Elle leva les yeux et trois
fois de suite répéta:
--Hein? Tu dis?... tu dis?... tu dis?...
--Je te dis que Vaudrec est mourant d'une attaque de goutte remontée au
cœur.
Puis il ajouta:
--Qu'est-ce que tu comptes faire?
Elle s'était dressée, livide, les joues secouées d'un tremblement
nerveux, puis elle se mit à pleurer affreusement, en cachant sa
figure dans ses mains. Elle demeurait debout secouée par des sanglots,
déchirée par le chagrin.
Mais soudain elle dompta sa douleur, et, s'essuyant les yeux:
--J'y... j'y vais... ne t'occupe pas de moi... je ne sais pas à quelle
heure je reviendrai... ne m'attends point...
Il répondit:
--Très bien. Va.
Ils se serrèrent la main, et elle partit si vite qu'elle oublia de
prendre ses gants.
Georges, ayant dîné seul, se mit à écrire son article. Il le fit
exactement selon les intentions du ministre, laissant entendre aux
lecteurs que l'expédition du Maroc n'aurait pas lieu. Puis il le porta
au journal, causa quelques instants avec le Patron et repartit en
fumant, le cœur léger sans qu'il comprît pourquoi.
Sa femme n'était pas rentrée. Il se coucha et s'endormit.
Madeleine revint vers minuit. Georges, réveillé brusquement, s'était
assis dans son lit.
Il demanda:
--Eh bien?
Il ne l'avait jamais vue si pâle et si émue. Elle murmura:
--Il est mort.
--Ah! Et... il ne t'a rien dit?
--Rien. Il avait perdu connaissance quand je suis arrivée.
Georges songeait. Des questions lui venaient aux lèvres qu'il n'osait
point faire.
--Couche-toi, dit-il.
Elle se déshabilla rapidement, puis se glissa auprès de lui.
Il reprit:
--Avait-il des parents à son lit de mort?
--Rien qu'un neveu.
--Ah! Le voyait-il souvent, ce neveu?
--Jamais. Ils ne s'étaient point rencontrés depuis dix ans.
--Avait-il d'autres parents?
--Non... Je ne crois pas.
--Alors... c'est ce neveu qui doit hériter?
--Je ne sais pas.
--Il était très riche, Vaudrec?
--Oui, très riche.
--Sais-tu ce qu'il avait à peu près?
--Non, pas au juste. Un ou deux millions, peut-être?
Il ne dit plus rien. Elle souffla la bougie. Et ils demeurèrent étendus
côte à côte dans la nuit, silencieux, éveillés et songeant.
Il n'avait plus envie de dormir. Il trouvait maigres maintenant les
soixante-dix mille francs promis par Mme Walter. Soudain il crut que
Madeleine pleurait. Il demanda pour s'en assurer:
--Dors-tu?
--Non.
Elle avait la voix mouillée et tremblante. Il reprit:
--J'ai oublié de te dire tantôt que ton ministre nous a fichus dedans.
--Comment ça?
Et il lui conta, tout au long, avec tous les détails, la combinaison
préparée entre Laroche et Walter.
Quand il eut fini, elle demanda:
--Comment sais-tu ça?
Il répondit:
--Tu me permettras de ne point te le dire. Tu as tes procédés
d'information que je ne pénètre point. J'ai les miens que je désire
garder. Je réponds en tout cas de l'exactitude de mes renseignements.
Alors elle murmura:
--Oui, c'est possible... Je me doutais qu'ils faisaient quelque chose
sans nous.
Mais Georges, que le sommeil ne gagnait pas, s'était rapproché de sa
femme, et, doucement, il lui baisa l'oreille. Elle le repoussa avec
vivacité:
--Je t'en prie, laisse-moi tranquille, n'est-ce pas? Je ne suis point
d'humeur à batifoler.
Il se retourna, résigné, vers le mur, et ayant fermé les yeux, il finit
par s'endormir.