IV

LA place de la Trinité était presque déserte, sous un éclatant soleil

de juillet. Une chaleur pesante écrasait Paris, comme si l'air de

là-haut, alourdi, brûlé, était retombé sur la ville, de l'air épais et

cuisant qui faisait mal dans la poitrine.

Les chutes d'eau, devant l'église, tombaient mollement. Elles

semblaient fatiguées de couler, lasses et molles aussi, et le liquide

du bassin où flottaient des feuilles et des bouts de papier avait l'air

un peu verdâtre, épais et glauque.

Un chien, ayant sauté par-dessus le rebord de pierre, se baignait dans

cette onde douteuse. Quelques personnes assises sur les bancs du petit

jardin rond qui contourne le portail, regardaient cette bête avec envie.

Du Roy tira sa montre. Il n'était encore que trois heures. Il avait

trente minutes d'avance.

Il riait en pensant à ce rendez-vous. «Les églises lui sont bonnes à

tous les usages, se disait-il. Elles la consolent d'avoir épousé un

juif, lui donnent une attitude de protestation dans le monde politique,

une allure comme il faut dans le monde distingué, et un abri pour ses

rencontres galantes. Ce que c'est que l'habitude de se servir de la

religion comme on se sert d'un en-tout-cas. S'il fait beau, c'est une

canne; s'il fait du soleil, c'est une ombrelle; s'il pleut, c'est un

parapluie, et, si on ne sort pas, on le laisse dans l'antichambre. Et

elles sont des centaines comme ça, qui se fichent du bon Dieu comme

d'une guigne, mais qui ne veulent pas qu'on en dise du mal et qui le

prennent à l'occasion pour entremetteur. Si on leur proposait d'entrer

dans un hôtel meublé, elles trouveraient cela une infamie, et il leur

semble tout simple de filer l'amour au pied des autels.»

Il marchait lentement le long du bassin; puis il regarda l'heure de

nouveau à l'horloge du clocher, qui avançait de deux minutes sur sa

montre. Elle indiquait trois heures cinq.

Il jugea qu'il serait encore mieux dedans; et il entra.

Une fraîcheur de cave le saisit; il l'aspira avec bonheur, puis il fit

le tour de la nef pour bien connaître l'endroit.

Une autre marche régulière, interrompue parfois, puis recommençant,

répondait, au fond du vaste monument, au bruit de ses pieds qui montait

sonore sous la haute voûte. La curiosité lui vint de connaître ce

promeneur. Il le chercha. C'était un gros monsieur chauve, qui allait

le nez en l'air, le chapeau derrière le dos.

De place en place, une vieille femme agenouillée priait, la figure dans

ses mains.

Une sensation de solitude, de désert, de repos, saisissait l'esprit. La

lumière, nuancée par les vitraux, était douce aux yeux.

Du Roy trouva qu'il faisait «rudement bon» là dedans.

Il revint près de la porte, et regarda de nouveau sa montre. Il n'était

encore que trois heures quinze. Il s'assit à l'entrée de l'allée

principale, en regrettant qu'on ne pût pas fumer une cigarette. On

entendait toujours, au bout de l'église, près du chœur, la promenade

lente du gros monsieur.

Quelqu'un entra. Georges se retourna brusquement. C'était une femme du

peuple, en jupe de laine, une pauvre femme, qui tomba à genoux près de

la première chaise, et resta immobile, les doigts croisés, le regard

au ciel, l'âme envolée dans la prière.

Du Roy la regardait avec intérêt, se demandant quel chagrin, quelle

douleur, quel désespoir pouvaient broyer ce cœur infime. Elle

crevait de misère; c'était visible. Elle avait peut-être encore un mari

qui la tuait de coups ou bien un enfant mourant.

Il murmurait mentalement: «Les pauvres êtres. Y en a-t-il qui souffrent

pourtant.» Et une colère lui vint contre l'impitoyable nature. Puis

il réfléchit que ces gueux croyaient au moins qu'on s'occupait d'eux

là-haut et que leur état civil se trouvait inscrit sur les registres du

ciel avec la balance de la dette et de l'avoir.--Là-haut.--Où donc?

Et Du Roy, que le silence de l'église poussait aux vastes rêves,

jugeant d'une pensée la création, prononça, du bout des lèvres: «Comme

c'est bête tout ça.»

Un bruit de robe le fit tressaillir. C'était elle.

Il se leva, s'avança vivement. Elle ne lui tendit pas la main, et

murmura, à voix basse:

--Je n'ai que peu d'instants. Il faut que je rentre, mettez-vous à

genoux, près de moi, pour qu'on ne nous remarque pas.

Et elle s'avança dans la grande nef, cherchant un endroit convenable et

sûr, en femme qui connaît bien la maison. Sa figure était cachée par

un voile épais, et elle marchait à pas sourds qu'on entendait à peine.

Quand elle fut arrivée près du chœur, elle se retourna et marmotta,

de ce ton toujours mystérieux qu'on garde dans les églises:

--Les bas-côtés vaudront mieux. On est trop en vue par ici.

Elle salua le Tabernacle du maître-autel d'une grande inclinaison de

tête, renforcée d'une légère révérence, et elle tourna à droite, revint

un peu vers l'entrée, puis, prenant une résolution, elle s'empara d'un

prie-Dieu et s'agenouilla.

Georges prit possession du prie-Dieu voisin, et, dès qu'ils furent

immobiles, dans l'attitude de l'oraison:

--Merci, merci, dit-il. Je vous adore. Je voudrais vous le dire

toujours, vous raconter comment j'ai commencé à vous aimer,

comment j'ai été séduit la première fois que je vous ai vue... Me

permettrez-vous, un jour, de vider mon cœur, de vous exprimer tout

cela?

Elle l'écoutait dans une attitude de méditation profonde, comme si elle

n'eût rien entendu. Elle répondit entre ses doigts:

--Je suis folle de vous laisser me parler ainsi, folle d'être venue,

folle de faire ce que je fais, de vous laisser croire que cette...

cette... cette aventure peut avoir une suite. Oubliez cela, il le faut,

et ne m'en reparlez jamais.

Elle attendit. Il cherchait une réponse, des mots décisifs, passionnés,

mais ne pouvant joindre le geste aux paroles, son action se trouvait

paralysée.

Il reprit:

--Je n'attends rien... je n'espère rien. Je vous aime. Quoi que

vous fassiez, je vous le répéterai si souvent, avec tant de force

et d'ardeur, que vous finirez bien par le comprendre. Je veux faire

pénétrer en vous ma tendresse, vous la verser dans l'âme, mot par mot,

heure par heure, jour par jour, de sorte qu'enfin elle vous imprègne

comme une liqueur tombée goutte à goutte, qu'elle vous adoucisse, vous

amollisse et vous force, plus tard, à me répondre: «Moi aussi, je vous

aime.»

Il sentait trembler son épaule contre lui et sa gorge palpiter; et elle

balbutia, très vite:

--Moi aussi, je vous aime.

Il eut un sursaut, comme si un grand coup lui fût tombé sur la tête, et

il soupira: «Oh! mon Dieu!...»

Elle reprit, d'une voix haletante:

--Est-ce que je devrais vous dire cela? Je me sens coupable et

méprisable... moi... qui ai deux filles... mais je ne peux pas... je ne

peux pas... Je n'aurais pas cru... je n'aurais jamais pensé... c'est

plus fort... plus fort que moi. Écoutez... écoutez... je n'ai jamais

aimé... que vous... je vous le jure. Et je vous aime depuis un an, en

secret, dans le secret de mon cœur. Oh! j'ai souffert, allez, et

lutté, je ne peux plus, je vous aime...

Elle pleurait dans ses doigts croisés sur son visage, et tout son corps

frémissait, secoué par la violence de son émotion.

Georges murmura:

--Donnez-moi votre main, que je la touche, que je la presse...

Elle ôta lentement sa main de sa figure. Il vit sa joue toute mouillée,

et une goutte d'eau prête à tomber encore au bord des cils.

Il avait pris cette main, il la serrait:

--Oh! comme je voudrais boire vos larmes.

Elle dit d'une voix basse et brisée, qui ressemblait à un gémissement:

--N'abusez pas de moi... je me suis perdue!

Il eut envie de sourire. Comment aurait-il abusé d'elle en ce lieu?

Il posa sur son cœur la main qu'il tenait, en demandant: «Le

sentez-vous battre?» Car il était à bout de phrases passionnées.

Mais, depuis quelques instants, le pas régulier du promeneur se

rapprochait. Il avait fait le tour des autels, et il redescendait, pour

la seconde fois au moins, par la petite nef de droite. Quand Mme Walter

l'entendit tout près du pilier qui la cachait, elle arracha ses doigts

de l'étreinte de Georges, et, de nouveau, se couvrit la figure.

Et ils restèrent tous deux immobiles, agenouillés comme s'ils eussent

adressé ensemble au ciel des supplications ardentes. Le gros monsieur

passa près d'eux, leur jeta un regard indifférent, et s'éloigna vers le

bas de l'église en tenant toujours son chapeau dans son dos.

Mais Du Roy, qui songeait à obtenir un rendez-vous ailleurs qu'à la

Trinité, murmura:

--Où vous verrai-je demain?

Elle ne répondit pas. Elle semblait inanimée, changée en statue de la

Prière.

Il reprit:

--Demain, voulez-vous que je vous retrouve au parc Monceau?

Elle tourna vers lui sa face redécouverte, une face livide, crispée par

une souffrance affreuse, et, d'une voix saccadée:

--Laissez-moi... laissez-moi, maintenant... allez-vous-en...

allez-vous-en... seulement cinq minutes... je souffre trop, près de

vous... je veux prier... je ne peux pas... allez-vous-en... laissez-moi

prier... seule... cinq minutes... je ne peux pas... laissez-moi

implorer Dieu... qu'il me pardonne... qu'il me sauve... laissez-moi...

cinq minutes...

Elle avait un visage tellement bouleversé, une figure si douloureuse,

qu'il se leva sans dire un mot, puis, après un peu d'hésitation, il

demanda:

--Je reviendrai tout à l'heure?

Elle fit un signe de tête, qui voulait dire: «Oui, tout à l'heure.» Et

il remonta vers le chœur.

Alors, elle tenta de prier. Elle fit un effort d'invocation surhumaine

pour appeler Dieu, et, le corps vibrant, l'âme éperdue, elle cria:

«Pitié!» vers le ciel.

Elle fermait ses yeux avec rage pour ne plus voir celui qui venait de

s'en aller! Elle le chassait de sa pensée, elle se débattait contre

lui, mais au lieu de l'apparition céleste attendue dans la détresse

de son cœur, elle apercevait toujours la moustache frisée du jeune

homme.

Depuis un an, elle luttait ainsi tous les jours, tous les soirs, contre

cette obsession grandissante, contre cette image, qui hantait ses

rêves, qui hantait sa chair, et troublait ses nuits. Elle se sentait

prise comme une bête dans un filet, liée, jetée entre les bras de ce

mâle qui l'avait vaincue, conquise, rien que par le poil de sa lèvre et

par la couleur de ses yeux.

Et maintenant, dans cette église, tout près de Dieu, elle se sentait

plus faible, plus abandonnée, plus perdue encore que chez elle. Elle

ne pouvait plus prier, elle ne pouvait penser qu'à lui. Elle souffrait

déjà qu'il se fût éloigné. Elle luttait cependant en désespérée, elle

se défendait, appelait du secours de toute la force de son âme. Elle

eût voulu mourir, plutôt que de tomber ainsi, elle qui n'avait point

failli. Elle murmurait des paroles éperdues de supplication; mais elle

écoutait le pas de Georges s'affaiblir dans le lointain des voûtes.

Elle comprit que c'était fini, que la lutte était inutile! Elle ne

voulait pas céder pourtant; et elle fut saisie par une de ces crises

d'énervement qui jettent les femmes, palpitantes, hurlantes et tordues

sur le sol. Elle tremblait de tous ses membres, sentant bien qu'elle

allait tomber, se rouler entre les chaises en poussant des cris aigus.

Quelqu'un s'approchait d'une marche rapide. Elle tourna la tête.

C'était un prêtre. Alors elle se leva, courut à lui en tendant ses

mains jointes, et elle balbutia:

--Oh! sauvez-moi! sauvez-moi!

Il s'arrêta, surpris:

--Qu'est-ce que vous désirez, madame?

--Je veux que vous me sauviez. Ayez pitié de moi. Si vous ne venez pas

à mon aide, je suis perdue.

Il la regardait, se demandant si elle n'était pas folle. Il reprit:

--Que puis-je faire pour vous?

C'était un jeune homme, grand, un peu gras, aux joues pleines et

tombantes, teintées de noir par la barbe rasée avec soin, un beau

vicaire de ville, de quartier opulent, habitué aux riches pénitentes.

--Recevez ma confession, dit-elle, et conseillez-moi, soutenez-moi,

dites-moi ce qu'il faut faire!

Il répondit:

--Je confesse tous les samedis, de trois heures à six heures.

Ayant saisi son bras, elle le serrait en répétant:

--Non! non! non! tout de suite! tout de suite! Il le faut! Il est là!

dans cette église! Il m'attend.

Le prêtre demanda:

--Qui est-ce qui vous attend?

--Un homme... qui va me perdre... qui va me prendre, si vous ne me

sauvez pas... Je ne peux plus le fuir... Je suis trop faible... trop

faible... si faible... si faible!...

Elle s'abattit à ses genoux, et sanglotant:

--Oh! ayez pitié de moi, mon père! Sauvez-moi, au nom de Dieu,

sauvez-moi!

Elle le tenait par sa robe noire pour qu'il ne pût s'échapper; et lui,

inquiet, regardait de tous les côtés, si quelque œil malveillant ou

dévot ne voyait point cette femme tombée à ses pieds.

Comprenant, enfin, qu'il ne lui échapperait pas:

--Relevez-vous, dit-il, j'ai justement sur moi la clef du confessionnal.

Et fouillant dans sa poche, il en tira un anneau garni de clefs, puis

il en choisit une, et il se dirigea, d'un pas rapide, vers les petites

cabanes de bois, sorte de boîtes aux ordures de l'âme, où les croyants

vident leurs péchés.

Il entra par la porte du milieu qu'il referma sur lui, et Mme Walter,

s'étant jetée dans l'étroite case d'à côté, balbutia avec ferveur, avec

un élan passionné d'espérance:

--Bénissez-moi, mon père, parce que j'ai péché.

......................................................................

Du Roy, ayant fait le tour du chœur, descendit la nef de gauche. Il

arrivait au milieu quand il rencontra le gros monsieur chauve, allant

toujours de son pas tranquille, et il se demanda: «Qu'est-ce que ce

particulier-là peut bien faire ici?»

Le promeneur aussi avait ralenti sa marche et regardait Georges avec un

désir visible de lui parler. Quand il fut tout près, il salua, et très

poliment:

--Je vous demande pardon, monsieur, de vous déranger, mais

pourriez-vous me dire à quelle époque a été construit ce monument?

Du Roy répondit:

--Ma foi, je n'en sais trop rien, je pense qu'il y a vingt ans, ou

vingt-cinq ans. C'est, d'ailleurs, la première fois que j'y entre.

--Moi aussi. Je ne l'avais jamais vu.

Alors, le journaliste, qu'un intérêt gagnait, reprit:

--Il me semble que vous le visitez avec grand soin. Vous l'étudiez dans

ses détails.

L'autre, avec résignation:

--Je ne le visite pas, monsieur, j'attends ma femme qui m'a donné

rendez-vous ici, et qui est fort en retard.

Puis il se tut, et après quelques secondes:

--Il fait rudement chaud, dehors.

Du Roy le considérait, lui trouvant une bonne tête, et, tout à coup, il

s'imagina qu'il ressemblait à Forestier.

--Vous êtes de la province? dit-il.

--Oui. Je suis de Rennes. Et vous, monsieur, c'est par curiosité que

vous êtes entré dans cette église?

--Non. J'attends une femme, moi.

Et l'ayant salué, le journaliste s'éloigna, le sourire aux lèvres.

En approchant de la grande porte, il revit la pauvresse, toujours à

genoux et priant toujours. Il pensa: «Cristi! elle a l'invocation

tenace.» Il n'était plus ému, il ne la plaignait plus.

Il passa, et, doucement, se mit à remonter la nef de droite pour

retrouver Mme Walter.

Il guettait de loin la place où il l'avait laissée, s'étonnant de

ne pas l'apercevoir. Il crut s'être trompé de pilier, alla jusqu'au

dernier, et revint ensuite. Elle était donc partie! Il demeurait

surpris et furieux. Puis il s'imagina qu'elle le cherchait, et il refit

le tour de l'église. Ne l'ayant point trouvée, il retourna s'asseoir

sur la chaise qu'elle avait occupée, espérant qu'elle l'y rejoindrait.

Et il attendit.

Bientôt un léger murmure de voix éveilla son attention. Il n'avait vu

personne dans ce coin de l'église. D'où venait donc ce chuchotement?

Il se leva pour chercher, et il aperçut, dans la chapelle voisine, les

portes du confessionnal. Un bout de robe sortait de l'une et traînait

sur le pavé. Il s'approcha pour examiner la femme. Il la reconnut. Elle

se confessait!...

Il sentit un désir violent de la prendre par les épaules et de

l'arracher de cette boîte. Puis il pensa: «Bah! c'est le tour du curé,

ce sera le mien demain.» Et il s'assit tranquillement en face des

guichets de la pénitence, attendant son heure, et ricanant, à présent,

de l'aventure.

Il attendit longtemps. Enfin, Mme Walter se releva, se retourna, le vit

et vint à lui. Elle avait un visage froid et sévère:

--Monsieur, dit-elle, je vous prie de ne pas m'accompagner, de ne pas

me suivre, et de ne plus venir, seul, chez moi. Vous ne seriez point

reçu. Adieu!

Et elle s'en alla, d'une démarche digne.

Il la laissa s'éloigner, car il avait pour principe de ne jamais forcer

les événements. Puis comme le prêtre, un peu troublé, sortait à son

tour de son réduit, il marcha droit à lui, et le regardant au fond des

yeux, il lui grogna dans le nez:

--Si vous ne portiez point une jupe, vous, quelle paire de soufflets

sur votre vilain museau.

Puis il pivota sur ses talons et sortit de l'église en sifflotant.

Debout sous le portail, le gros monsieur, le chapeau sur la tête et les

mains derrière le dos, las d'attendre, parcourait du regard la vaste

place et toutes les rues qui s'y rejoignent.

Quand Du Roy passa près de lui, ils se saluèrent.

Le journaliste, se trouvant libre, descendit à _la Vie Française_. Dès

l'entrée, il vit, à la mine affairée des garçons, qu'il se passait des

choses anormales, et il entra brusquement dans le cabinet du directeur.

Le père Walter, debout, nerveux, dictait un article par phrases

hachées, donnait, entre deux alinéas, des missions à ses reporters qui

l'entouraient, faisait des recommandations à Boisrenard, et décachetait

des lettres.

Quand Du Roy entra, le patron poussa un cri de joie:

--Ah! quelle chance, voilà Bel-Ami!

Il s'arrêta net, un peu confus, et s'excusa:

--Je vous demande pardon de vous avoir appelé ainsi, je suis très

troublé par les circonstances. Et puis, j'entends ma femme et mes

filles vous nommer «Bel-Ami» du matin au soir, et je finis par en

prendre moi-même l'habitude. Vous ne m'en voulez pas?

Georges riait:

--Pas du tout. Ce surnom n'a rien qui me déplaise.

Le père Walter reprit:

--Très bien, alors je vous baptise Bel-Ami, comme tout le monde. Eh

bien! voilà, nous avons de gros événements. Le ministère est tombé

sur un vote de trois cent dix voix contre cent deux. Nos vacances

sont encore remises, remises aux calendes grecques, et nous voici au

vingt-huit juillet. L'Espagne se fâche pour le Maroc, c'est ce qui a

jeté bas Durand de l'Aine et ses acolytes. Nous sommes dans le pétrin

jusqu'au cou. Marrot est chargé de former un nouveau cabinet. Il prend

le général Boutin d'Acre à la guerre et notre ami Laroche-Mathieu aux

affaires étrangères. Il garde lui-même le portefeuille de l'intérieur,

avec la présidence du Conseil. Nous allons devenir une feuille

officieuse. Je fais l'article de tête, une simple déclaration de

principes, en traçant leur voie aux ministres.

Le bonhomme sourit et reprit:

--La voie qu'ils comptent suivre, bien entendu. Mais il me faudrait

quelque chose d'intéressant sur la question du Maroc, une actualité,

une chronique à effet, à sensation, je ne sais quoi? Trouvez-moi ça,

vous.

Du Roy réfléchit une seconde, puis répondit:

--J'ai votre affaire. Je vous donne une étude sur la situation

politique de toute notre colonie africaine, avec la Tunisie à gauche,

l'Algérie au milieu, et le Maroc à droite, l'histoire des races qui

peuplent ce grand territoire, et le récit d'une excursion sur la

frontière marocaine jusqu'à la grande oasis de Figuig où aucun Européen

n'a pénétré et qui est la cause du conflit actuel. Ça vous va-t-il?

Le père Walter s'écria:

--Admirable! Et quel titre?

--_De Tunis à Tanger!_

--Superbe.

Et Du Roy s'en alla fouiller dans la collection de _la Vie Française_

pour retrouver son premier article: «Les Mémoires d'un chasseur

d'Afrique», qui, débaptisé, retapé et modifié, ferait admirablement

l'affaire, d'un bout à l'autre, puisqu'il y était question de politique

coloniale, de la population algérienne et d'une excursion dans la

province d'Oran.

En trois quarts d'heure, la chose fut refaite, rafistolée, mise au

point, avec une saveur d'actualité, et des louanges pour le nouveau

cabinet.

Le directeur, ayant lu l'article, déclara:

--C'est parfait... parfait... parfait. Vous êtes un homme précieux.

Tous mes compliments.

Et Du Roy rentra dîner, enchanté de sa journée, malgré l'échec de la

Trinité, car il sentait bien la partie gagnée.

Sa femme, fiévreuse, l'attendait. Elle s'écria en le voyant:

--Tu sais que Laroche est ministre des affaires étrangères.

--Oui, je viens même de faire un article sur l'Algérie à ce sujet.

--Quoi donc?

--Tu le connais, le premier que nous ayons écrit ensemble: «Les

Mémoires d'un chasseur d'Afrique», revu et corrigé pour la circonstance.

Elle sourit.

--Ah! oui, mais ça va très bien.

Puis après avoir songé quelques instants:

--J'y pense, cette suite que tu devais faire alors, et que tu as...

laissée en route. Nous pouvons nous y mettre à présent. Ça nous donnera

une jolie série bien en situation.

Il répondit en s'asseyant devant son potage:

--Parfaitement. Rien ne s'y oppose plus, maintenant que ce cocu de

Forestier est trépassé.

Elle répliqua vivement d'un ton sec, blessé:

--Cette plaisanterie est plus que déplacée, et je te prie d'y mettre un

terme. Voilà trop longtemps qu'elle dure.

Il allait riposter avec ironie; on lui apporta une dépêche contenant

cette seule phrase, sans signature: «J'avais perdu la tête.

Pardonnez-moi et venez demain, quatre heures, au parc Monceau.»

Il comprit, et, le cœur tout plein de joie, il dit à sa femme, en

glissant le papier bleu dans sa poche:

--Je ne le ferai plus, ma chérie. C'est bête. Je le reconnais.

Et il commença à dîner.

Tout en mangeant il se répétait ces quelques mots: «J'avais perdu la

tête, pardonnez-moi, et venez demain, quatre heures, au parc Monceau.»

Donc elle cédait. Cela voulait dire: «Je me rends, je suis à vous, où

vous voudrez, quand vous voudrez.»

Il se mit à rire. Madeleine demanda:

--Qu'est-ce que tu as?

--Pas grand'chose. Je pense à un curé que j'ai rencontré tantôt, et qui

avait une bonne binette.

Du Roy arriva juste à l'heure au rendez-vous du lendemain. Sur tous les

bancs du parc étaient assis des bourgeois accablés par la chaleur, et

des bonnes nonchalantes qui semblaient rêver pendant que les enfants se

roulaient dans le sable des chemins.

Il trouva Mme Walter dans la petite ruine antique où coule une source.

Elle faisait le tour du cirque étroit de colonnettes, d'un air inquiet

et malheureux.

Aussitôt qu'il l'eut saluée:

--Comme il y a du monde dans ce jardin! dit-elle.

Il saisit l'occasion:

--Oui, c'est vrai; voulez-vous venir autre part?

--Mais où?

--N'importe où, dans une voiture, par exemple. Vous baisserez le store

de votre côté, et vous serez bien à l'abri.

--Oui, j'aime mieux ça; ici je meurs de peur.

--Eh bien, vous allez me retrouver dans cinq minutes à la porte qui

donne sur le boulevard extérieur. J'y arriverai avec un fiacre.

Et il partit en courant.

Dès qu'elle l'eut rejoint et qu'elle eut bien voilé la vitre de son

côté, elle demanda:

--Où avez-vous dit au cocher de nous conduire?

Georges répondit:

--Ne vous occupez de rien, il est au courant.

Il avait donné à l'homme l'adresse de son appartement de la rue de

Constantinople.

Elle reprit:

--Vous ne vous figurez pas comme je souffre à cause de vous, comme je

suis tourmentée et torturée. Hier, j'ai été dure, dans l'église, mais

je voulais vous fuir à tout prix. J'ai tellement peur de me trouver

seule avec vous. M'avez-vous pardonnée?

Il lui serrait les mains:

--Oui, oui. Qu'est-ce que je ne vous pardonnerais pas, vous aimant

comme je vous aime?

Elle le regardait d'un air suppliant.

--Écoutez, il faut me promettre de me respecter... de ne pas... de ne

pas... autrement je ne pourrais plus vous revoir.

Il ne répondit point d'abord; il avait sous la moustache ce sourire fin

qui troublait les femmes. Il finit par murmurer:

--Je suis votre esclave.

Alors elle se mit à lui raconter comment elle s'était aperçue qu'elle

l'aimait en apprenant qu'il allait épouser Madeleine Forestier. Elle

donnait des détails, de petits détails de dates et des choses intimes.

Soudain elle se tut. La voiture venait de s'arrêter. Du Roy ouvrit la

portière.

--Où sommes-nous? dit-elle.

Il répondit:

--Descendez et entrez dans cette maison. Nous y serons plus tranquilles.

--Mais où sommes-nous?

--Chez moi. C'est mon appartement de garçon que j'ai repris... pour

quelques jours... pour avoir un coin où nous puissions nous voir.

Elle s'était cramponnée au capiton du fiacre, épouvantée à l'idée de ce

tête-à-tête, et elle balbutiait:

--Non, non, je ne veux pas! Je ne veux pas!

Il prononça d'une voix énergique:

--Je vous jure de vous respecter. Venez. Vous voyez bien qu'on nous

regarde, qu'on va se rassembler autour de nous. Dépêchez-vous...

dépêchez-vous... descendez.

Et il répéta:

--Je vous jure de vous respecter.

Un marchand de vin sur sa porte les regardait d'un air curieux. Elle

fut saisie de terreur et s'élança dans la maison.

Elle allait monter l'escalier. Il la retint par le bras:

--C'est ici, au rez-de-chaussée.

Et il la poussa dans son logis.

Dès qu'il eut refermé la porte, il la saisit comme une proie. Elle se

débattait, luttait, bégayait: «Oh! mon Dieu!... oh! mon Dieu!...»

Il lui baisait le cou, les yeux, les lèvres avec emportement, sans

qu'elle pût éviter ses caresses furieuses; et tout en le repoussant,

tout en fuyant sa bouche, elle lui rendait, malgré elle, ses baisers.

Tout d'un coup elle cessa de se débattre, et vaincue, résignée, se

laissa dévêtir par lui. Il enlevait une à une, adroitement et vite

toutes les parties de son costume, avec des doigts légers de femme de

chambre.

Elle lui avait arraché des mains son corsage pour se cacher la figure

dedans, et elle demeurait debout, toute blanche, au milieu de ses robes

abattues à ses pieds.

Il lui laissa ses bottines et l'emporta dans ses bras vers le lit.

Alors, elle lui murmura à l'oreille, d'une voix brisée: «Je vous

jure... je vous jure... que je n'ai jamais eu d'amant,» comme une jeune

fille aurait dit: «je vous jure que je suis vierge.»

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 13 · 第 31 / 55 题