Il réfléchit quelques secondes, puis il déclara avec gravité:
--Oui, c'est très bon.
Elle était enchantée et répétait:
--Duroy de Cantel, Duroy de Cantel, Mme Duroy de Cantel. C'est
excellent, excellent!
Elle ajouta, d'un air convaincu:
--Et vous verrez comme c'est facile à faire accepter par tout le monde.
Mais il faut saisir l'occasion. Car il serait trop tard ensuite. Vous
allez, dès demain, signer vos chroniques D. de Cantel, et vos échos
tout simplement Duroy. Ça se fait tous les jours dans la presse et
personne ne s'étonnera de vous voir prendre un nom de guerre. Au moment
de notre mariage, nous pourrons encore modifier un peu cela en disant
aux amis que vous aviez renoncé à votre _du_ par modestie, étant donnée
votre position, ou même sans rien dire du tout. Quel est le petit nom
de votre père?
--Alexandre.
Elle murmura deux ou trois fois de suite: «Alexandre, Alexandre», en
écoutant la sonorité des syllabes, puis elle écrivit sur une feuille
toute blanche:
«Monsieur et Madame Alexandre du Roy de Cantel ont l'honneur de vous
faire part du mariage de Monsieur Georges du Roy de Cantel, leur
fils, avec Madame Madeleine Forestier.»
Elle regardait son écriture d'un peu loin, ravie de l'effet, et elle
déclara:
--Avec un rien de méthode, on arrive à réussir tout ce qu'on veut.
Quand il se retrouva dans la rue, bien déterminé à s'appeler désormais
du Roy, et même du Roy de Cantel, il lui sembla qu'il venait de prendre
une importance nouvelle. Il marchait plus crânement, le front plus
haut, la moustache plus fière, comme doit marcher un gentilhomme. Il
sentait en lui une sorte d'envie joyeuse de raconter aux passants: «Je
m'appelle du Roy de Cantel.»
Mais à peine rentré chez lui, la pensée de Mme de Marelle l'inquiéta et
il lui écrivit aussitôt, afin de lui demander un rendez-vous pour le
lendemain. «Ça sera dur, pensait-il. Je vais recevoir une bourrasque de
premier ordre.»
Puis il en prit son parti avec l'insouciance naturelle qui lui faisait
négliger les choses désagréables de la vie, et il se mit à faire un
article fantaisiste sur les impôts nouveaux à établir afin de rassurer
l'équilibre du budget. Il y fit figurer la particule nobiliaire pour
cent francs par an, et les titres, depuis baron jusqu'à prince, pour
cinq cents jusqu'à cinq mille francs.
Et il signa: D. de Cantel.
Il reçut le lendemain un petit bleu de sa maîtresse annonçant qu'elle
arriverait à une heure.
Il l'attendit avec un peu de fièvre, résolu d'ailleurs à brusquer les
choses, à tout dire dès le début, puis, après la première émotion, à
argumenter avec sagesse pour lui démontrer qu'il ne pouvait pas rester
garçon indéfiniment, et que M. de Marelle s'obstinant à vivre, il avait
dû songer à une autre qu'elle pour en faire sa compagne légitime.
Il se sentait ému cependant. Quand il entendit le coup de sonnette, son
cœur se mit à battre.
Elle se jeta dans ses bras:
--Bonjour, Bel-Ami.
Puis, trouvant froide son étreinte, elle le considéra, et demanda:
--Qu'est-ce que tu as?
--Assieds-toi, dit-il. Nous allons causer sérieusement.
Elle s'assit sans ôter son chapeau, relevant seulement sa voilette
jusqu'au-dessus du front, et elle attendit.
Il avait baissé les yeux; il préparait son début. Il commença d'une
voix lente:
--Ma chère amie, tu me vois fort troublé, fort triste et fort
embarrassé de ce que j'ai à t'avouer. Je t'aime beaucoup, je t'aime
vraiment du fond du cœur, aussi la crainte de te faire de la peine
m'afflige-t-elle plus encore que la nouvelle que je vais t'apprendre.
Elle pâlissait, se sentant trembler, et elle balbutia:
--Qu'est-ce qu'il y a? Dis vite!
Il prononça d'un ton triste, mais résolu, avec cet accablement feint
dont on use pour annoncer les malheurs heureux:
--Il y a que je me marie.
Elle poussa un soupir de femme qui va perdre connaissance, un soupir
douloureux venu du fond de la poitrine, puis elle se mit à suffoquer,
sans pouvoir parler, tant elle haletait.
Voyant qu'elle ne disait rien, il reprit:
--Tu ne te figures pas combien j'ai souffert avant d'arriver à cette
résolution. Mais je n'ai ni situation ni argent. Je suis seul, perdu
dans Paris. Il me fallait auprès de moi quelqu'un qui fût surtout un
conseil, une consolation et un soutien. C'est une associée, une alliée
que j'ai cherchée et que j'ai trouvée!
Il se tut, espérant qu'elle répondrait, s'attendant à une colère
furieuse, à des violences, à des injures.
Elle avait appuyé une main sur son cœur comme pour le contenir et
elle respirait toujours par secousses pénibles qui lui soulevaient les
seins et lui remuaient la tête.
Il prit la main restée sur le bras du fauteuil; mais elle la retira
brusquement. Puis elle murmura comme tombée dans une sorte d'hébétude:
--Oh!... mon Dieu...
Il s'agenouilla devant elle, sans oser la toucher cependant, et
il balbutia, plus ému par ce silence qu'il ne l'eût été par des
emportements:
--Clo, ma petite Clo, comprends bien ma situation, comprends bien ce
que je suis. Oh! si j'avais pu t'épouser, toi, quel bonheur! Mais tu
es mariée. Que pouvais-je faire? Réfléchis, voyons! réfléchis! Il faut
que je me pose dans le monde, et je ne le puis pas faire tant que je
n'aurai pas d'intérieur. Si tu savais!... Il y a des jours où j'avais
envie de tuer ton mari...
Il parlait de sa voix douce, voilée, séduisante, une voix qui entrait
comme une musique dans l'oreille.
Il vit deux larmes grossir lentement dans les yeux fixes de sa
maîtresse, puis couler sur ses joues, tandis que deux autres se
formaient déjà au bord des paupières.
Il murmura:
--Oh! ne pleure pas, Clo, ne pleure pas, je t'en supplie. Tu me fends
le cœur.
Alors elle fit un effort, un grand effort pour être digne et fière; et
elle demanda avec ce ton chevrotant des femmes qui vont sangloter:
--Qui est-ce?
Il hésita une seconde, puis, comprenant qu'il le fallait:
--Madeleine Forestier.
Mme de Marelle tressaillit de tout son corps, puis elle demeura muette,
songeant avec une telle attention qu'elle paraissait avoir oublié qu'il
était à ses pieds.
Et deux gouttes transparentes se formaient sans cesse dans ses yeux,
tombaient, se reformaient encore.
Elle se leva. Duroy devina qu'elle allait partir sans lui dire un mot,
sans reproches et sans pardon; et il en fut blessé, humilié au fond de
l'âme. Voulant la retenir il saisit à pleins bras sa robe, enlaçant à
travers l'étoffe ses jambes rondes qu'il sentit se roidir pour résister.
Il suppliait:
--Je t'en conjure, ne t'en vas pas comme ça.
Alors elle le regarda, de haut en bas, elle le regarda avec cet œil
mouillé, désespéré, si charmant et si triste qui montre toute la
douleur d'un cœur de femme, et elle balbutia:
--Je n'ai... je n'ai rien à dire... je n'ai... rien à faire... Tu... tu
as raison... tu... tu... as bien choisi ce qu'il te fallait...
Et s'étant dégagée d'un mouvement en arrière, elle s'en alla, sans
qu'il tentât de la retenir plus longtemps.
Demeuré seul, il se releva, étourdi comme s'il avait reçu un horion sur
la tête; puis prenant son parti, il murmura:
--Ma foi, tant pis ou tant mieux. Ça y est... sans scène. J'aime autant
ça.
Et, soulagé d'un poids énorme, se sentant tout à coup libre, délivré, à
l'aise pour sa vie nouvelle, il se mit à boxer contre le mur en lançant
de grands coups de poing, dans une sorte d'ivresse de succès et de
force, comme s'il se fût battu contre la Destinée.
Quand Mme Forestier lui demanda:
--Vous avez prévenu Mme de Marelle?
Il répondit avec tranquillité:
--Mais oui...
Elle le fouillait de son œil clair.
--Et ça ne l'a pas émue?
--Mais non; pas du tout. Elle a trouvé ça très bien au contraire.
La nouvelle fut bientôt connue. Les uns s'étonnèrent, d'autres
prétendirent l'avoir prévu, d'autres encore sourirent en laissant
entendre que ça ne les surprenait point.
Le jeune homme qui signait maintenant D. de Cantel ses chroniques,
Duroy ses échos, et du Roy les articles politiques qu'il commençait à
donner de temps en temps, passait la moitié des jours chez sa fiancée
qui le traitait avec une familiarité fraternelle où entrait cependant
une tendresse vraie, mais cachée, une sorte de désir dissimulé comme
une faiblesse. Elle avait décidé que le mariage se ferait en grand
secret, en présence des seuls témoins, et qu'on partirait le soir
même pour Rouen. On irait le lendemain embrasser les vieux parents du
journaliste, et on demeurerait quelques jours auprès d'eux.
Duroy s'était efforcé de la faire renoncer à ce projet, mais n'ayant pu
y parvenir, il s'était soumis à la fin.
Donc, le 10 mai étant venu, les nouveaux époux, ayant jugé inutiles
les cérémonies religieuses, puisqu'ils n'avaient invité personne,
rentrèrent pour fermer leurs malles après un court passage à la mairie,
et ils prirent à la gare Saint-Lazare le train de six heures du soir
qui les emporta vers la Normandie.
Ils n'avaient guère échangé vingt paroles jusqu'au moment où ils se
trouvèrent seuls dans le wagon. Dès qu'ils se sentirent en route, ils
se regardèrent et se mirent à rire, pour cacher une certaine gêne,
qu'ils ne voulaient point laisser voir.
Le train traversait doucement la longue gare des Batignolles, puis il
franchit la plaine galeuse qui va des fortifications à la Seine.
Duroy et sa femme, de temps en temps, prononçaient quelques mots
inutiles, puis se tournaient de nouveau vers la portière.
Quand ils passèrent le pont d'Asnières une gaieté les saisit à la vue
de la rivière couverte de bateaux, de pêcheurs et de canotiers. Le
soleil, un puissant soleil de mai, répandait sa lumière oblique sur les
embarcations et sur le fleuve calme qui semblait immobile, sans courant
et sans remous, figé sous la chaleur et la clarté du jour finissant.
Une barque à voile, au milieu de la rivière, ayant tendu sur ses deux
bords deux grands triangles de toile blanche pour cueillir les moindres
souffles de brise, avait l'air d'un énorme oiseau prêt à s'envoler.
Duroy murmura:
--J'adore les environs de Paris, j'ai des souvenirs de fritures qui
sont les meilleurs de mon existence.
Elle répondit:
--Et les canots! Comme c'est gentil de glisser sur l'eau au coucher du
soleil!
Puis ils se turent comme s'ils n'avaient point osé continuer ces
épanchements sur leur vie passée, et ils demeurèrent muets, savourant
peut-être déjà la poésie des regrets.
Duroy, assis en face de sa femme, prit sa main et la baisa lentement.
--Quand nous serons revenus, dit-il, nous irons quelquefois dîner à
Chatou.
Elle murmura:
--Nous aurons tant de choses à faire!--sur un ton qui semblait
signifier: «Il faudra sacrifier l'agréable à l'utile.»
Il tenait toujours sa main, se demandant avec inquiétude par quelle
transition il arriverait aux caresses. Il n'eût point été troublé de
même devant l'ignorance d'une jeune fille; mais l'intelligence alerte
et rusée qu'il sentait en Madeleine rendait embarrassée son attitude.
Il avait peur de lui sembler niais, trop timide ou trop brutal, trop
lent ou trop prompt.
Il serrait cette main par petites pressions, sans qu'elle répondît à
son appel. Il dit:
--Ça me semble très drôle que vous soyez ma femme.
Elle parut surprise:
--Pourquoi ça?
--Je ne sais pas. Ça me semble drôle. J'ai envie de vous embrasser, et
je m'étonne d'en avoir le droit.
Elle lui tendit tranquillement sa joue, qu'il baisa comme il eût baisé
celle d'une sœur.
Il reprit:
--La première fois que je vous ai vue (vous savez bien, à ce dîner
où m'avait invité Forestier), j'ai pensé: «Sacristi, si je pouvais
découvrir une femme comme ça.» Eh bien! c'est fait. Je l'ai.
Elle murmura:
--C'est gentil.
Et elle le regardait tout droit, finement, de son œil toujours
souriant.
Il songeait: «Je suis trop froid. Je suis stupide. Je devrais aller
plus vite que ça.» Et il demanda:
--Comment aviez-vous donc fait la connaissance de Forestier?
Elle répondit, avec une malice provocante:
--Est-ce que nous allons à Rouen pour parler de lui?
Il rougit:
--Je suis bête. Vous m'intimidez beaucoup.
Elle fut ravie:
--Moi! Pas possible? D'où vient ça?
Il s'était assis à côté d'elle, tout près. Elle cria:
--Oh! un cerf!
Le train traversait la forêt de Saint-Germain et elle avait vu un
chevreuil effrayé franchir d'un bond une allée.
Duroy s'étant penché pendant qu'elle regardait par la portière ouverte
posa un long baiser, un baiser d'amant dans les cheveux de son cou.
Elle demeura quelques moments immobile; puis, relevant la tête:
--Vous me chatouillez, finissez.
Mais il ne s'en allait point, promenant doucement, en une caresse
énervante et prolongée, sa moustache frisée sur la chair blanche.
Elle se secoua:
--Finissez donc.
Il avait saisi la tête de sa main droite glissée derrière elle, et il
la tournait vers lui. Puis il se jeta sur sa bouche comme un épervier
sur sa proie.
Elle se débattait, le repoussait, tâchait de se dégager. Elle y parvint
enfin, et répéta:
--Mais finissez donc.
Il ne l'écoutait plus, l'étreignant, la baisant d'une lèvre avide et
frémissante, essayant de la renverser sur les coussins du wagon.
Elle se dégagea d'un grand effort, et, se levant avec vivacité:
--Oh! voyons, Georges, finissez. Nous ne sommes pourtant plus des
enfants, nous pouvons bien attendre Rouen.
Il demeurait assis, très rouge, et glacé par ces mots raisonnables;
puis, ayant repris quelque sang-froid:
--Soit, j'attendrai, dit-il avec gaieté, mais je ne suis plus fichu
de prononcer vingt paroles jusqu'à l'arrivée. Et songez que nous
traversons Poissy.
--C'est moi qui parlerai, dit-elle.
Elle se rassit doucement auprès de lui.
Et elle parla, avec précision, de ce qu'ils feraient à leur retour.
Ils devaient conserver l'appartement qu'elle habitait avec son premier
mari, et Duroy héritait aussi des fonctions et du traitement de
Forestier à _la Vie Française_.
Avant leur union, du reste, elle avait réglé, avec une sûreté d'homme
d'affaires, tous les détails financiers du ménage.
Ils s'étaient associés sous le régime de la séparation de biens, et
tous les cas étaient prévus qui pouvaient survenir: mort, divorce,
naissance d'un ou de plusieurs enfants. Le jeune homme apportait
quatre mille francs, disait-il, mais, sur cette somme, il en avait
emprunté quinze cents. Le reste provenait d'économies faites dans
l'année, en prévision de l'événement. La jeune femme apportait quarante
mille francs que lui avait laissés Forestier, disait-elle.
Elle revint à lui, citant son exemple:
--C'était un garçon très économe, très rangé, très travailleur. Il
aurait fait fortune en peu de temps.
Duroy n'écoutait plus, tout occupé d'autres pensées.
Elle s'arrêtait parfois pour suivre une idée intime, puis reprenait:
--D'ici à trois ou quatre ans, vous pouvez fort bien gagner de trente à
quarante mille francs par an. C'est ce qu'aurait eu Charles, s'il avait
vécu.
Georges, qui commençait à trouver longue la leçon, répondit:
--Il me semblait que nous n'allions pas à Rouen pour parler de lui.
Elle lui donna une petite tape sur la joue:
--C'est vrai, j'ai tort.
Elle riait.
Il affectait de tenir ses mains sur ses genoux, comme les petits
garçons bien sages.
--Vous avez l'air niais, comme ça, dit-elle.
Il répliqua:
--C'est mon rôle, auquel vous m'avez d'ailleurs rappelé tout à l'heure,
et je n'en sortirai plus.
Elle demanda:
--Pourquoi?
--Parce que c'est vous qui prenez la direction de la maison, et même
celle de ma personne. Cela vous regarde, en effet, comme veuve!
Elle fut étonnée:
--Que voulez-vous dire au juste?
--Que vous avez une expérience qui doit dissiper mon ignorance, et une
pratique du mariage qui doit dégourdir mon innocence de célibataire,
voilà, na!
Elle s'écria:
--C'est trop fort!
Il répondit:
--C'est comme ça. Je ne connais pas les femmes, moi,--na,--et vous
connaissez les hommes, vous, puisque vous êtes veuve,--na,--c'est vous
qui allez faire mon éducation... ce soir--na--et vous pouvez même
commencer tout de suite, si vous voulez,--na.
Elle s'écria, très égayée:
--Oh! par exemple, si vous comptez sur moi pour ça!...
Il prononça, avec une voix de collégien qui bredouille sa leçon:
--Mais oui,--na,--j'y compte. Je compte même que vous me donnerez une
instruction solide... en vingt leçons... dix pour les éléments...
la lecture et la grammaire... dix pour les perfectionnements et la
rhétorique... Je ne sais rien, moi,--na.
Elle s'écria, s'amusant beaucoup:
--T'es bête.
Il reprit:
--Puisque tu commences par me tutoyer, j'imiterai aussitôt cet exemple,
et je te dirai, mon amour, que je t'adore de plus en plus, de seconde
en seconde, et que je trouve Rouen bien loin!
Il parlait maintenant avec des intonations d'acteur, avec un jeu
plaisant de figure qui divertissaient la jeune femme habituée aux
manières et aux joyeusetés de la grande bohème des hommes de lettres.
Elle le regardait de côté, le trouvant vraiment charmant, éprouvant
l'envie qu'on a de croquer un fruit sur l'arbre, et l'hésitation du
raisonnement qui conseille d'attendre le dîner pour le manger à son
heure.
Alors elle dit, devenant un peu rouge aux pensées qui l'assaillaient:
--Mon petit élève, croyez mon expérience, ma grande expérience. Les
baisers en wagon ne valent rien. Ils tournent sur l'estomac.
Puis elle rougit davantage encore, en murmurant:
--Il ne faut jamais couper son blé en herbe.
Il ricanait, excité par les sous-entendus qu'il sentait glisser dans
cette jolie bouche; et il fit le signe de la croix avec un marmottement
des lèvres, comme s'il eût murmuré une prière, puis il déclara:
--Je viens de me mettre sous la protection de saint Antoine, patron des
Tentations. Maintenant, je suis de bronze.
La nuit venait doucement, enveloppant d'ombre transparente, comme d'un
crêpe léger, la grande campagne qui s'étendait à droite. Le train
longeait la Seine; et les jeunes gens se mirent à regarder dans le
fleuve, déroulé comme un large ruban de métal poli à côté de la voie,
des reflets rouges, des taches tombées du ciel que le soleil en s'en
allant avait frotté de pourpre et de feu. Ces lueurs s'éteignaient peu
à peu, devenaient foncées, s'assombrissant tristement. Et la campagne
se noyait dans le noir, avec ce frisson sinistre, ce frisson de mort
que chaque crépuscule fait passer sur la terre.
Cette mélancolie du soir entrant par la portière ouverte, pénétrait les
âmes, si gaies tout à l'heure, des deux époux devenus silencieux.
Ils s'étaient rapprochés l'un de l'autre pour regarder cette agonie du
jour, de ce beau jour clair de mai.
A Mantes, on avait allumé le petit quinquet à l'huile qui répandait sur
le drap gris des capitons sa clarté jaune et tremblotante.
Duroy enlaça la taille de sa femme et la serra contre lui. Son désir
aigu de tout à l'heure devenait de la tendresse, une tendresse
alanguie, une envie molle de menues caresses consolantes, de ces
caresses dont on berce les enfants.
Il murmura, tout bas:
--Je t'aimerai bien, ma petite Made.
La douceur de cette voix émut la jeune femme, lui fit passer sur la
chair un frémissement rapide, et elle offrit sa bouche, en se penchant
sur lui, car il avait posé sa joue sur le tiède appui des seins.
Ce fut un très long baiser, muet et profond, puis un sursaut, une
brusque et folle étreinte, une courte lutte essoufflée, un accouplement
violent et maladroit. Puis ils restèrent aux bras l'un de l'autre, un
peu déçus tous deux, las et tendres encore, jusqu'à ce que le sifflet
du train annonçât une gare prochaine.
Elle déclara, en tapotant du bout des doigts les cheveux ébouriffés de
ses tempes:
--C'est très bête. Nous sommes des gamins.
Mais il lui baisait les mains, allant de l'une à l'autre avec une
rapidité fiévreuse, et il répondit:
--Je t'adore, ma petite Made.
Jusqu'à Rouen ils demeurèrent presque immobiles, la joue contre la
joue, les yeux dans la nuit de la portière où l'on voyait passer
parfois les lumières des maisons; et ils rêvassaient, contents de se
sentir si proches et dans l'attente grandissante d'une étreinte plus
intime et plus libre.
Ils descendirent dans un hôtel dont les fenêtres donnaient sur le quai,
et ils se mirent au lit après avoir un peu soupé, très peu.
La femme de chambre les réveilla, le lendemain, lorsque huit heures
venaient de sonner.
Quand ils eurent bu la tasse de thé posée sur la table de nuit, Duroy
regarda sa femme, puis brusquement, avec l'élan joyeux d'un homme
heureux qui vient de trouver un trésor, il la saisit dans ses bras, en
balbutiant:
--Ma petite Made, je sens que je t'aime beaucoup... beaucoup...
beaucoup...
Elle souriait de son sourire confiant et satisfait et elle murmura, en
lui rendant ses baisers:
--Et moi aussi... peut-être.
Mais il demeurait inquiet de cette visite à ses parents. Il avait déjà
souvent prévenu sa femme; il l'avait préparée, sermonnée. Il crut bon
de recommencer.
--Tu sais, ce sont des paysans, des paysans de campagne, et non pas
d'opéra-comique.
Elle riait:
--Mais je le sais, tu me l'as assez dit. Voyons, lève-toi et laisse-moi
me lever aussi.
Il sauta du lit, et mettant ses chaussettes:
--Nous serons très mal à la maison, très mal. Il n'y a qu'un vieux lit
à paillasse dans ma chambre. On ne connaît pas les sommiers, à Canteleu.
Elle semblait enchantée:
--Tant mieux. Ce sera charmant de mal dormir... auprès de... auprès de
toi... et d'être réveillée par le chant des coqs.
Elle avait passé son peignoir, un grand peignoir de flanelle blanche,
que Duroy reconnut aussitôt. Cette vue lui fut désagréable. Pourquoi?
Sa femme possédait, il le savait bien, une douzaine entière de ces
vêtements de matinée. Elle ne pouvait pourtant point détruire son
trousseau pour en acheter un neuf? N'importe, il eût voulu que son
linge de chambre, son linge de nuit, son linge d'amour ne fût plus le
même qu'avec l'autre. Il lui semblait que l'étoffe moelleuse et tiède
devait avoir gardé quelque chose du contact de Forestier.
Et il alla vers la fenêtre en allumant une cigarette.
La vue du port, du large fleuve plein de navires aux mâts légers, de
vapeurs trapus, que des machines tournantes vidaient à grand bruit sur
les quais, le remua, bien qu'il connût cela depuis longtemps. Et il
s'écria:
--Bigre, que c'est beau!
Madeleine accourut et posant ses deux mains sur une épaule de son mari,
penchée vers lui dans un geste abandonné, elle demeura ravie, émue.
Elle répétait:
--Oh! que c'est joli! que c'est joli! Je ne savais pas qu'il y eût tant
de bateaux que ça?
Ils partirent une heure plus tard, car ils devaient déjeuner chez les
vieux, prévenus depuis quelques jours. Un fiacre découvert et rouillé
les emporta avec un bruit de chaudronnerie secouée. Ils suivirent un
long boulevard assez laid, puis traversèrent des prairies où coulait
une rivière, puis ils commencèrent à gravir la côte.
Madeleine, fatiguée, s'était assoupie sous la caresse pénétrante du
soleil qui la chauffait délicieusement au fond de la vieille voiture,
comme si elle eût été couchée dans un bain tiède de lumière et d'air
champêtre.
Son mari la réveilla:
--Regarde, dit-il.
Ils venaient de s'arrêter aux deux tiers de la montée, à un endroit
renommé pour la vue, où l'on conduit tous les voyageurs.
On dominait l'immense vallée, longue et large que le fleuve clair
parcourait d'un bout à l'autre, avec de grandes ondulations. On le
voyait venir de là-bas, taché par des îles nombreuses et décrivant une
courbe avant de traverser Rouen. Puis la ville apparaissait sur la rive
droite, un peu noyée dans la brume matinale, avec des éclats de soleil
sur ses toits, et ses mille clochers légers, pointus ou trapus, frêles
et travaillés comme des bijoux géants, ses tours carrées ou rondes
coiffées de couronnes héraldiques, ses beffrois, ses clochetons, tout
le peuple gothique des sommets d'églises que dominait la flèche aiguë
de la cathédrale, surprenante aiguille de bronze, laide, étrange et
démesurée, la plus haute qui soit au monde.
Mais en face, de l'autre côté du fleuve, s'élevaient, rondes et
renflées à leur faîte, les minces cheminées d'usines du vaste faubourg
de Saint-Sever.
Plus nombreuses que leurs frères les clochers, elles dressaient jusque
dans la campagne lointaine leurs longues colonnes de briques et
soufflaient dans le ciel bleu leur haleine noire de charbon.
Et la plus élevée de toutes, aussi haute que la pyramide de Chéops,
le second des sommets dus au travail humain, presque l'égale de sa
fière commère la flèche de la cathédrale, la grande pompe à feu de la
_Foudre_ semblait la reine du peuple travailleur et fumant des usines,
comme sa voisine était la reine de la foule pointue des monuments
sacrés.
Là-bas, derrière la ville ouvrière, s'étendait une forêt de sapins;
et la Seine, ayant passé entre les deux cités, continuait sa route,
longeait une grande côte onduleuse boisée en haut et montrant par
places ses os de pierre blanche, puis elle disparaissait à l'horizon
après avoir encore décrit une longue courbe arrondie. On voyait des
navires montant et descendant le fleuve traînés par des barques à
vapeur grosses comme des mouches, et qui crachaient une fumée épaisse.
Des îles, étalées sur l'eau, s'alignaient toujours l'une au bout de
l'autre, ou bien laissant entre elles de grands intervalles, comme les
grains inégaux d'un chapelet verdoyant.
Le cocher du fiacre attendait que les voyageurs eussent fini de
s'extasier. Il connaissait par expérience la durée de l'admiration de
toutes les races de promeneurs.
Mais quand il se remit en marche, Duroy aperçut soudain, à quelques
centaines de mètres, deux vieilles gens qui s'en venaient, et il sauta
de la voiture, en criant:
--Les voilà. Je les reconnais.
C'étaient deux paysans, l'homme et la femme, qui marchaient d'un pas
irrégulier, en se balançant et se heurtant parfois de l'épaule. L'homme
était petit, trapu, rouge et un peu ventru, vigoureux malgré son âge;
la femme, grande, sèche, voûtée, triste, la vraie femme de peine des
champs qui a travaillé dès l'enfance et qui n'a jamais ri, tandis que
le mari blaguait en buvant avec les pratiques.
Madeleine aussi était descendue de voiture et elle regardait venir ces
deux pauvres êtres avec un serrement de cœur, une tristesse qu'elle
n'avait point prévue. Ils ne reconnaissaient point leur fils, ce beau
monsieur, et ils n'auraient jamais deviné leur bru dans cette belle
dame en robe claire.
Ils allaient, sans parler, et vite, au-devant de l'enfant attendu, sans
regarder ces personnes de la ville que suivait une voiture.
Ils passaient. Georges, qui riait, cria:
--Bonjou, pé Duroy.
Ils s'arrêtèrent net, tous les deux, stupéfaits d'abord, puis abrutis
de surprise. La vieille se remit la première et balbutia, sans faire un
pas:
--C'est-i té, not' fieu?
Le jeune homme répondit:
--Mais oui, c'est moi, la mé Duroy!
Et marchant à elle il l'embrassa sur les deux joues, d'un gros baiser
de fils. Puis il frotta ses tempes contre les tempes du père, qui avait
ôté sa casquette, une casquette à la mode de Rouen, en soie noire, très
haute, pareille à celles des marchands de bœufs.
Puis Georges annonça:
--Voilà ma femme.
Et les deux campagnards regardèrent Madeleine. Ils la regardèrent comme
on regarde un phénomène, avec une crainte inquiète, jointe à une sorte
d'approbation satisfaite chez le père, à une inimitié jalouse chez la
mère.
L'homme, qui était d'un naturel joyeux, tout imbibé par une gaieté de
cidre doux et d'alcool, s'enhardit et demanda, avec une malice au coin
de l'œil:
--J' pouvons-t-il l'embrasser tout d' même?
Le fils répondit:
--Parbleu.
Et Madeleine, mal à l'aise, tendit ses deux joues aux bécots sonores du
paysan qui s'essuya ensuite les lèvres d'un revers de main.
La vieille, à son tour, baisa sa belle-fille avec une réserve hostile.
Non, ce n'était point la bru de ses rêves, la grosse et fraîche
fermière, rouge comme une pomme et ronde comme une jument poulinière.
Elle avait l'air d'une traînée, cette dame-là, avec ses falbalas et son
musc. Car tous les parfums, pour la vieille, étaient du musc.
Et on se remit en marche à la suite du fiacre qui portait la malle des
nouveaux époux.
Le vieux prit son fils par le bras, et le retenant en arrière, il
demanda avec intérêt:
--Eh ben, ça va-t-il les affaires?
--Mais oui, très bien.
--Allons, suffit, tant mieux! Dis-mé, ta femme, est-i aisée?
Georges répondit:
--Quarante mille francs.
Le père poussa un léger sifflement d'admiration et ne put que murmurer:
«Bougre!» tant il fut ému par la somme. Puis il ajouta avec une
conviction sérieuse:
--Nom d'un nom, c'est une belle femme.
Car il la trouvait à son goût, lui. Et il avait passé pour connaisseur,
dans son temps.
Madeleine et la mère marchaient côte à côte, sans dire un mot. Les deux
hommes les rejoignirent.
On arrivait au village, un petit village en bordure sur la route, formé
de dix maisons de chaque côté, maisons de bourg et masures de fermes,
les unes en briques, les autres en argile, celles-ci coiffées de chaume
et celles-là d'ardoises. Le café du père Duroy: _A la Belle-Vue_, une
bicoque composée d'un rez-de-chaussée et d'un grenier, se trouvait à
l'entrée du pays, à gauche. Une branche de pin, accrochée sur la porte,
indiquait, à la mode ancienne, que les gens altérés pouvaient entrer.
Le couvert était mis dans la salle du cabaret, sur deux tables
rapprochées et cachées par deux serviettes. Une voisine, venue pour
aider au service, salua d'une grande révérence en voyant apparaître une
aussi belle dame, puis reconnaissant Georges, elle s'écria:
--Seigneur Jésus, c'est-i té, petiot?
Il répondit gaiement.
--Oui, c'est moi! la mé Brulin!
Et il l'embrassa aussitôt comme il avait embrassé père et mère.
Puis il se tourna vers sa femme:
--Viens dans notre chambre, dit-il, tu te débarrasseras de ton chapeau.
Il la fit entrer par la porte de droite dans une pièce froide,
carrelée, toute blanche, avec ses murs peints à la chaux et son lit
aux rideaux de coton. Un crucifix au-dessus d'un bénitier, et deux
images coloriées représentant Paul et Virginie sous un palmier bleu et
Napoléon Ier sur un cheval jaune, ornaient seuls cet appartement propre
et désolant.
Dès qu'ils furent seuls, il embrassa Madeleine:
--Bonjour, Made. Je suis content de revoir les vieux. Quand on est à
Paris, on n'y pense pas, et puis quand on se retrouve, ça fait plaisir
tout de même.
Mais le père criait en tapant du poing la cloison:
--Allons, allons, la soupe est cuite.
Et il fallut se mettre à table.
Ce fut un long déjeuner de paysans avec une suite de plats mal
assortis, une andouille après un gigot, une omelette après l'andouille.
Le père Duroy, mis en joie par le cidre et quelques verres de vin,
lâchait le robinet de ses plaisanteries de choix, celles qu'il
réservait pour les grandes fêtes, histoires grivoises et malpropres
arrivées à ses amis, affirmait-il. Georges, qui les connaissait toutes,
riait cependant, grisé par l'air natal, ressaisi par l'amour inné du
pays, des lieux familiers dans l'enfance, par toutes les sensations,
tous les souvenirs retrouvés, toutes les choses d'autrefois revues,
des riens, une marque de couteau dans une porte, une chaise boiteuse
rappelant un petit fait, des odeurs de sol, le grand souffle de résine
et d'arbres venu de la forêt voisine, les senteurs du logis, du
ruisseau, du fumier.
La mère Duroy ne parlait point, toujours triste et sévère, épiant de
l'œil sa bru avec une haine éveillée dans le cœur, une haine de
vieille travailleuse, de vieille rustique aux doigts usés, aux membres
déformés par les dures besognes, contre cette femme de ville qui lui
inspirait une répulsion de maudite, de réprouvée, d'être impur fait
pour la fainéantise et le péché. Elle se levait à tout moment pour
aller chercher les plats, pour verser dans les verres la boisson jaune
et aigre de la carafe ou le cidre roux mousseux et sucré des bouteilles
dont le bouchon sautait comme celui de la limonade gazeuse.
Madeleine ne mangeait guère, ne parlait guère, demeurait triste avec
son sourire ordinaire figé sur les lèvres, mais un sourire morne,
résigné. Elle était déçue, navrée. Pourquoi? Elle avait voulu venir.
Elle n'ignorait point qu'elle allait chez des paysans, chez de petits
paysans. Comment les avait-elle donc rêvés, elle, qui ne rêvait pas
d'ordinaire?
Le savait-elle? Est-ce que les femmes n'espèrent point toujours autre
chose que ce qui est! Les avait-elle vus de loin plus poétiques? Non,
mais plus littéraires peut-être, plus nobles, plus affectueux, plus
décoratifs. Pourtant elle ne les désirait point distingués comme ceux
des romans. D'où venait donc qu'ils la choquaient par mille choses
menues, invisibles, par mille grossièretés insaisissables, par leur
nature même de rustres, par ce qu'ils disaient, par leurs gestes et
leur gaieté?
Elle se rappelait sa mère à elle, dont elle ne parlait jamais à
personne, une institutrice séduite, élevée à Saint-Denis et morte de
misère et de chagrin quand Madeleine avait douze ans. Un inconnu avait
fait élever la petite fille. Son père, sans doute? Qui était-il? Elle
ne le sut point au juste, bien qu'elle eût de vagues soupçons.
Le déjeuner ne finissait pas. Des consommateurs entraient maintenant,
serraient les mains du père Duroy, s'exclamaient en voyant le fils,
et, regardant de côté la jeune femme, clignaient de l'œil avec
malice; ce qui signifiait: «Sacré mâtin! elle n'est pas piquée des
vers, l'épouse à Georges Duroy.»
D'autres, moins intimes, s'asseyaient devant les tables de bois, et
criaient: «Un litre!--Une chope!--Deux fines!--Un raspail!» Et ils se
mettaient à jouer aux dominos en tapant à grand bruit les petits carrés
d'os blancs et noirs.
La mère Duroy ne cessait plus d'aller et de venir, servant les
pratiques avec son air lamentable, recevant l'argent, essuyant les
tables du coin de son tablier bleu.
La fumée des pipes de terre et des cigares d'un sou emplissait la
salle. Madeleine se mit à tousser et demanda:
--Si nous sortions? je n'en puis plus.
On n'avait point encore fini. Le vieux Duroy fut mécontent. Alors elle
se leva et alla s'asseoir sur une chaise, devant la porte, sur la
route, en attendant que son beau-père et son mari eussent achevé leur
café et leurs petits verres.
Georges la rejoignit bientôt.
--Veux-tu dégringoler jusqu'à la Seine? dit-il.
Elle accepta avec joie:
--Oh! oui. Allons.
Ils descendirent la montagne, louèrent un bateau à Croisset, et ils
passèrent le reste de l'après-midi le long d'une île, sous les saules,
somnolents tous deux, dans la chaleur douce du printemps, et bercés par
les petites vagues du fleuve.
Puis ils remontèrent à la nuit tombante.
Le repas du soir, à la lueur d'une chandelle, fut plus pénible encore
pour Madeleine que celui du matin. Le père Duroy, qui cuvait une
demi-saoulerie, ne parlait plus. La mère gardait sa mine revêche.
La pauvre lumière jetait sur les murs gris les ombres des têtes avec
des nez énormes et des gestes démesurés. On voyait parfois une main
géante lever une fourchette pareille à une fourche vers une bouche qui
s'ouvrait comme une gueule de monstre, quand quelqu'un, se tournant un
peu, présentait son profil à la flamme jaune et tremblotante.
Dès que le dîner fut achevé, Madeleine entraîna son mari dehors pour ne
point demeurer dans cette salle sombre où flottait toujours une odeur
âcre de vieilles pipes et de boissons répandues.
Quand ils furent sortis:
--Tu t'ennuies déjà, dit-il.
Elle voulut protester. Il l'arrêta:
--Non. Je l'ai bien vu. Si tu le désires, nous repartirons demain.
Elle murmura:
--Oui. Je veux bien.
Ils allaient devant eux doucement. C'était une nuit tiède dont l'ombre
caressante et profonde semblait pleine de bruits légers, de frôlements,
de souffles. Ils étaient entrés dans une allée étroite, sous des arbres
très hauts, entre deux taillis d'un noir impénétrable.
Elle demanda:
--Où sommes-nous?
Il répondit:
--Dans la forêt.
--Elle est grande?
--Très grande, une des plus grandes de la France.
Une senteur de terre, d'arbres, de mousse, ce parfum frais et vieux
des bois touffus, fait de la sève des bourgeons et de l'herbe morte
et moisie des fourrés, semblait dormir dans cette allée. En levant la
tête, Madeleine apercevait des étoiles entre les sommets des arbres, et
bien qu'aucune brise ne remuât les branches, elle sentait autour d'elle
la vague palpitation de cet océan de feuilles.
Un frisson singulier lui passa dans l'âme et lui courut sur la
peau; une angoisse confuse lui serra le cœur. Pourquoi? Elle ne
comprenait pas. Mais il lui semblait qu'elle était perdue, noyée,
entourée de périls, abandonnée de tous, seule, seule au monde, sous
cette voûte vivante qui frémissait là-haut.
Elle murmura:
--J'ai un peu peur. Je voudrais retourner.
--Eh bien, revenons.
--Et... nous repartirons pour Paris demain?
--Oui, demain.
--Demain matin.
--Demain matin, si tu veux.
Ils rentrèrent. Les vieux étaient couchés.
Elle dormit mal, réveillée sans cesse par tous les bruits nouveaux
pour elle de la campagne, les cris des chouettes, le grognement d'un
porc enfermé dans une hutte contre le mur, et le chant d'un coq qui
claironna dès minuit.
Elle fut levée et prête à partir aux premières lueurs de l'aurore.
Quand Georges annonça aux parents qu'il allait s'en retourner, ils
demeurèrent saisis tous deux, puis ils comprirent d'où venait cette
volonté.
Le père demanda simplement:
--J' te r'verrons-ti bientôt?
--Mais oui. Dans le courant de l'été.
--Allons, tant mieux.
La vieille grogna:
--J' te souhaite de n' point r'gretter c' que t'as fait.
Il leur laissa deux cents francs en cadeau, pour calmer leur
mécontentement; et le fiacre, qu'un gamin était allé chercher, ayant
paru vers dix heures, les nouveaux époux embrassèrent les vieux paysans
et repartirent.
Comme ils descendaient la côte, Duroy se mit à rire:
--Voilà, dit-il, je t'avais prévenue. Je n'aurais pas dû te faire
connaître Monsieur et Madame du Roy de Cantel, père et mère.
Elle se mit à rire aussi, et répliqua:
--Je suis enchantée maintenant. Ce sont de braves gens que je commence
à aimer beaucoup. Je leur enverrai des gâteries de Paris.
Puis elle murmura: «Du Roy de Cantel»... Tu verras que personne ne
s'étonnera de nos lettres de faire-part. Nous raconterons que nous
avons passé huit jours dans la propriété de tes parents.
Et, se rapprochant de lui, elle effleura d'un baiser le bout de sa
moustache:
--Bonjour, Geo!
Il répondit: «Bonjour, Made» en passant une main derrière sa taille.
On apercevait au loin, dans le fond de la vallée, le grand fleuve
déroulé comme un ruban d'argent sous le soleil du matin, et toutes
les cheminées des usines qui soufflaient dans le ciel leurs nuages de
charbon, et tous les clochers pointus dressés sur la vieille cité.