Il ajoutait: «Je suis le rédacteur de _la Vie Française_.»

Puis il indiquait la rue et le numéro, en ayant soin de stipuler:

«Vous laisserez chez le concierge.»

Comme il avait encore du temps, il entra chez un lithographe qui

fabriquait des cartes de visite à la minute, sous les yeux des

passants; et il s'en fit faire immédiatement une centaine, qui

portaient, imprimée sous son nom, sa nouvelle qualité.

Puis il se rendit au journal.

Forestier le reçut de haut, comme on reçoit un inférieur:

--Ah! te voilà, très bien. J'ai justement plusieurs affaires pour toi.

Attends-moi dix minutes. Je vais d'abord finir ma besogne.

Et il continua une lettre commencée. A l'autre bout de la grande table,

un petit homme très pâle, bouffi, très gras, chauve, avec un crâne tout

blanc et luisant, écrivait, le nez sur son papier, par suite d'une

myopie excessive.

Forestier lui demanda:

--Dis donc, Saint-Potin, à quelle heure vas-tu interwiever nos gens?

--A quatre heures.

--Tu emmèneras avec toi le jeune Duroy ici présent, et tu lui

dévoileras les arcanes du métier.

--C'est entendu.

Puis, se tournant vers son ami, Forestier ajouta:

--As-tu apporté la suite sur l'Algérie? Le début de ce matin a eu

beaucoup de succès.

Duroy, interdit, balbutia:

--Non,--j'avais cru avoir le temps dans l'après-midi,--j'ai eu un tas

de choses à faire,--je n'ai pas pu...

L'autre leva les épaules d'un air mécontent:

--Si tu n'es pas plus exact que ça, tu rateras ton avenir, toi. Le père

Walter comptait sur ta copie. Je vais lui dire que ce sera pour demain.

Si tu crois que tu seras payé pour ne rien faire, tu te trompes.

Puis, après un silence, il ajouta:

--On doit battre le fer quand il est chaud, que diable!

Saint-Potin se leva:

--Je suis prêt, dit-il.

Alors Forestier se renversant sur sa chaise, prit une pose presque

solennelle pour donner ses instructions, et, se tournant vers Duroy:

--Voilà. Nous avons à Paris depuis deux jours le général chinois

Li-Theng-Fao, descendu au Continental, et le rajah Taposahib Ramaderao

Pali, descendu à l'Hôtel Bristol. Vous allez leur prendre une

conversation.

Puis, se tournant vers Saint-Potin:

--N'oublie point les principaux points que je t'ai indiqués. Demande au

général et au rajah leur opinion sur les menées de l'Angleterre dans

l'Extrême-Orient, leurs idées sur son système de colonisation et de

domination, leurs espérances relatives à l'intervention de l'Europe, et

de la France en particulier, dans leurs affaires.

Il se tut, puis il ajouta, parlant à la cantonade:

--Il sera on ne peut plus intéressant pour nos lecteurs de savoir en

même temps ce qu'on pense en Chine et dans les Indes sur ces questions,

qui passionnent si fort l'opinion publique en ce moment.

Il ajouta, pour Duroy:

--Observe comment Saint-Potin s'y prendra, c'est un excellent reporter,

et tâche d'apprendre les ficelles pour vider un homme en cinq minutes.

Puis il recommença à écrire avec gravité, avec l'intention évidente

de bien établir les distances, de bien mettre à sa place son ancien

camarade et nouveau confrère.

Dès qu'ils eurent franchi la porte, Saint-Potin se mit à rire et dit à

Duroy:

--En voilà un faiseur! Il nous la fait à nous-mêmes. On dirait

vraiment qu'il nous prend pour ses lecteurs.

Puis ils descendirent sur le boulevard, et le reporter demanda:

--Buvez-vous quelque chose?

--Oui, volontiers. Il fait très chaud.

Ils entrèrent dans un café et se firent servir des boissons fraîches.

Et Saint-Potin se mit à parler. Il parla de tout le monde et du journal

avec une profusion de détails surprenants.

--Le patron? Un vrai juif! Et vous savez, les juifs, on ne les changera

jamais. Quelle race!

Et il cita des traits étonnants d'avarice, de cette avarice

particulière aux fils d'Israël, des économies de dix centimes, des

marchandages de cuisinière, des rabais honteux demandés et obtenus,

toute une manière d'être d'usurier, de prêteur à gages.

--Et avec ça, pourtant, un bon zig qui ne croit à rien et roule

tout le monde. Son journal, qui est officieux, catholique, libéral,

républicain, orléaniste, tarte à la crème et boutique à treize, n'a été

fondé que pour soutenir ses opérations de bourse et ses entreprises

de toute sorte. Pour ça il est très fort, et il gagne des millions au

moyen de sociétés qui n'ont pas quatre sous de capital...

Il allait toujours, appelant Duroy «mon cher ami».

--Et il a des mots à la Balzac, ce grigou. Figurez-vous que, l'autre

jour, je me trouvais dans son cabinet avec cette antique bedole

de Norbert, et ce Don Quichotte de Rival, quand Montelin, notre

administrateur, arrive, avec sa serviette en maroquin sous le bras,

cette serviette que tout Paris connaît. Walter leva le nez et demanda:

«Quoi de neuf?»

Montelin répondit avec naïveté: «Je viens de payer les seize mille

francs que nous devions au marchand de papier.»

Le patron fit un bond, un bond étonnant.

--Vous dites?

--Que je viens de payer M. Privas.

--Mais vous êtes fou!

--Pourquoi?

--Pourquoi... pourquoi... pourquoi...

Il ôta ses lunettes, les essuya. Puis il sourit, d'un drôle de sourire

qui court autour de ses grosses joues chaque fois qu'il va dire quelque

chose de malin ou de fort, et avec un ton gouailleur et convaincu, il

prononça: «Pourquoi? Parce que nous pouvions obtenir là-dessus une

réduction de quatre à cinq mille francs.»

Montelin, étonné, reprit: «Mais, monsieur le directeur, tous les

comptes étaient réguliers, vérifiés par moi et approuvés par vous...»

Alors le patron, redevenu sérieux, déclara: «On n'est pas naïf comme

vous. Sachez, monsieur Montelin, qu'il faut toujours accumuler ses

dettes pour transiger.»

Et Saint-Potin ajouta, avec un hochement de tête de connaisseur:

--Hein? Est-il à la Balzac, celui-là?

Duroy n'avait pas lu Balzac, mais il répondit avec conviction:

--Bigre, oui.

Puis le reporter parla de Mme Walter, une grande dinde, de Norbert de

Varenne, un vieux raté, de Rival, une ressucée de Fervacques. Puis il

en vint à Forestier.

--Quant à celui-là, il a de la chance d'avoir épousé sa femme, voilà

tout.

Duroy demanda:

--Qu'est-ce au juste que sa femme?

Saint-Potin se frotta les mains:

--Oh! une rouée, une fine mouche. C'est la maîtresse d'un vieux viveur

nommé Vaudrec, le comte de Vaudrec, qui l'a dotée et mariée...

Duroy sentit brusquement une sensation de froid, une sorte de

crispation nerveuse, un besoin d'injurier et de gifler ce bavard. Mais

il l'interrompit simplement pour lui demander:

--C'est votre nom, Saint-Potin?

L'autre répondit avec simplicité:

--Non, je m'appelle Thomas. C'est au journal qu'on m'a surnommé

Saint-Potin.

Et Duroy, payant les consommations, reprit:

--Mais il me semble qu'il est tard et que nous avons deux nobles

seigneurs à visiter.

Saint-Potin se mit à rire:

--Vous êtes encore naïf, vous! Alors vous croyez comme ça que je vais

aller demander à ce Chinois et à cet Indien ce qu'ils pensent de

l'Angleterre? Comme si je ne le savais pas mieux qu'eux, ce qu'ils

doivent penser pour les lecteurs de _la Vie Française_. J'en ai déjà

interwievé cinq cents de ces Chinois, Persans, Hindous, Chiliens,

Japonais et autres. Ils répondent tous la même chose, d'après moi. Je

n'ai qu'à reprendre mon article sur le dernier venu et à le copier mot

pour mot. Ce qui change, par exemple, c'est leur tête, leur nom, leurs

titres, leur âge, leur suite. Oh! là-dessus, il ne faut pas d'erreur,

parce que je serais relevé raide par _le Figaro_ ou _le Gaulois_. Mais

sur ce sujet le concierge de l'Hôtel Bristol et celui du Continental

m'auront renseigné en cinq minutes. Nous irons à pied jusque-là en

fumant un cigare. Total: cent sous de voiture à réclamer au journal.

Voilà, mon cher, comment on s'y prend quand on est pratique.

Duroy demanda:

--Ça doit rapporter bon d'être reporter dans ces conditions-là?

Le journaliste répondit avec mystère:

--Oui, mais rien ne rapporte autant que les échos, à cause des réclames

déguisées.

Ils s'étaient levés et suivaient le boulevard, vers la Madeleine. Et

Saint-Potin, tout à coup, dit à son compagnon:

--Vous savez, si vous avez à faire quelque chose, je n'ai pas besoin de

vous, moi.

Duroy lui serra la main, et s'en alla.

L'idée de son article à écrire dans la soirée le tracassait, et il se

mit à y songer. Il emmagasina des idées, des réflexions, des jugements,

des anecdotes, tout en marchant, et il monta jusqu'au bout de l'avenue

des Champs-Élysées, où on ne voyait que de rares promeneurs, Paris

étant vide par ces jours de chaleur.

Ayant dîné chez un marchand de vin auprès de l'Arc de triomphe de

l'Étoile, il revint lentement à pied chez lui par les boulevards

extérieurs, et il s'assit devant sa table pour travailler.

Mais dès qu'il eut sous les yeux la grande feuille de papier blanc,

tout ce qu'il avait amassé de matériaux s'envola de son esprit, comme

si sa cervelle se fût évaporée. Il essayait de ressaisir des bribes

de souvenirs et de les fixer: ils lui échappaient à mesure qu'il les

reprenait, ou bien ils se précipitaient pêle-mêle, et il ne savait

comment les présenter, les habiller, ni par lequel commencer.

Après une heure d'efforts et cinq pages de papier noircies par des

phrases de début qui n'avaient point de suite, il se dit: «Je ne suis

pas encore assez rompu au métier. Il faut que je prenne une nouvelle

leçon.» Et tout de suite la perspective d'une autre matinée de travail

avec Mme Forestier, l'espoir de ce long tête-à-tête intime, cordial,

si doux, le firent tressaillir de désir. Il se coucha bien vite, ayant

presque peur à présent de se remettre à la besogne et de réussir tout à

coup.

Il ne se leva, le lendemain, qu'un peu tard, éloignant et savourant

d'avance le plaisir de cette visite.

Il était dix heures passées quand il sonna chez son ami.

Le domestique répondit:

--C'est que Monsieur est en train de travailler.

Duroy n'avait point songé que le mari pouvait être là. Il insista

cependant:

--Dites-lui que c'est moi, pour une affaire pressante.

Après cinq minutes d'attente, on le fit entrer dans le cabinet où il

avait passé une si bonne matinée.

A la place occupée par lui, Forestier maintenant était assis et

écrivait, en robe de chambre, les pieds dans ses pantoufles, la tête

couverte d'une petite toque anglaise; tandis que sa femme, enveloppée

du même peignoir blanc, et accoudée à la cheminée, dictait, une

cigarette à la bouche.

Duroy, s'arrêtant sur le seuil, murmura:

--Je vous demande bien pardon; je vous dérange?

Et son ami, ayant tourné la tête, une tête furieuse, grogna:

--Qu'est-ce que tu veux encore? Dépêche-toi, nous sommes pressés.

L'autre, interdit, balbutiait:

--Non, ce n'est rien, pardon.

Mais Forestier, se fâchant:

--Allons, sacrebleu! ne perds pas de temps; tu n'as pourtant pas forcé

ma porte pour le plaisir de nous dire bonjour.

Alors Duroy, fort troublé, se décida:

--Non... voilà... c'est que... je n'arrive pas encore à faire mon

article... et tu as été... vous avez été si... si... si gentils la

dernière fois que... que j'espérais... que j'ai osé venir... Forestier

lui coupa la parole:

--Tu te fiches du monde, à la fin! Alors tu t'imagines que je vais

faire ton métier, et que tu n'auras qu'à passer à la caisse au bout du

mois. Non! Elle est bonne, celle-là!

La jeune femme continuait à fumer, sans dire un mot, souriant toujours

d'un vague sourire qui semblait un masque aimable sur l'ironie de sa

pensée.

Et Duroy, rougissant, bégayait:

--Excusez-moi... j'avais cru... j'avais pensé...

Puis brusquement, d'une voix claire:

--Je vous demande mille fois pardon, madame, en vous adressant encore

mes remerciements les plus vifs pour la chronique si charmante que vous

m'avez faite hier.

Puis il dit à Charles: «Je serai à trois heures au journal,» et il

sortit.

Il retourna chez lui, à grands pas, en grommelant: «Eh bien, je m'en

vais la faire celle-là, et tout seul, et ils verront...»

A peine rentré, la colère l'excitant, il se mit à écrire.

Il continua l'aventure commencée par Mme Forestier, accumulant des

détails de roman-feuilleton, des péripéties surprenantes et des

descriptions ampoulées, avec une maladresse de style de collégien

et des formules de sous-officier. En une heure, il eut terminé une

chronique qui ressemblait à un chaos de folies, et il la porta, avec

assurance, à _la Vie Française_.

La première personne qu'il rencontra fut Saint-Potin, qui, lui serrant

la main avec une énergie de complice, demanda:

--Vous avez lu ma conversation avec le Chinois et avec l'Hindou. Est-ce

assez drôle? Ça a amusé tout Paris. Et je n'ai pas vu seulement le bout

de leur nez.

Duroy, qui n'avait rien lu, prit aussitôt le journal, et il parcourut

de l'œil un long article intitulé «Inde et Chine», pendant que le

reporter lui indiquait et soulignait les passages les plus intéressants.

Forestier survint, soufflant, pressé, l'air affairé:

--Ah bon, j'ai besoin de vous deux.

Et il leur indiqua une série d'informations politiques qu'il fallait se

procurer pour le soir même.

Duroy lui rendit son article.

--Voici la suite sur l'Algérie.

--Très bien, donne: je vais la remettre au patron.

Ce fut tout.

Saint-Potin entraîna son nouveau confrère, et lorsqu'ils furent dans

le corridor, il lui dit:

--Avez-vous passé à la caisse?

--Non. Pourquoi?

--Pourquoi? Pour vous faire payer. Voyez-vous, il faut toujours prendre

un mois d'avance. On ne sait pas ce qui peut arriver.

--Mais... je ne demande pas mieux.

--Je vais vous présenter au caissier. Il ne fera point de difficultés.

On paye bien ici.

Et Duroy alla toucher ses deux cents francs, plus vingt-huit francs

pour son article de la veille, qui, joints à ce qui lui restait de son

traitement du chemin de fer, lui faisait trois cent quarante francs en

poche.

Jamais il n'avait tenu pareille somme, et il se crut riche pour des

temps indéfinis.

Puis Saint-Potin l'emmena bavarder dans les bureaux de quatre ou cinq

feuilles rivales, espérant que les nouvelles qu'on l'avait chargé de

recueillir avaient été prises déjà par d'autres, et qu'il saurait bien

les leur souffler, grâce à l'abondance et à l'astuce de sa conversation.

Le soir venu, Duroy, qui n'avait plus rien à faire, songea à retourner

aux Folies-Bergère, et, payant d'audace, il se présenta au contrôle:

--Je m'appelle Georges Duroy, rédacteur à _la Vie Française_. Je suis

venu l'autre jour avec M. Forestier, qui m'avait promis de demander mes

entrées. Je ne sais s'il y a songé.

On consulta un registre. Son nom ne s'y trouvait pas inscrit. Cependant

le contrôleur, homme très affable, lui dit:

--Entrez toujours, monsieur, et adressez vous-même votre demande à M.

le directeur, qui y fera droit assurément.

Il entra, et presque aussitôt il rencontra Rachel, la femme emmenée le

premier soir.

Elle vint à lui:

--Bonjour, mon chat. Tu vas bien?

--Très bien, et toi?

--Moi, pas mal. Tu ne sais pas, j'ai rêvé deux fois de toi depuis

l'autre jour.

Duroy sourit, flatté:

--Ah! ah! et qu'est-ce que ça prouve?

--Ça prouve que tu m'as plu, gros serin, et que nous recommencerons

quand ça te dira.

--Aujourd'hui si tu veux.

--Oui, je veux bien.

--Bon, mais écoute...

Il hésitait, un peu confus de ce qu'il allait faire:

--C'est que, cette fois, je n'ai pas le sou: je viens du cercle, où

j'ai tout claqué.

Elle le regardait au fond des yeux, flairant le mensonge avec

son instinct et sa pratique de fille habituée aux roueries et aux

marchandages des hommes. Elle dit:

--Blagueur! Tu sais, ça n'est pas gentil avec moi cette manière-là.

Il eut un sourire embarrassé:

--Si tu veux dix francs, c'est tout ce qui me reste.

Elle murmura avec un désintéressement de courtisane qui se paye un

caprice:

--Ce qui te plaira, mon chéri: je ne veux que toi.

Et levant ses yeux séduits vers la moustache du jeune homme, elle prit

son bras et s'appuya dessus amoureusement:

--Allons boire une grenadine d'abord. Et puis nous ferons un tour

ensemble. Moi je voudrais aller à l'Opéra, comme ça, avec toi, pour te

montrer. Et puis nous rentrerons de bonne heure, n'est-ce pas?

......................................................................

Il dormit tard chez cette fille. Il faisait jour quand il sortit, et

la pensée lui vint aussitôt d'acheter _la Vie Française_. Il ouvrit

le journal d'une main fiévreuse; sa chronique n'y était pas; et il

demeurait debout sur le trottoir, parcourant anxieusement de l'œil

les colonnes imprimées avec l'espoir d'y trouver, enfin, ce qu'il

cherchait.

Quelque chose de pesant tout à coup accablait son cœur, car, après

la fatigue d'une nuit d'amour, cette contrariété tombant sur sa

lassitude avait le poids d'un désastre.

Il remonta chez lui et s'endormit tout habillé sur son lit.

En entrant quelques heures plus tard dans les bureaux de la rédaction,

il se présenta devant M. Walter:

--J'ai été tout surpris ce matin, monsieur, de ne pas trouver mon

second article sur l'Algérie.

Le directeur leva la tête, et d'une voix sèche:

--Je l'ai donné à votre ami Forestier, en le priant de le lire; il ne

l'a pas trouvé suffisant: il faudra me le refaire.

Duroy, furieux, sortit sans répondre un mot, et, pénétrant brusquement

dans le cabinet de son camarade:

--Pourquoi n'as-tu pas fait paraître, ce matin, ma chronique?

Le journaliste fumait une cigarette, le dos au fond de son fauteuil et

les pieds sur sa table, salissant de ses talons un article commencé. Il

articula tranquillement avec un son de voix ennuyé et lointain, comme

s'il parlait du fond d'un trou:

--Le patron l'a trouvé mauvais, et m'a chargé de te le remettre pour

le recommencer. Tiens, le voilà.

Et il indiquait du doigt les feuilles dépliées sous un presse-papier.

Duroy, confondu, ne trouva rien à dire, et, comme il mettait sa prose

dans sa poche, Forestier reprit:

--Aujourd'hui tu vas te rendre d'abord à la préfecture...

Et il indiqua une série de courses d'affaires, de nouvelles à

recueillir. Duroy s'en alla, sans avoir pu découvrir le mot mordant

qu'il cherchait.

Il rapporta son article le lendemain. Il lui fut rendu de nouveau.

L'ayant refait une troisième fois, et le voyant refusé, il comprit

qu'il allait trop vite et que la main de Forestier pouvait seule

l'aider dans sa route.

Il ne parla donc plus des _Souvenirs d'un chasseur d'Afrique_, en se

promettant d'être souple et rusé, puisqu'il le fallait, et de faire, en

attendant mieux, son métier de reporter avec zèle.

Il connut les coulisses des théâtres et celles de la politique, les

corridors et le vestibule des hommes d'État et de la Chambre des

députés, les figures importantes des attachés de cabinet et les mines

renfrognées des huissiers endormis.

Il eut des rapports continus avec des ministres, des concierges,

des généraux, des agents de police, des princes, des souteneurs,

des courtisanes, des ambassadeurs, des évêques, des proxénètes, des

rastaquouères, des hommes du monde, des grecs, des cochers de fiacre,

des garçons de café et bien d'autres, étant devenu l'ami intéressé

et indifférent de tous ces gens, les confondant dans son estime, les

toisant à la même mesure, les jugeant avec le même œil, à force de

les voir tous les jours, à toute heure, sans transition d'esprit, et

de parler avec eux tous des mêmes affaires concernant son métier. Il

se comparait lui-même à un homme qui goûterait, coup sur coup, les

échantillons de tous les vins et ne distinguerait bientôt plus le

château-margaux de l'argenteuil.

Il devint en peu de temps un remarquable reporter, sûr de ses

informations, rusé, rapide, subtil, une vraie valeur pour le journal,

comme disait le père Walter, qui s'y connaissait en rédacteurs.

Cependant, comme il ne touchait que dix centimes la ligne, plus ses

deux cents francs de fixe, et comme la vie de boulevard, la vie de

café, la vie de restaurant coûte cher, il n'avait jamais le sou et se

désolait de sa misère.

C'est un truc à saisir, pensait-il, en voyant certains confrères aller

la poche pleine d'or, sans jamais comprendre quels moyens secrets

ils pouvaient bien employer pour se procurer cette aisance. Et il

soupçonnait avec envie des procédés inconnus et suspects, des services

rendus, toute une contrebande acceptée et consentie. Or, il lui fallait

pénétrer le mystère, entrer dans l'association tacite, s'imposer aux

camarades qui partageaient sans lui.

Et il rêvait souvent le soir, en regardant de sa fenêtre passer les

trains, aux procédés qu'il pourrait employer.

V

DEUX mois s'étaient écoulés; on touchait à septembre, et la fortune

rapide que Duroy avait espérée lui semblait bien lente à venir. Il

s'inquiétait surtout de la médiocrité morale de sa situation et ne

voyait pas par quelle voie il escaladerait les hauteurs où l'on trouve

la considération, la puissance et l'argent.

Il se sentait enfermé dans ce métier médiocre de reporter, muré là

dedans à n'en pouvoir sortir. On l'appréciait, mais on l'estimait

selon son rang. Forestier même, à qui il rendait mille services, ne

l'invitait plus à dîner, le traitait en tout comme un inférieur, bien

qu'il le tutoyât comme un ami.

De temps en temps, il est vrai, Duroy, saisissant une occasion, plaçait

un bout d'article, et ayant acquis par ses échos une souplesse de

plume et un tact qui lui manquaient lorsqu'il avait écrit sa seconde

chronique sur l'Algérie, il ne courait plus aucun risque de voir

refuser ses actualités. Mais de là à faire des chroniques au gré de sa

fantaisie ou à traiter, en juge, les questions politiques, il y avait

autant de différence qu'à conduire dans les avenues du Bois étant

cocher, ou à conduire étant maître. Ce qui l'humiliait surtout, c'était

de sentir fermées les portes du monde, de n'avoir pas de relations à

traiter en égal, de ne pas entrer dans l'intimité des femmes, bien

que plusieurs actrices connues l'eussent parfois accueilli avec une

familiarité intéressée.

Il savait, d'ailleurs, par expérience, qu'elles éprouvaient pour

lui, toutes, mondaines ou cabotines, un entraînement singulier, une

sympathie instantanée, et il ressentait, de ne point connaître celles

dont pourrait dépendre son avenir, une impatience de cheval entravé.

Bien souvent il avait songé à faire une visite à Mme Forestier; mais

la pensée de leur dernière rencontre l'arrêtait, l'humiliait, et il

attendait, en outre, d'y être engagé par le mari. Alors le souvenir lui

vint de Mme de Marelle, et, se rappelant qu'elle l'avait prié de la

venir voir, il se présenta chez elle un après-midi qu'il n'avait rien à

faire. «J'y suis toujours jusqu'à trois heures,» avait-elle dit.

Il sonnait à sa porte à deux heures et demie.

Elle habitait rue de Verneuil, au quatrième.

Au bruit du timbre, une bonne vint ouvrir, une petite servante

dépeignée qui nouait son bonnet en répondant:

--Oui, madame est là, mais je ne sais pas si elle est levée.

Et elle poussa la porte du salon qui n'était point fermée.

Duroy entra. La pièce était assez grande, peu meublée et d'aspect

négligé. Les fauteuils, défraîchis et vieux, s'alignaient le long des

murs, selon l'ordre établi par la domestique, car on ne sentait en

rien le soin élégant d'une femme qui aime le chez soi. Quatre pauvres

tableaux, représentant une barque sur un fleuve, un navire sur la mer,

un moulin dans une plaine et un bûcheron dans un bois, pendaient au

milieu des quatre panneaux, au bout de cordons inégaux, et tous les

quatre accrochés de travers. On devinait que depuis longtemps ils

restaient penchés ainsi sous l'œil négligent d'une indifférente.

Duroy s'assit et attendit. Il attendit longtemps. Puis une porte

s'ouvrit, et Mme de Marelle entra en courant, vêtue d'un peignoir

japonais en soie rose où étaient brodés des paysages d'or, des fleurs

bleues et des oiseaux blancs, et elle s'écria:

--Figurez-vous que j'étais encore couchée. Que c'est gentil à vous de

venir me voir! J'étais persuadée que vous m'aviez oubliée.

Elle tendit ses deux mains d'un geste ravi, et Duroy, que l'aspect

médiocre de l'appartement mettait à son aise, les ayant prises, en

baisa une, comme il avait vu faire à Norbert de Varenne.

Elle le pria de s'asseoir; puis, le regardant des pieds à la tête:

--Comme vous êtes changé! Vous avez gagné de l'air. Paris vous fait du

bien. Allons, racontez-moi les nouvelles.

Et ils se mirent à bavarder tout de suite, comme s'ils eussent été

d'anciennes connaissances, sentant naître entre eux une familiarité

instantanée, sentant s'établir un de ces courants de confiance,

d'intimité et d'affection qui font amis, en cinq minutes, deux êtres de

même caractère et de même race.

Tout à coup, la jeune femme s'interrompit, et s'étonnant:

--C'est drôle comme je suis avec vous. Il me semble que je vous

connais depuis dix ans. Nous deviendrons, sans doute, bons camarades.

Voulez-vous?

Il répondit: «Mais, certainement,» avec un sourire qui en disait plus.

Il la trouvait tout à fait tentante, dans son peignoir éclatant et

doux, moins fine que l'autre dans son peignoir blanc, moins chatte,

moins délicate, mais plus excitante, plus poivrée.

Quand il sentait près de lui Mme Forestier, avec son sourire immobile

et gracieux qui attirait et arrêtait en même temps, qui semblait dire:

«Vous me plaisez» et aussi: «Prenez garde», dont on ne comprenait

jamais le sens véritable, il éprouvait surtout le désir de se coucher

à ses pieds, ou de baiser la fine dentelle de son corsage et d'aspirer

lentement l'air chaud et parfumé qui devait sortir de là, glissant

entre les seins. Auprès de Mme de Marelle, il sentait en lui un désir

plus brutal, plus précis, un désir qui frémissait dans ses mains devant

les contours soulevés de la soie légère.

Elle parlait toujours, semant en chaque phrase cet esprit facile

dont elle avait pris l'habitude, comme un ouvrier saisit le tour de

main qu'il faut pour accomplir une besogne réputée difficile et dont

s'étonnent les autres. Il l'écoutait, pensant: «C'est bon à retenir

tout ça. On écrirait des chroniques parisiennes charmantes en la

faisant bavarder sur les événements du jour.»

Mais on frappa doucement, tout doucement à la porte par laquelle elle

était venue; et elle cria:

--Tu peux entrer, mignonne.

La petite fille parut, alla droit à Duroy et lui tendit la main.

La mère, étonnée, murmura:

--Mais c'est une conquête. Je ne la reconnais plus.

Le jeune homme, ayant embrassé l'enfant, la fit asseoir à côté de

lui, et lui posa, avec un air sérieux, des questions gentilles sur ce

qu'elle avait fait depuis qu'ils ne s'étaient vus. Elle répondait de sa

petite voix de flûte, avec son air grave de grande personne.

La pendule sonna trois heures. Le journaliste se leva.

--Venez souvent, demanda Mme de Marelle, nous bavarderons comme

aujourd'hui, vous me ferez toujours plaisir. Mais pourquoi ne vous

voit-on plus chez les Forestier?

Il répondit:

--Oh! pour rien. J'ai eu beaucoup à faire. J'espère bien que nous nous

y retrouverons un de ces jours.

Et il sortit le cœur plein d'espoir, sans savoir pourquoi.

Il ne parla pas à Forestier de cette visite.

Mais il en garda le souvenir, les jours suivants, plus que le

souvenir, une sorte de sensation de la présence irréelle et persistante

de cette femme. Il lui semblait avoir pris quelque chose d'elle,

l'image de son corps restée dans ses yeux et la saveur de son être

moral restée en son cœur. Il demeurait sous l'obsession de son

image, comme il arrive quelquefois quand on a passé des heures

charmantes auprès d'un être. On dirait qu'on subit une possession

étrange, intime, confuse, troublante et exquise, parce qu'elle est

mystérieuse.

Il fit une seconde visite au bout de quelques jours.

La bonne l'introduisit dans le salon, et Laurine parut aussitôt. Elle

tendit, non plus sa main, mais son front, et dit:

--Maman m'a chargée de vous prier de l'attendre. Elle en a pour un

quart d'heure, parce qu'elle n'est pas habillée. Je vous tiendrai

compagnie.

Duroy, qu'amusaient les manières cérémonieuses de la fillette, répondit:

--Parfaitement, mademoiselle, je serai enchanté de passer un quart

d'heure avec vous; mais je vous préviens que je ne suis point sérieux

du tout, moi, je joue toute la journée; je vous propose donc de faire

une partie de chat perché.

La gamine demeura saisie, puis elle sourit, comme aurait fait une

femme, de cette idée qui la choquait un peu et l'étonnait aussi; et

elle murmura:

--Les appartements ne sont pas faits pour jouer.

Il reprit:

--Ça m'est égal. Moi, je joue partout. Allons, attrapez-moi.

Et il se mit à tourner autour de la table, en l'excitant à le

poursuivre, tandis qu'elle s'en venait derrière lui, souriant toujours

avec une sorte de condescendance polie, et étendant parfois la main

pour le toucher, mais sans s'abandonner jusqu'à courir.

Il s'arrêtait, se baissait, et lorsqu'elle approchait, de son petit

pas hésitant, il sautait en l'air comme les diables enfermés en des

boîtes, puis il s'élançait d'une enjambée à l'autre bout du salon.

Elle trouvait ça drôle, finissait par rire, et, s'animant, commençait

à trottiner derrière lui, avec de légers cris joyeux et craintifs,

quand elle avait cru le saisir. Il déplaçait les chaises, en faisait

des obstacles, la forçait à pivoter pendant une minute autour de la

même, puis, quittant celle-là, en saisissait une autre. Laurine courait

maintenant, s'abandonnait tout à fait au plaisir de ce jeu nouveau et,

la figure rose, elle se précipitait d'un grand élan d'enfant ravie, à

chacune des fuites, à chacune des ruses, à chacune des feintes de son

compagnon.

Brusquement, comme elle s'imaginait l'atteindre, il la saisit dans ses

bras, et, l'élevant jusqu'au plafond, il cria:

--Chat perché!

La fillette enchantée agitait ses jambes pour s'échapper et riait de

tout son cœur.

Mme de Marelle entra et, stupéfaite:

--Ah! Laurine... Laurine qui joue... Vous êtes un ensorceleur, monsieur.

Il reposa par terre la gamine, baisa la main de la mère, et ils

s'assirent, l'enfant entre eux. Ils voulurent causer; mais Laurine,

grisée, si muette d'ordinaire, parlait tout le temps, et il fallut

l'envoyer à sa chambre.

Elle obéit sans répondre, mais avec des larmes dans les yeux.

Dès qu'ils furent seuls, Mme de Marelle baissa la voix:

--Vous ne savez pas, j'ai un grand projet, et j'ai pensé à vous. Voilà:

comme je dîne toutes les semaines chez les Forestier, je leur rends

ça, de temps en temps, dans un restaurant. Moi, je n'aime pas à avoir

du monde chez moi, je ne suis pas organisée pour ça, et, d'ailleurs,

je n'entends rien aux choses de la maison, rien à la cuisine, rien à

rien. J'aime vivre à la diable. Donc je les reçois de temps en temps au

restaurant, mais ça n'est pas gai quand nous ne sommes que nous trois,

et mes connaissances à moi ne vont guère avec eux. Je vous dis ça pour

vous expliquer une invitation peu régulière. Vous comprenez, n'est-ce

pas, que je vous demande d'être des nôtres samedi, au Café Riche, sept

heures et demie. Vous connaissez la maison?

Il accepta avec bonheur. Elle reprit:

--Nous serons tous les quatre seulement, une vraie partie carrée. C'est

très amusant ces petites fêtes-là, pour nous autres femmes qui n'y

sommes pas habituées.

Elle portait une robe marron foncé, qui moulait sa taille, ses hanches,

sa gorge, ses bras d'une façon provocante et coquette; et Duroy

éprouvait un étonnement confus, presque une gêne dont il ne saisissait

pas bien la cause, du désaccord de cette élégance soignée et raffinée

avec l'insouci visible pour le logis qu'elle habitait.

Tout ce qui vêtait son corps, tout ce qui touchait intimement et

directement sa chair, était délicat et fin, mais ce qui l'entourait ne

lui importait plus.

Il la quitta, gardant, comme l'autre fois, la sensation de sa présence

continuée dans une sorte d'hallucination de ses sens. Et il attendit

le jour du dîner avec une impatience grandissante.

Ayant loué pour la seconde fois un habit noir, ses moyens ne lui

permettant point encore d'acheter un costume de soirée, il arriva le

premier au rendez-vous, quelques minutes avant l'heure.

On le fit monter au second étage, et on l'introduisit dans un petit

salon de restaurant, tendu de rouge et ouvrant sur le boulevard son

unique fenêtre.

Une table carrée, de quatre couverts, étalait sa nappe blanche, si

luisante qu'elle semblait vernie; et les verres, l'argenterie, le

réchaud brillaient gaiement sous la flamme de douze bougies portées par

deux hauts candélabres.

Au dehors on apercevait une grande tache d'un vert clair que faisaient

les feuilles d'un arbre, éclairées par la lumière vive des cabinets

particuliers.

Duroy s'assit sur un canapé très bas, rouge comme les tentures des

murs, et dont les ressorts fatigués, s'enfonçant sous lui, lui

donnèrent la sensation de tomber dans un trou. Il entendait dans toute

cette vaste maison une rumeur confuse, ce bruissement des grands

restaurants fait du bruit des vaisselles et des argenteries heurtées,

du bruit des pas rapides des garçons adouci par le tapis des corridors,

du bruit des portes un moment ouvertes et qui laissent échapper le

son des voix de tous ces étroits salons où sont enfermés des gens qui

dînent. Forestier entra et lui serra la main avec une familiarité

cordiale, qu'il ne lui témoignait jamais dans les bureaux de _la Vie

Française_.

--Ces deux dames vont arriver ensemble, dit-il; c'est très gentil ces

dîners-là!

Puis il regarda la table, fit éteindre tout à fait un bec de gaz qui

brûlait en veilleuse, ferma un battant de la fenêtre, à cause du

courant d'air, et choisit sa place bien à l'abri, en déclarant:

--Il faut que je fasse grande attention; j'ai été mieux pendant un

mois, et me voici repris depuis quelques jours. J'aurai attrapé froid

mardi en sortant du théâtre.

On ouvrit la porte et deux jeunes femmes parurent, suivies d'un maître

d'hôtel, voilées, cachées, discrètes, avec cette allure de mystère

charmant qu'elles prennent en ces endroits où les voisinages et les

rencontres sont suspects.

Comme Duroy saluait Mme Forestier, elle le gronda fort de n'être pas

revenu la voir; puis elle ajouta, avec un sourire, vers son amie:

--C'est ça, vous me préférez Mme de Marelle, vous trouvez bien le temps

pour elle.

Puis on s'assit, et le maître d'hôtel ayant présenté à Forestier la

carte des vins, Mme de Marelle s'écria:

--Donnez à ces messieurs ce qu'ils voudront; quant à nous, du champagne

frappé, du meilleur, du champagne doux par exemple, rien autre chose.

Et l'homme étant sorti, elle annonça avec un rire excité:

--Je veux me pocharder ce soir, nous allons faire une noce, une vraie

noce.

Forestier, qui paraissait n'avoir pas entendu, demanda:

--Cela ne vous ferait-il rien qu'on fermât la fenêtre? j'ai la poitrine

un peu prise depuis quelques jours.

--Non, rien du tout.

Il alla donc pousser le battant resté entr'ouvert et il revint

s'asseoir avec un visage rasséréné, tranquillisé.

Sa femme ne disait rien, paraissait absorbée; et, les yeux baissés vers

la table, elle souriait aux verres, de ce sourire vague qui semblait

promettre toujours pour ne jamais tenir.

Les huîtres d'Ostende furent apportées, mignonnes et grasses,

semblables à de petites oreilles enfermées en des coquilles, et

fondant entre le palais et la langue ainsi que des bonbons salés.

Puis, après le potage, on servit une truite rose comme de la chair de

jeune fille; et les convives commencèrent à causer.

On parla d'abord d'un cancan qui courait les rues, l'histoire d'une

femme du monde surprise, par un ami de son mari, soupant avec un prince

étranger en cabinet particulier.

Forestier riait beaucoup de l'aventure; les deux femmes déclaraient

que le bavard indiscret n'était qu'un goujat et qu'un lâche. Duroy fut

de leur avis et proclama bien haut qu'un homme a le devoir d'apporter

en ces sortes d'affaires, qu'il soit acteur, confident ou simplement

témoin, un silence de tombeau. Il ajouta:

--Comme la vie serait pleine de choses charmantes si nous pouvions

compter sur la discrétion absolue les uns des autres. Ce qui arrête

souvent, bien souvent, presque toujours les femmes, c'est la peur du

secret dévoilé.

Puis il ajouta, souriant:

--Voyons, n'est-ce pas vrai? Combien y en a-t-il qui s'abandonneraient

à un rapide désir, au caprice brusque et violent d'une heure, à une

fantaisie d'amour, si elles ne craignaient de payer par un scandale

irrémédiable et par des larmes douloureuses un court et léger bonheur!

Il parlait avec une conviction contagieuse, comme s'il avait plaidé

une cause, sa cause, comme s'il eût dit: «Ce n'est pas avec moi qu'on

aurait à craindre de pareils dangers. Essayez pour voir.»

Elles le contemplaient toutes les deux, l'approuvant du regard,

trouvant qu'il parlait bien et juste, confessant par leur silence ami

que leur morale inflexible de Parisienne n'aurait pas tenu longtemps

devant la certitude du secret.

Et Forestier, presque couché sur le canapé, une jambe repliée sous lui,

la serviette glissée dans son gilet pour ne point maculer son habit,

déclara tout à coup, avec un rire convaincu de sceptique:

--Sacristi oui, on s'en payerait si on était sûr du silence. Bigre de

bigre! les pauvres maris!

Et on se mit à parler d'amour. Sans l'admettre éternel, Duroy le

comprenait durable, créant un lien, une amitié tendre, une confiance!

L'union des sens n'était qu'un sceau à l'union des cœurs. Mais il

s'indignait des jalousies harcelantes, des drames, des scènes, des

misères qui, presque toujours, accompagnent les ruptures.

Quand il se tut, Mme de Marelle soupira:

--Oui, c'est la seule bonne chose de la vie, et nous la gâtons souvent

par des exigences impossibles.

Mme Forestier, qui jouait avec un couteau, ajouta:

--Oui... oui... c'est bon d'être aimée...

Et elle semblait pousser plus loin son rêve, songer à des choses

qu'elle n'osait point dire.

Et comme la première entrée n'arrivait pas, ils buvaient de temps en

temps une gorgée de champagne en grignotant des croûtes arrachées

sur le dos des petits pains ronds. Et la pensée de l'amour, lente et

envahissante, entrait en eux, enivrait peu à peu leur âme, comme le vin

clair, tombé goutte à goutte en leur gorge, échauffait leur sang et

troublait leur esprit.

On apporta des côtelettes d'agneau, tendres, légères, couchées sur un

lit épais et menu de pointes d'asperges.

--Bigre! la bonne chose! s'écria Forestier.

Et ils mangeaient avec lenteur, savourant la viande fine et le légume

onctueux comme une crème.

Duroy reprit:

--Moi, quand j'aime une femme, tout disparaît du monde autour d'elle.

Il disait cela avec conviction, s'exaltant à la pensée de cette

jouissance d'amour, dans le bien-être de la jouissance de table qu'il

goûtait.

Mme Forestier murmura, avec son air de n'y point toucher:

--Il n'y a pas de bonheur comparable à la première pression des mains,

quand l'une demande: «M'aimez-vous?» et quand l'autre répond: «Oui, je

t'aime.»

Mme de Marelle, qui venait de vider d'un trait une nouvelle flûte de

champagne, dit gaiement, en reposant son verre:

--Moi, je suis moins platonique.

Et chacun se mit à ricaner, l'œil allumé, en approuvant cette parole.

Forestier s'étendit sur le canapé, ouvrit les bras, les appuya sur des

coussins et d'un ton sérieux:

--Cette franchise vous honore et prouve que vous êtes une femme

pratique. Mais peut-on vous demander quelle est l'opinion de M. de

Marelle?

Elle haussa les épaules lentement, avec un dédain infini, prolongé,

puis d'une voix nette:

--M. de Marelle n'a pas d'opinion en cette matière. Il n'a que des...

que des abstentions.

Et la causerie, descendant des théories élevées sur la tendresse, entra

dans le jardin fleuri des polissonneries distinguées.

Ce fut le moment des sous-entendus adroits, des voiles levés par des

mots, comme on lève des jupes, le moment des ruses de langage, des

audaces habiles et déguisées, de toutes les hypocrisies impudiques

de la phrase qui montre des images dévêtues avec des expressions

couvertes, qui fait passer dans l'œil et dans l'esprit la vision

rapide de tout ce qu'on ne peut pas dire, et permet aux gens du monde

une sorte d'amour subtil et mystérieux, une sorte de contact impur

des pensées par l'évocation simultanée, troublante et sensuelle comme

une étreinte, de toutes les choses secrètes, honteuses et désirées

de l'enlacement. On avait apporté le rôti, des perdreaux flanqués

de cailles, puis des petits pois, puis une terrine de foies gras

accompagnée d'une salade aux feuilles dentelées, emplissant comme une

mousse verte un grand saladier en forme de cuvette. Ils avaient mangé

de tout cela sans y goûter, sans s'en douter, uniquement préoccupés de

ce qu'ils disaient, plongés dans un bain d'amour.

Les deux femmes, maintenant, en lançaient de roides, Mme de Marelle

avec une audace naturelle qui ressemblait à une provocation, Mme

Forestier avec une réserve charmante, une pudeur dans le ton, dans la

voix, dans le sourire, dans toute l'allure, qui soulignait, en ayant

l'air de les atténuer, les choses hardies sorties de sa bouche.

Forestier, tout à fait vautré sur les coussins, riait, buvait, mangeait

sans cesse et jetait parfois une parole tellement osée ou tellement

crue que les femmes, un peu choquées par la forme et pour la forme,

prenaient un petit air gêné qui durait deux ou trois secondes. Quand il

avait lâché quelque polissonnerie trop grosse, il ajoutait:

--Vous allez bien, mes enfants. Si vous continuez comme ça, vous

finirez par faire des bêtises.

Le dessert vint, puis le café; et les liqueurs versèrent dans les

esprits excités un trouble plus lourd et plus chaud.

Comme elle l'avait annoncé en se mettant à table, Mme de Marelle était

pocharde, et elle le reconnaissait, avec une grâce gaie et bavarde de

femme qui accentue, pour amuser ses convives, une pointe d'ivresse très

réelle.

Mme Forestier se taisait maintenant, par prudence peut-être; et Duroy

se sentant trop allumé pour ne pas se compromettre, gardait une réserve

habile.

On alluma des cigarettes, et Forestier, tout à coup, se mit à tousser.

Ce fut une quinte terrible qui lui déchirait la gorge; et, la face

rouge, le front en sueur, il étouffait dans sa serviette. Lorsque la

crise fut calmée, il grogna d'un air furieux:

--Ça ne me vaut rien, ces parties-là: c'est stupide.

Toute sa bonne humeur avait disparu dans la terreur du mal qui hantait

sa pensée.

--Rentrons chez nous, dit-il.

Mme de Marelle sonna le garçon et demanda l'addition. On la lui apporta

presque aussitôt. Elle essaya de la lire, mais les chiffres tournaient

devant ses yeux, et elle passa le papier à Duroy:

--Tenez, payez pour moi, je n'y vois plus, je suis trop grise.

Et elle lui jeta en même temps sa bourse dans les mains.

Le total montait à cent trente francs. Duroy contrôla et vérifia la

note, puis donna deux billets, et reprit la monnaie, en demandant à

mi-voix:

--Combien faut-il laisser aux garçons?

--Ce que vous voudrez, je ne sais pas.

Il mit cinq francs sur l'assiette, puis rendit la bourse à la jeune

femme, en lui disant:

--Voulez-vous que je vous reconduise à votre porte?

--Mais certainement. Je suis incapable de retrouver mon adresse.

On serra les mains des Forestier, et Duroy se trouva seul avec Mme de

Marelle dans un fiacre qui roulait.

Il la sentait contre lui, si près, enfermée avec lui dans cette boîte

noire, qu'éclairaient brusquement, pendant un instant, les becs de

gaz des trottoirs. Il sentait à travers sa manche, la chaleur de son

épaule, et il ne trouvait rien à lui dire, absolument rien, ayant

l'esprit paralysé par le désir impérieux de la saisir dans ses bras.

«Si j'osais, que ferait-elle?» pensait-il. Et le souvenir de toutes les

polissonneries chuchotées pendant le dîner l'enhardissait, mais la peur

du scandale le retenait en même temps.

Elle ne disait rien non plus, immobile, enfoncée en son coin. Il eût

pensé qu'elle dormait s'il n'avait vu briller ses yeux chaque fois

qu'un rayon de lumière pénétrait dans la voiture.

«Que pensait-elle?» Il sentait fort bien qu'il ne fallait point parler,

qu'un mot, un seul mot, rompant le silence, emporterait ses chances;

mais l'audace lui manquait, l'audace de l'action brusque et brutale.

Tout à coup il sentit remuer son pied. Elle avait fait un mouvement, un

mouvement sec, nerveux, d'impatience ou d'appel peut-être. Ce geste,

presque insensible, lui fit courir, de la tête aux pieds, un grand

frisson sur la peau, et se tournant vivement, il se jeta sur elle,

cherchant la bouche avec ses lèvres et la chair nue avec ses mains.

Elle jeta un cri, un petit cri, voulut se dresser, se débattre, le

repousser; puis elle céda, comme si la force lui eût manqué pour

résister plus longtemps.

Mais la voiture s'étant arrêtée bientôt devant la maison qu'elle

habitait, Duroy, surpris, n'eut point à chercher des paroles

passionnées pour la remercier, la bénir et lui exprimer son amour

reconnaissant. Cependant elle ne se levait pas, elle ne remuait point,

étourdie par ce qui venait de se passer. Alors il craignit que le

cocher n'eût des doutes, et il descendit le premier pour tendre la main

à la jeune femme.

Elle sortit enfin du fiacre en trébuchant et sans prononcer une parole.

Il sonna, et, comme la porte s'ouvrait, il demanda, en tremblant:

--Quand vous reverrai-je?

Elle murmura, si bas qu'il entendit à peine:

--Venez déjeuner avec moi demain.

Et elle disparut dans l'ombre du vestibule en repoussant le lourd

battant, qui fit un bruit de coup de canon.

Il donna cent sous au cocher et se mit à marcher devant lui, d'un pas

rapide et triomphant, le cœur débordant de joie.

Il en tenait une, enfin, une femme mariée! une femme du monde! du vrai

monde! du monde parisien! Comme ça avait été facile et inattendu!

Il s'était imaginé jusque-là que pour aborder et conquérir une de ces

créatures tant désirées, il fallait des soins infinis, des attentes

interminables, un siège habile fait de galanteries, de paroles d'amour,

de soupirs et de cadeaux. Et voilà que tout d'un coup, à la moindre

attaque, la première qu'il rencontrait s'abandonnait à lui, si vite

qu'il en demeurait stupéfait.

«Elle était grise, pensait-il; demain ce sera une autre chanson.

J'aurai les larmes.» Cette idée l'inquiéta, puis il se dit: «Ma foi,

tant pis. Maintenant que je la tiens, je saurai bien la garder.»

Et, dans le mirage confus où s'égaraient ses espérances, espérances de

grandeur, de succès, de renommée, de fortune et d'amour, il aperçut

tout à coup, pareilles à ces guirlandes de figurantes qui se déroulent

dans le ciel des apothéoses, une procession de femmes élégantes,

riches, puissantes, qui passaient en souriant pour disparaître l'une

après l'autre au fond du nuage doré de ses rêves.

Et son sommeil fut peuplé de visions.

Il était un peu ému, le lendemain, en montant l'escalier de Mme

de Marelle. Comment allait-elle le recevoir? Et si elle ne le

recevait pas? Si elle avait défendu l'entrée de sa demeure? Si elle

racontait...? Mais non, elle ne pouvait rien dire sans laisser deviner

la vérité tout entière. Donc il était maître de la situation.

La petite bonne ouvrit la porte. Elle avait son visage ordinaire. Il se

rassura, comme s'il se fût attendu à ce que la domestique lui montrât

une figure bouleversée.

Il demanda:

--Madame va bien?

Elle répondit:

--Oui, monsieur, comme toujours.

Et elle le fit entrer dans le salon.

Il alla droit à la cheminée pour constater l'état de ses cheveux et

de sa toilette; et il rajustait sa cravate devant la glace, quand il

aperçut dedans la jeune femme qui le regardait, debout sur le seuil de

sa chambre.

Il fit semblant de ne l'avoir point vue, et ils se considérèrent

quelques secondes, au fond du miroir, s'observant, s'épiant avant de se

trouver face à face.

Il se retourna. Elle n'avait point bougé, et semblait attendre. Il

s'élança, balbutiant:

--Comme je vous aime! comme je vous aime!

Elle ouvrit les bras et tomba sur sa poitrine; puis, ayant levé la tête

vers lui, ils s'embrassèrent longtemps.

Il pensait: «C'est plus facile que je n'aurais cru. Ça va très bien.»

Et, leurs lèvres s'étant séparées, il souriait sans dire un mot, en

tâchant de mettre dans son regard une infinité d'amour.

Elle aussi souriait, de ce sourire qu'elles ont pour offrir leur désir,

leur consentement, leur volonté de se donner. Elle murmura:

--Nous sommes seuls. J'ai envoyé Laurine déjeuner chez une camarade.

Il soupira, en lui baisant les poignets:

--Merci, je vous adore.

Alors elle lui prit le bras, comme s'il eût été son mari, pour aller

jusqu'au canapé où ils s'assirent côte à côte.

Il lui fallait un début de causerie habile et séduisant; ne le

découvrant point à son gré, il balbutia:

--Alors vous ne m'en voulez pas trop?

Elle lui mit une main sur la bouche:

--Tais-toi!

Ils demeurèrent silencieux, les regards mêlés, les doigts enlacés et

brûlants.

--Comme je vous désirais! dit-il.

Elle répéta:

--Tais-toi!

On entendait la bonne remuer les assiettes dans la salle derrière le

mur.

Il se leva:

--Je ne veux pas rester si près de vous. Je perdrais la tête.

La porte s'ouvrit:

--Madame est servie.

Et il offrit son bras avec gravité.

Ils déjeunèrent face à face, se regardant et se souriant sans cesse,

occupés uniquement d'eux, tout enveloppés par le charme si doux d'une

tendresse qui commence. Ils mangeaient sans savoir quoi. Il sentit un

pied, un petit pied, qui rôdait sous la table. Il le prit entre les

siens et l'y garda, le serrant de toute sa force.

La bonne allait, venait, apportait et enlevait les plats d'un air

nonchalant, sans paraître rien remarquer.

Quand ils eurent fini de manger, ils rentrèrent dans le salon et

reprirent leur place sur le canapé, côte à côte.

Peu à peu, il se serrait contre elle, essayant de l'étreindre. Mais

elle le repoussait avec calme:

--Prenez garde, on pourrait entrer.

Il murmura:

--Quand pourrai-je vous voir bien seule pour vous dire comme je vous

aime?

Elle se pencha vers son oreille, et prononça tout bas:

--J'irai vous faire une petite visite chez vous un de ces jours.

Il se sentit rougir:

--C'est que... chez moi... c'est... c'est bien modeste...

Elle sourit:

--Ça ne fait rien. C'est vous que j'irai voir et non pas l'appartement.

Alors il la pressa pour savoir quand elle viendrait. Elle fixa un jour

éloigné de la semaine suivante, et il la supplia d'avancer la date,

avec des paroles balbutiées, des yeux luisants, en lui maniant et lui

broyant les mains, le visage rouge, enfiévré, ravagé de désir, de ce

désir impétueux qui suit les repas en tête à tête.

Elle s'amusait de le voir l'implorer avec cette ardeur, et cédait un

jour de temps en temps. Mais il répétait:

--Demain... dites... demain.

Elle y consentit à la fin:

--Oui. Demain. Cinq heures.

Il poussa un long soupir de joie; et ils causèrent presque

tranquillement, avec des allures d'intimité, comme s'ils se fussent

connus depuis vingt ans.

Un coup de timbre les fit tressaillir; et, d'une secousse, ils

s'éloignèrent l'un de l'autre.

Elle murmura:

--Ce doit être Laurine.

L'enfant parut, puis s'arrêta interdite, puis courut vers Duroy en

battant des mains, transportée de plaisir en l'apercevant, et elle cria:

--Ah! Bel-Ami!

Mme de Marelle se mit à rire:

--Tiens! Bel-Ami! Laurine vous a baptisé! C'est un bon petit nom

d'amitié pour vous, ça; moi aussi je vous appellerai Bel-Ami!

Il avait pris sur ses genoux la fillette, et il dut jouer avec elle à

tous les petits jeux qu'il lui avait appris.

Il se leva à trois heures moins vingt minutes, pour se rendre au

journal; et, sur l'escalier, par la porte entrouverte, il murmura

encore du bout des lèvres:

--Demain. Cinq heures.

La jeune femme répondit: «Oui», d'un sourire, et disparut.

Dès qu'il eut fini sa besogne journalière, il songea à la façon dont

il arrangerait sa chambre pour recevoir sa maîtresse et dissimuler le

mieux possible la pauvreté du local. Il eut l'idée d'épingler sur les

murs de menus bibelots japonais, et il acheta pour cinq francs toute

une collection de crépons, de petits éventails et de petits écrans,

dont il cacha les taches trop visibles du papier. Il appliqua sur les

vitres de la fenêtre des images transparentes représentant des bateaux

sur des rivières, des vols d'oiseaux à travers des ciels rouges,

des dames multicolores sur des balcons et des processions de petits

bonshommes noirs dans des plaines remplies de neige.

Son logis, grand tout juste pour y dormir et s'y asseoir, eut bientôt

l'air de l'intérieur d'une lanterne de papier peint. Il jugea l'effet

satisfaisant, et il passa la soirée à coller sur le plafond des oiseaux

découpés dans des feuilles coloriées qui lui restaient.

Puis il se coucha, bercé par le sifflement des trains.

Il rentra de bonne heure le lendemain, portant un sac de gâteaux et

une bouteille de madère achetée chez l'épicier. Il dut ressortir

pour se procurer deux assiettes et deux verres; et il disposa cette

collation sur sa table de toilette, dont le bois sale fut caché par une

serviette, la cuvette et le pot à l'eau étant dissimulés par-dessous.

Puis il attendit.

Elle arriva vers cinq heures un quart, et, séduite par le papillotement

coloré des dessins, elle s'écria:

--Tiens, c'est gentil chez vous. Mais il y a bien du monde dans

l'escalier.

Il l'avait prise dans ses bras, et il baisait ses cheveux avec

emportement, entre le front et le chapeau, à travers le voile.

Une heure et demie plus tard, il la reconduisit à la station de fiacres

de la rue de Rome. Lorsqu'elle fut dans la voiture, il murmura:

--Mardi, à la même heure.

Elle dit:

--A la même heure, mardi.

Et, comme la nuit était venue, elle attira sa tête dans la portière et

le baisa sur les lèvres. Puis, le cocher ayant fouetté sa bête, elle

cria: «Adieu, Bel-Ami!» et le vieux coupé s'en alla au trot fatigué

d'un cheval blanc.

Pendant trois semaines, Duroy reçut ainsi Mme de Marelle tous les deux

ou trois jours, tantôt le matin, tantôt le soir.

Comme il l'attendait un après-midi, un grand bruit dans l'escalier

l'attira sur sa porte. Un enfant hurlait. Une voix furieuse, celle d'un

homme, cria:

--Qu'est-ce qu'il a encore à gueuler, ce bougre-là?

La voix glapissante et exaspérée d'une femme répondit:

--C'est c'te sale cocotte qui vient chez l' journalisse d'en haut qu'a

renversé Nicolas sur l' palier. Comme si on devrait laisser entrer des

roulures comme ça qui n' font seulement pas attention aux éfants dans

les escaliers!

Duroy, éperdu, se recula, car il entendait un rapide frôlement de jupes

et un pas précipité gravissant l'étage au-dessous de lui.

On frappa bientôt à sa porte, qu'il venait de refermer. Il ouvrit, et

Mme de Marelle se jeta dans la chambre, essoufflée, affolée, balbutiant:

--As-tu entendu?

Il fit semblant de ne rien savoir.

--Non, quoi?

--Comme ils m'ont insultée?

--Qui ça?

--Les misérables qui habitent au-dessous.

--Mais non, qu'est-ce qu'il y a, dis-moi?

Elle se mit à sangloter sans pouvoir prononcer un mot.

Il dut la décoiffer, la délacer, l'étendre sur le lit, lui tapoter les

tempes avec un linge mouillé: elle suffoquait; puis, quand son émotion

se fut un peu calmée, toute sa colère indignée éclata.

Elle voulait qu'il descendît tout de suite, qu'il se battît, qu'il les

tuât.

Il répétait:

--Mais ce sont des ouvriers, des rustres. Songe qu'il faudrait aller

en justice, que tu pourrais être reconnue, arrêtée, perdue. On ne se

commet pas avec des gens comme ça.

Elle passa à une autre idée:

--Comment ferons-nous, maintenant? Moi, je ne peux pas rentrer ici.

Il répondit:

--C'est bien simple, je vais déménager.

Elle murmura:

--Oui, mais ce sera long.

Puis, tout d'un coup, elle imagina une combinaison, et, rassérénée

brusquement:

--Non, écoute, j'ai trouvé, laisse-moi faire, ne t'occupe de rien. Je

t'enverrai un petit bleu demain matin.

Elle appelait des «petits bleus» les télégrammes fermés circulant dans

Paris.

Elle souriait maintenant, ravie de son invention, qu'elle ne voulait

pas révéler; et elle fit mille folies d'amour.

Elle était bien émue cependant, en redescendant l'escalier, et elle

s'appuyait de toute sa force sur le bras de son amant, tant elle

sentait fléchir ses jambes.

Ils ne rencontrèrent personne.

Comme il se levait tard, il était encore au lit, le lendemain vers onze

heures, quand le facteur du télégraphe lui apporta le petit bleu promis.

Duroy l'ouvrit et lut:

«Rendez-vous tantôt, cinq heures, rue de Constantinople, 127. Tu te

feras ouvrir l'appartement loué par Mme Duroy.

«CLO t'embrasse.»

A cinq heures précises, il entrait chez le concierge d'une grande

maison meublée et demandait:

--C'est ici que Mme Duroy a loué un appartement?

--Oui, monsieur.

--Voulez-vous m'y conduire, s'il vous plaît.

L'homme, habitué sans doute aux situations délicates où la prudence

est nécessaire, le regardait dans les yeux, puis, choisissant dans la

longue file de clefs:

--Vous êtes bien M. Duroy?

--Mais oui, parfaitement.

Et il ouvrit un petit logement composé de deux pièces et situé au

rez-de-chaussée, en face de la loge.

Le salon, tapissé de papier ramagé, assez frais, possédait un meuble

d'acajou recouvert en reps verdâtre à dessins jaunes, et un maigre

tapis à fleurs, si mince que le pied sentait le bois par-dessous.

La chambre à coucher était si exiguë que le lit l'emplissait aux trois

quarts. Il tenait le fond, allant d'un mur à l'autre, un grand lit de

maison meublée, enveloppé de rideaux bleus et lourds, également en reps

et écrasé sous un édredon de soie rouge maculé de taches suspectes.

Duroy, inquiet et mécontent, pensait: «Ça va me coûter un argent fou,

ce logis-là. Il va falloir que j'emprunte encore. C'est idiot, ce

qu'elle a fait.»

La porte s'ouvrit, et Clotilde se précipita en coup de vent, avec un

grand bruit de robe, les bras ouverts. Elle était enchantée:

--Est-ce gentil, dis, est-ce gentil? Et pas à monter, c'est sur la rue,

au rez-de-chaussée! On peut entrer et sortir par la fenêtre sans que le

concierge vous voie. Comme nous nous aimerons là dedans!

Il l'embrassait froidement, n'osant faire la question qui lui venait

aux lèvres.

Elle avait posé un gros paquet sur le guéridon, au milieu de la pièce.

Elle l'ouvrit et en tira un savon, une bouteille d'eau de Lubin, une

éponge, une boîte d'épingles à cheveux, un tire-bouton et un petit fer

à friser pour rajuster les mèches de son front qu'elle défaisait toutes

les fois.

Et elle joua à l'installation, cherchant la place de chaque chose,

s'amusant énormément.

Elle parlait tout en ouvrant les tiroirs:

--Il faudra que j'apporte un peu de linge, pour pouvoir en changer à

l'occasion. Ce sera très commode. Si je reçois une averse, par hasard,

en faisant des courses, je viendrai me sécher ici. Nous aurons chacun

notre clef, outre celle laissée dans la loge pour le cas où nous

oublierions les nôtres. J'ai loué pour trois mois, à ton nom, bien

entendu, puisque je ne pouvais donner le mien.

Alors il demanda:

--Tu me diras quand il faudra payer?

Elle répondit simplement:

--Mais c'est payé, mon chéri!

Il reprit:

--Alors, c'est à toi que je le dois?

--Mais non, mon chat, ça ne te regarde pas, c'est moi qui veux faire

cette petite folie.

Il eut l'air de se fâcher:

--Ah! mais non, par exemple. Je ne le permettrai point.

Elle vint à lui suppliante, et, posant les mains sur ses épaules:

--Je t'en prie, Georges, ça me fera tant de plaisir, tant de plaisir

que ce soit à moi, notre nid, rien qu'à moi! Ça ne peut pas te

froisser? En quoi? Je voudrais apporter ça dans notre amour. Dis que tu

veux bien, mon petit Géo, dis que tu veux bien?...

Elle l'implorait du regard, de la lèvre, de tout son être.

Il se fit prier, refusant avec des mines irritées, puis il céda,

trouvant cela juste, au fond.

Et quand elle fut partie, il murmura, en se frottant les mains et sans

chercher dans les replis de son cœur d'où lui venait, ce jour-là,

cette opinion: «Elle est gentille, tout de même.»

Il reçut quelques jours plus tard un autre petit bleu qui lui disait:

«Mon mari arrive ce soir, après six semaines d'inspection. Nous

aurons donc relâche huit jours. Quelle corvée, mon chéri!

«Ta CLO.»

Duroy demeura stupéfait. Il ne songeait vraiment plus qu'elle était

mariée. En voilà un homme dont il aurait voulu voir la tête, rien

qu'une fois, pour le connaître.

Il attendit avec patience cependant le départ de l'époux, mais il passa

aux Folies-Bergère deux soirées qui se terminèrent chez Rachel.

Puis, un matin, nouveau télégramme contenant quatre mots: «Tantôt, cinq

heures.--CLO.»

Ils arrivèrent tous les deux en avance au rendez-vous. Elle se jeta

dans ses bras avec un grand élan d'amour, le baisant passionnément à

travers le visage; puis elle lui dit:

--Si tu veux, quand nous nous serons bien aimés, tu m'emmèneras dîner

quelque part. Je me suis faite libre.

On était justement au commencement du mois, et bien que son traitement

fût escompté longtemps d'avance, et qu'il vécût au jour le jour

d'argent cueilli de tous les côtés, Duroy se trouvait par hasard en

fonds; et il fut content d'avoir l'occasion de dépenser quelque chose

pour elle.

Il répondit:

--Mais oui, ma chérie, où tu voudras.

Ils partirent donc vers sept heures et gagnèrent le boulevard

extérieur. Elle s'appuyait fortement sur lui et lui disait, dans

l'oreille:

--Si tu savais comme je suis contente de sortir à ton bras, comme

j'aime te sentir contre moi!

Il demanda:

--Veux-tu aller chez le père Lathuile?

Elle répondit:

--Oh! non, c'est trop chic. Je voudrais quelque chose de drôle, de

commun, comme un restaurant où vont les employés et les ouvrières;

j'adore les parties dans les guinguettes! Oh! si nous avions pu aller à

la campagne!

Comme il ne connaissait rien en ce genre dans le quartier, ils errèrent

le long du boulevard, et ils finirent par entrer chez un marchand

de vin qui donnait à manger dans une salle à part. Elle avait vu, à

travers la vitre, deux fillettes en cheveux attablées en face de deux

militaires.

Trois cochers de fiacre dînaient dans le fond de la pièce étroite et

longue, et un personnage, impossible à classer dans aucune profession,

fumait sa pipe, les jambes allongées, les mains dans la ceinture de

sa culotte, étendu sur sa chaise et la tête renversée en arrière

par-dessus la barre. Sa jaquette semblait un musée de taches, et dans

les poches gonflées comme des ventres on apercevait le goulot d'une

bouteille, un morceau de pain, un paquet enveloppé dans un journal,

et un bout de ficelle qui pendait. Il avait des cheveux épais, crépus,

mêlés, gris de saleté; et sa casquette était par terre, sous sa chaise.

L'entrée de Clotilde fit sensation par l'élégance de sa toilette. Les

deux couples cessèrent de chuchoter, les trois cochers cessèrent de

discuter, et le particulier qui fumait, ayant ôté sa pipe de sa bouche

et craché devant lui, regarda en tournant un peu la tête.

Mme de Marelle murmura:

--C'est très gentil! Nous serons très bien; une autre fois, je

m'habillerai en ouvrière.

Et elle s'assit sans embarras et sans dégoût en face de la table de

bois vernie par la graisse des nourritures, lavée par les boissons

répandues et torchée d'un coup de serviette par le garçon. Duroy, un

peu gêné, un peu honteux, cherchait une patère pour y pendre son haut

chapeau. N'en trouvant point, il le déposa sur une chaise.

Ils mangèrent un ragoût de mouton, une tranche de gigot et une salade.

Clotilde répétait:

--Moi, j'adore ça. J'ai des goûts canailles. Je m'amuse mieux ici qu'au

Café Anglais.

Puis elle dit:

--Si tu veux me faire tout à fait plaisir, tu me mèneras dans un

bastringue. J'en connais un très drôle près d'ici qu'on appelle la

_Reine-Blanche_.

Duroy, surpris, demanda:

--Qui est-ce qui t'a menée là?

Il la regardait et il la vit rougir, un peu troublée, comme si cette

question brusque eût éveillé en elle un souvenir délicat. Après une

de ces hésitations féminines si courtes qu'il les faut deviner, elle

répondit:

--C'est un ami...

Puis, après un silence, elle ajouta:

--... qui est mort.

Et elle baissa les yeux avec une tristesse bien naturelle.

Et Duroy, pour la première fois, songea à tout ce qu'il ne savait point

dans la vie passée de cette femme, et il rêva. Certes elle avait eu des

amants, déjà, mais de quelle sorte? de quel monde? Une vague jalousie,

une sorte d'inimitié s'éveillait en lui contre elle, une inimitié pour

tout ce qu'il ignorait, pour tout ce qui ne lui avait point appartenu

dans ce cœur et dans cette existence. Il la regardait, irrité du

mystère enfermé dans cette tête jolie et muette et qui songeait, en

ce moment-là même peut-être, à l'autre, aux autres, avec des regrets.

Comme il eût aimé regarder dans ce souvenir, y fouiller, et tout

savoir, tout connaître!...

Elle répéta:

--Veux-tu me conduire à la _Reine-Blanche_? Ce sera une fête complète.

Il pensa: «Bah! qu'importe le passé? Je suis bien bête de me troubler

de ça.» Et, souriant, il répondit:

--Mais certainement, ma chérie.

Lorsqu'ils furent dans la rue, elle reprit, tout bas, avec ce ton

mystérieux dont on fait les confidences:

--Je n'osais point te demander ça, jusqu'ici; mais tu ne te figures

pas comme j'aime ces escapades de garçon dans tous ces endroits où les

femmes ne vont pas. Pendant le carnaval je m'habillerai en collégien.

Je suis drôle comme tout en collégien.

Quand ils pénétrèrent dans la salle de bal, elle se serra contre lui,

effrayée et contente, regardant d'un œil ravi les filles et les

souteneurs et, de temps en temps, comme pour se rassurer contre un

danger possible, elle disait, en apercevant un municipal grave et

immobile: «Voilà un agent qui a l'air solide.» Au bout d'un quart

d'heure, elle en eut assez, et il la reconduisit chez elle.

Alors commença une série d'excursions dans tous les endroits louches

où s'amuse le peuple; et Duroy découvrit dans sa maîtresse un goût

passionné pour ce vagabondage d'étudiants en goguette.

Elle arrivait au rendez-vous habituel vêtue d'une robe de toile, la

tête couverte d'un bonnet de soubrette, de soubrette de vaudeville; et,

malgré la simplicité élégante et cherchée de la toilette, elle gardait

ses bagues, ses bracelets et ses boucles d'oreilles en brillants, en

donnant cette raison, quand il la suppliait de les ôter: «Bah! on

croira que ce sont des cailloux du Rhin.»

Elle se jugeait admirablement déguisée, et, bien qu'elle fût en réalité

cachée à la façon des autruches, elle allait dans les tavernes les plus

mal famées.

Elle avait voulu que Duroy s'habillât en ouvrier; mais il résista et

garda sa tenue correcte de boulevardier sans vouloir même changer son

haut chapeau contre un chapeau de feutre mou.

Elle s'était consolée de son obstination par ce raisonnement: «On pense

que je suis une femme de chambre en bonne fortune avec un jeune homme

du monde.» Et elle trouvait délicieuse cette comédie.

Ils entraient ainsi dans les caboulots populaires et allaient s'asseoir

au fond du bouge enfumé, sur des chaises boiteuses, devant une vieille

table de bois. Un nuage de fumée âcre où restait une odeur de poisson

frit du dîner emplissait la salle; des hommes en blouse gueulaient en

buvant des petits verres; et le garçon étonné dévisageait ce couple

étrange, en posant devant lui deux cerises à l'eau-de-vie.

Elle, tremblante, apeurée et ravie, se mettait à boire le jus rouge des

fruits, à petits coups, en regardant autour d'elle d'un œil inquiet

et allumé. Chaque cerise avalée lui donnait la sensation d'une faute

commise, chaque goutte du liquide brûlant et poivré descendant en sa

gorge lui procurait un plaisir âcre, la joie d'une jouissance scélérate

et défendue.

Puis elle disait à mi-voix: «Allons-nous-en.» Et ils partaient. Elle

filait vivement, la tête basse, d'un pas menu, d'un pas d'actrice

qui quitte la scène, entre les buveurs accoudés aux tables qui la

regardaient passer d'un air soupçonneux et mécontent; et quand elle

avait franchi la porte, elle poussait un grand soupir, comme si elle

venait d'échapper à quelque terrible danger.

Quelquefois elle demandait à Duroy, en frissonnant:

--Si on m'injuriait dans ces endroits-là, qu'est-ce que tu ferais?

Il répondait d'un ton crâne:

--Je te défendrais, parbleu!

Et elle lui serrait le bras avec bonheur, avec le désir confus

peut-être d'être injuriée et défendue, de voir des hommes se battre

pour elle, même ces hommes-là, avec son bien-aimé.

Mais ces excursions, se renouvelant deux ou trois fois par semaine,

commençaient à fatiguer Duroy, qui avait grand mal d'ailleurs depuis

quelque temps, à se procurer le demi-louis qu'il lui fallait pour payer

la voiture et les consommations.

Il vivait maintenant avec une peine infinie, avec plus de peine qu'aux

jours où il était employé du Nord, car, ayant dépensé largement, sans

compter, pendant ses premiers mois de journalisme, avec l'espoir

constant de gagner de grosses sommes le lendemain, il avait épuisé

toutes ses ressources et tous les moyens de se procurer de l'argent.

Un procédé fort simple, celui d'emprunter à la caisse, s'était trouvé

bien vite usé, et il devait déjà au journal quatre mois de son

traitement, plus six cents francs sur ses lignes. Il devait, en outre,

cent francs à Forestier, trois cents francs à Jacques Rival, qui avait

la bourse large, et il était rongé par une multitude de petites dettes

inavouables, de vingt francs ou de cent sous.

Saint-Potin, consulté sur les méthodes à employer pour trouver encore

cent francs, n'avait découvert aucun expédient, bien qu'il fût un homme

d'invention; et Duroy s'exaspérait de cette misère, plus sensible

maintenant qu'autrefois, parce qu'il avait plus de besoins. Une

colère sourde contre tout le monde couvait en lui, et une irritation

incessante, qui se manifestait à tout propos, à tout moment, pour les

causes les plus futiles.

Il se demandait parfois comment il avait fait pour dépenser une moyenne

de mille livres par mois, sans aucun excès ni aucune fantaisie; et il

constatait qu'en additionnant un déjeuner de huit francs avec un dîner

de douze pris dans un grand café quelconque du boulevard, il arrivait

tout de suite à un louis, qui, joint à une dizaine de francs d'argent

de poche, de cet argent qui coule sans qu'on sache comment, formait un

total de trente francs. Or, trente francs par jour donnent neuf cents

francs à la fin du mois. Et il ne comptait pas là dedans tous les frais

d'habillement, de chaussure, de linge, de blanchissage, etc.

Donc, le 14 décembre, il se trouva sans un sou dans sa poche et sans un

moyen dans l'esprit pour obtenir quelque monnaie.

Il fit, comme il avait fait souvent jadis, il ne déjeuna point et il

passa l'après-midi au journal à travailler, rageant et préoccupé.

Vers quatre heures, il reçut un petit bleu de sa maîtresse, qui lui

disait: «Veux-tu que nous dînions ensemble? nous ferons ensuite une

escapade.»

Il répondit aussitôt: «Impossible dîner.» Puis il réfléchit qu'il

serait bien bête de se priver des moments agréables qu'elle pourrait

lui donner, et il ajouta: «Mais je t'attendrai, à neuf heures, dans

notre logis.»

Et ayant envoyé un des garçons porter ce mot, afin d'économiser le prix

du télégramme, il réfléchit à la façon dont il s'y prendrait pour se

procurer le repas du soir.

A sept heures, il n'avait encore rien inventé; et une faim terrible lui

creusait le ventre. Alors il eut recours à un stratagème de désespéré.

Il laissa partir tous ses confrères, l'un après l'autre, et, quand il

fut seul, il sonna vivement. L'huissier du patron, resté pour garder

les bureaux, se présenta.

Duroy debout, nerveux, fouillait ses poches, et d'une voix brusque:

--Dites donc, Foucart, j'ai oublié mon porte-monnaie chez moi et il

faut que j'aille dîner au Luxembourg. Prêtez-moi cinquante sous pour

payer ma voiture.

L'homme tira trois francs de son gilet, en demandant:

--Monsieur Duroy ne veut pas davantage?

--Non, non, cela me suffit. Merci bien.

Et, ayant saisi les pièces blanches, Duroy descendit en courant

l'escalier, puis alla dîner dans une gargote où il échouait aux jours

de misère.

A neuf heures, il attendait sa maîtresse, les pieds au feu dans le

petit salon.

Elle arriva, très animée, très gaie, fouettée par l'air froid de la rue:

--Si tu veux, dit-elle, nous ferons d'abord un tour, puis nous

rentrerons ici à onze heures. Le temps est admirable pour se promener.

Il répondit d'un ton grognon:

--Pourquoi sortir? On est très bien ici.

Elle reprit, sans ôter son chapeau:

--Si tu savais, il fait un clair de lune merveilleux. C'est un vrai

bonheur de se promener, ce soir.

--C'est possible, mais moi je ne tiens pas à me promener.

Il avait dit cela d'un air furieux. Elle en fut saisie, blessée, et

demanda:

--Qu'est-ce que tu as? Pourquoi prends-tu ces manières-là? J'ai le

désir de faire un tour, je ne vois pas en quoi cela peut te fâcher.

Il se leva, exaspéré:

--Cela ne me fâche pas. Cela m'embête. Voilà!

Elle était de celles que la résistance irrite et que l'impolitesse

exaspère.

Elle prononça, avec dédain, avec une colère froide:

--Je n'ai pas l'habitude qu'on me parle ainsi. Je m'en irai seule,

alors; adieu!

Il comprit que c'était grave, et s'élançant vivement vers elle, il lui

prit les mains, les baisa, en balbutiant:

--Pardonne-moi, ma chérie, pardonne-moi, je suis très nerveux, ce soir,

très irritable. C'est que j'ai des contrariétés, des ennuis, tu sais,

des affaires de métier.

Elle répondit, un peu adoucie, mais non calmée:

--Cela ne me regarde pas, moi; et je ne veux point supporter le

contre-coup de votre mauvaise humeur.

Il la prit dans ses bras, l'attira vers le canapé:

--Écoute, ma mignonne, je ne voulais point te blesser; je n'ai point

songé à ce que je disais.

Il l'avait forcée à s'asseoir, et s'agenouillant devant elle:

--M'as-tu pardonné? Dis-moi que tu m'as pardonné.

Elle murmura, d'une voix froide:

--Soit, mais ne recommence pas.

Et, s'étant relevée, elle ajouta:

--Maintenant allons faire un tour.

Il était demeuré à genoux, entourant les hanches de ses deux bras; il

balbutia:

--Je t'en prie, restons ici. Je t'en supplie. Accorde-moi cela.

J'aimerais tant à te garder, ce soir, pour moi tout seul, là, près du

feu. Dis «oui», je t'en supplie, dis «oui».

Elle répliqua nettement, durement:

--Non. Je tiens à sortir, et je ne céderai pas à tes caprices.

Il insista:

--Je t'en supplie, j'ai une raison, une raison très sérieuse...

Elle dit de nouveau:

--Non. Et si tu ne veux pas sortir avec moi, je m'en vais. Adieu!

Elle s'était dégagée d'une secousse, et gagnait la porte. Il courut

vers elle, l'enveloppa dans ses bras:

--Écoute, Clo, ma petite Clo, écoute, accorde-moi cela...

Elle faisait non, de la tête, sans répondre, évitant ses baisers et

cherchant à sortir de son étreinte pour s'en aller.

Il bégayait:

--Clo, ma petite Clo, j'ai une raison.

Elle s'arrêta, en le regardant en face:

--Tu mens... Laquelle?

Il rougit, ne sachant que dire. Et elle reprit, indignée:

--Tu vois bien que tu mens... sale bête...

Et avec un geste rageur, les larmes aux yeux, elle lui échappa.

Il la prit encore une fois par les épaules, et désolé, prêt à tout

avouer pour éviter cette rupture, il déclara avec un accent désespéré:

--Il y a que je n'ai pas le sou... Voilà.

Elle s'arrêta net, et le regardant au fond des yeux pour y lire la

vérité:

--Tu dis?

Il avait rougi jusqu'aux cheveux:

--Je dis que je n'ai pas le sou. Comprends-tu? Mais pas vingt sous, pas

dix sous, pas de quoi payer un verre de cassis dans le café où nous

entrerons. Tu me forces à confesser des choses honteuses. Il ne m'était

pourtant pas possible de sortir avec toi, et quand nous aurions été

attablés devant deux consommations, de te raconter tranquillement que

je ne pouvais pas les payer...

Elle le regardait toujours en face:

--Alors... c'est bien vrai... ça?

En une seconde, il retourna toutes ses poches, celles du pantalon,

celles du gilet, celles de la jaquette, et il murmura:

--Tiens... es-tu contente... maintenant?

Brusquement, ouvrant ses deux bras avec un élan passionné, elle lui

sauta au cou, en bégayant:

--Oh! mon pauvre chéri... mon pauvre chéri... si j'avais su! Comment

cela t'est-il arrivé?

Elle le fit asseoir, et s'assit elle-même sur ses genoux, puis le

tenant par le cou, le baisant à tout instant, baisant sa moustache,

sa bouche, ses yeux, elle le força à raconter d'où lui venait cette

infortune.

Il inventa une histoire attendrissante. Il avait été obligé de venir en

aide à son père qui se trouvait dans l'embarras. Il lui avait donné non

seulement toutes ses économies, mais il s'était endetté gravement.

Il ajouta:

--J'en ai pour six mois au moins à crever de faim, car j'ai épuisé

toutes mes ressources. Tant pis, il y a des moments de crise dans la

vie. L'argent, après tout, ne vaut pas qu'on s'en préoccupe.

Elle lui souffla dans l'oreille:

--Je t'en prêterai, veux-tu?

Il répondit avec dignité:

--Tu es bien gentille, ma mignonne, mais ne parlons plus de ça, je te

prie. Tu me blesserais.

Elle se tut; puis, le serrant dans ses bras, elle murmura:

--Tu ne sauras jamais comme je t'aime.

Ce fut une de leurs meilleures soirées d'amour.

Comme elle allait partir, elle reprit en souriant:

--Hein! quand on est dans ta situation, comme c'est amusant de

retrouver de l'argent oublié dans une poche, une pièce qui avait glissé

dans la doublure.

Il répondit avec conviction:

--Ah! ça oui, par exemple.

Elle voulut rentrer à pied sous prétexte que la lune était admirable,

et elle s'extasiait en la regardant.

C'était une nuit froide et sereine du commencement de l'hiver. Les

passants et les chevaux allaient vite, piqués par une claire gelée. Les

talons sonnaient sur les trottoirs.

En le quittant, elle demanda:

--Veux-tu nous revoir après-demain?

--Mais oui, certainement.

--A la même heure?

--A la même heure.

--Adieu, mon chéri.

Et ils s'embrassèrent tendrement.

Puis il revint à grands pas, se demandant ce qu'il inventerait le

lendemain, afin de se tirer d'affaire. Mais, comme il ouvrait la porte

de sa chambre, il fouilla dans la poche de son gilet pour y trouver des

allumettes, et il demeura stupéfait de rencontrer une pièce de monnaie

qui roulait sous son doigt.

Dès qu'il eut de la lumière, il saisit cette pièce pour l'examiner.

C'était un louis de vingt francs!

Il se pensa devenu fou.

Il le tourna, le retourna, cherchant par quel miracle cet argent se

trouvait là. Il n'avait pourtant pas pu tomber du ciel dans sa poche.

Puis, tout à coup, il devina, et une colère indignée le saisit. Sa

maîtresse avait parlé, en effet, de monnaie glissée dans la doublure

et qu'on retrouvait aux heures de pauvreté. C'était elle qui lui avait

fait cette aumône. Quelle honte!

Il jura:

--Ah bien! je vais la recevoir, après-demain! Elle en passera un joli

quart d'heure!

Et il se mit au lit, le cœur agité de fureur et d'humiliation.

Il s'éveilla tard. Il avait faim. Il essaya de se rendormir pour ne

se lever qu'à deux heures; puis il se dit: «Cela ne m'avance à rien,

il faut toujours que je finisse par découvrir de l'argent.» Puis il

sortit, espérant qu'une idée lui viendrait dans la rue.

Il ne lui en vint pas, mais en passant devant chaque restaurant un

désir ardent de manger lui mouillait la bouche de salive. A midi,

comme il n'avait rien imaginé, il se décida brusquement: «Bah! je vais

déjeuner sur les vingt francs de Clotilde. Cela ne m'empêchera pas de

les lui rendre demain.»

Il déjeuna donc dans une brasserie pour deux francs cinquante. En

entrant au journal il remit encore trois francs à l'huissier.

--Tenez, Foucart, voici ce que vous m'avez prêté hier soir pour ma

voiture.

Et il travailla jusqu'à sept heures. Puis il alla dîner et prit de

nouveau trois francs sur le même argent. Les deux bocks de la soirée

portèrent à neuf francs trente centimes sa dépense du jour.

Mais comme il ne pouvait se refaire un crédit ni se recréer des

ressources en vingt-quatre heures, il emprunta encore six francs

cinquante le lendemain sur les vingt francs qu'il devait rendre le soir

même, de sorte qu'il vint au rendez-vous convenu avec quatre francs

vingt dans sa poche.

Il était d'une humeur de chien enragé et se promettait bien de faire

nette tout de suite la situation. Il dirait à sa maîtresse: «Tu sais,

j'ai trouvé les vingt francs que tu as mis dans ma poche l'autre jour.

Je ne te les rends pas aujourd'hui parce que ma position n'a point

changé, et que je n'ai pas eu le temps de m'occuper de la question

d'argent. Mais je te les remettrai la première fois que nous nous

verrons.»

Elle arriva, tendre, empressée, pleine de craintes. Comment allait-il

la recevoir? Et elle l'embrassa avec persistance pour éviter une

explication dans les premiers moments.

Il se disait, de son côté: «Il sera bien temps tout à l'heure d'aborder

la question. Je vais chercher un joint.»

Il ne trouva pas de joint et ne dit rien, reculant devant les premiers

mots à prononcer sur ce sujet délicat.

Elle ne parla point de sortir et fut charmante de toutes façons.

Ils se séparèrent vers minuit, après avoir pris rendez-vous seulement

pour le mercredi de la semaine suivante, car Mme de Marelle avait

plusieurs dîners en ville de suite.

Le lendemain, en payant son déjeuner, comme Duroy cherchait les quatre

pièces de monnaie qui devaient lui rester, il s'aperçut qu'elles

étaient cinq, dont une en or.

Au premier moment il crut qu'on lui avait rendu, la veille, vingt

francs par mégarde; puis il comprit, et il sentit une palpitation de

cœur sous l'humiliation de cette aumône persévérante.

Comme il regretta de n'avoir rien dit! S'il avait parlé avec énergie,

cela ne serait point arrivé.

Pendant quatre jours il fit des démarches et des efforts aussi nombreux

qu'inutiles pour se procurer cinq louis, et il mangea le second de

Clotilde.

Elle trouva moyen, bien qu'il lui eût dit, d'un air furieux: «Tu

sais, ne recommence pas la plaisanterie des autres soirs, parce que

je me fâcherais», de glisser encore vingt francs dans la poche de son

pantalon, la première fois qu'ils se rencontrèrent.

Quand il les découvrit, il jura «Nom de Dieu!» et il les transporta

dans son gilet pour les avoir sous la main, car il se trouvait sans un

centime.

Il apaisait sa conscience par ce raisonnement: «Je lui rendrai le tout

en bloc. Ce n'est en somme que de l'argent prêté.»

Enfin le caissier du journal, sur ses prières désespérées, consentit à

lui donner cent sous par jour. C'était tout juste assez pour manger,

mais pas assez pour restituer soixante francs.

Or, comme Clotilde fut reprise de sa rage pour les excursions nocturnes

dans tous les lieux suspects de Paris, il finit par ne plus s'irriter

outre mesure de trouver un jaunet dans une de ses poches, un jour même

dans sa bottine, et un autre jour dans la boîte de sa montre, après

leurs promenades aventureuses.

Puisqu'elle avait des envies qu'il ne pouvait satisfaire dans le

moment, n'était-il pas naturel qu'elle les payât plutôt que de s'en

priver?

Il tenait compte d'ailleurs de tout ce qu'il recevait ainsi, pour le

lui restituer un jour.

Un soir elle lui dit:

--Croirais-tu que je n'ai jamais été aux Folies-Bergère? Veux-tu m'y

mener?

Il hésita, dans la crainte de rencontrer Rachel. Puis il pensa: «Bah!

je ne suis pas marié avec elle après tout. Si l'autre me voit, elle

comprendra la situation et ne me parlera pas. D'ailleurs nous prendrons

une loge.»

Une raison aussi le décida. Il était bien aise de cette occasion

d'offrir à Mme de Marelle une loge au théâtre sans rien payer. C'était

là une sorte de compensation.

Il laissa d'abord Clotilde dans la voiture pour aller chercher le

coupon afin qu'elle ne vît pas qu'on le lui offrait, puis il la vint

prendre et ils entrèrent, salués par les contrôleurs.

Une foule énorme encombrait le promenoir. Ils eurent grand'peine à

passer à travers la cohue des hommes et des rôdeuses. Ils atteignirent

enfin leur case et s'installèrent, enfermés entre l'orchestre immobile

et le remous de la galerie.

Mais Mme de Marelle ne regardait guère la scène, uniquement préoccupée

des filles qui circulaient derrière son dos; et elle se retournait sans

cesse pour les voir, avec une envie de les toucher, de palper leur

corsage, leurs joues, leurs cheveux, pour savoir comment c'était fait,

ces êtres-là.

Elle dit soudain:

--Il y en a une grosse brune qui nous regarde tout le temps. J'ai cru

tout à l'heure qu'elle allait nous parler. L'as-tu vue?

Il répondit:

--Non. Tu dois te tromper.

Mais il l'avait aperçue depuis longtemps déjà. C'était Rachel qui

rôdait autour d'eux avec une colère dans les yeux et des mots violents

sur les lèvres.

Duroy l'avait frôlée tout à l'heure en traversant la foule, et elle

lui avait dit «Bonjour» tout bas avec un clignement d'œil qui

signifiait: «Je comprends.» Mais il n'avait point répondu à cette

gentillesse dans la crainte d'être vu par sa maîtresse, et il avait

passé froidement, le front haut, la lèvre dédaigneuse. La fille, qu'une

jalousie inconsciente aiguillonnait déjà, revint sur ses pas, le frôla

de nouveau et prononça d'une voix plus forte: «Bonjour, Georges.»

Il n'avait encore rien répondu. Alors elle s'était obstinée à être

reconnue, saluée, et elle revenait sans cesse derrière la loge,

attendant un moment favorable.

Dès qu'elle s'aperçut que Mme de Marelle la regardait, elle toucha du

bout du doigt l'épaule de Duroy:

--Bonjour. Tu vas bien?

Mais il ne se retourna pas.

Elle reprit:

--Eh bien? es-tu devenu sourd depuis jeudi?

Il ne répondit point, affectant un air de mépris qui l'empêchait de se

compromettre, même par un mot, avec cette drôlesse.

Elle se mit à rire, d'un rire de rage, et dit:

--Te voilà donc muet? Madame t'a peut-être mordu la langue?

Il fit un geste furieux, et d'une voix exaspérée:

--Qui est-ce qui vous permet de parler? Filez ou je vous fais arrêter.

Alors, le regard enflammé, la gorge gonflée, elle gueula:

--Ah! c'est comme ça! Va donc, mufle! Quand on couche avec une femme

on la salue au moins. C'est pas une raison parce que t'es avec une

autre pour ne pas me reconnaître aujourd'hui. Si tu m'avais seulement

fait un signe quand j'ai passé contre toi, tout à l'heure, je t'aurais

laissé tranquille. Mais t'as voulu faire le fier, attends, va! Je vais

te servir, moi! Ah! tu ne me dis seulement pas bonjour quand je te

rencontre...

Elle aurait crié longtemps, mais Mme de Marelle avait ouvert la

porte de la loge, et elle se sauvait, à travers la foule, cherchant

éperdument la sortie.

Duroy s'était élancé derrière elle et s'efforçait de la rejoindre.

Alors Rachel, les voyant fuir, hurla, triomphante:

--Arrêtez-la! Arrêtez-la! Elle m'a volé mon amant.

Des rires coururent dans le public. Deux messieurs, pour plaisanter,

saisirent par les épaules la fugitive et voulurent l'emmener en

cherchant à l'embrasser. Mais Duroy l'ayant rattrapée, la dégagea

violemment et l'entraîna dans la rue.

Elle s'élança dans un fiacre vide arrêté devant l'établissement. Il y

sauta derrière elle, et comme le cocher demandait: «Où faut-il aller,

bourgeois?» il répondit: «Où vous voudrez.»

La voiture se mit en route lentement, secouée par les pavés. Clotilde,

en proie à une sorte de crise nerveuse, les mains sur sa face,

étouffait, suffoquait; et Duroy ne savait que faire ni que dire.

A la fin, comme il l'entendait pleurer, il bégaya:

--Écoute, Clo, ma petite Clo, laisse-moi t'expliquer! Ce n'est pas

ma faute... J'ai connu cette femme-là autrefois... dans les premiers

temps...

Elle dégagea brusquement son visage, et, saisie par une rage de femme

amoureuse et trahie, une rage furieuse qui lui rendit la parole, elle

balbutia, par phrases rapides, hachées, en haletant:

--Ah!... misérable... misérable... quel gueux tu fais!... Est-ce

possible?... quelle honte!... Oh! mon Dieu!... quelle honte!...

Puis, s'emportant de plus en plus, à mesure que les idées

s'éclaircissaient en elle et que les arguments lui venaient:

--C'est avec mon argent que tu la payais, n'est-ce pas? Et je lui

donnais de l'argent... pour cette fille... Oh! le misérable!...

Elle sembla chercher, pendant quelques secondes, un autre mot plus fort

qui ne venait point, puis soudain, elle expectora, avec le mouvement

qu'on fait pour cracher:

--Oh!... cochon... cochon... cochon... Tu la payais avec mon argent...

cochon... cochon!...

Elle ne trouvait plus autre chose et répétait:

--Cochon..., cochon...

Tout à coup, elle se pencha dehors, et, saisissant le cocher par sa

manche:

--Arrêtez!

Puis, ouvrant la portière, elle sauta dans la rue.

Georges voulut la suivre, mais elle cria: «Je te défends de descendre»,

d'une voix si forte que les passants se massèrent autour d'elle; et

Duroy ne bougea point par crainte d'un scandale.

Alors elle tira sa bourse de sa poche et chercha de la monnaie à la

lueur de la lanterne, puis ayant pris deux francs cinquante elle les

mit dans la main du cocher, en lui disant d'un ton vibrant:

--Tenez... voilà votre heure... C'est moi qui paye...--Et

reconduisez-moi ce salop-là rue Boursault, aux Batignolles.

Une gaieté s'éleva dans le groupe qui l'entourait. Un monsieur dit:

«Bravo, la petite!» et un jeune voyou arrêté entre les roues du fiacre,

enfonçant sa tête dans la portière ouverte, cria avec un accent

suraigu: «Bonsoir, Bibi».

Puis la voiture se remit en marche, poursuivie par des rires.

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 13 · 第 14 / 55 题