SUR MA MÈRE

Et maintenant, combien de jours doit se prolonger ce Roman du Malade que

je vais clore ici? Combien de jours vont encore, sous mes yeux,

retourner leur feuillet dont l’envers est la nuit? Et durant ces heures

où les forces en suspens de la lumière s’apprêtent à éclairer le

feuillet suivant, quelles insomnies me feront encore le cœur lâche,

jusqu’au matin limpide qui ramène le courage, jusqu’au matin tranquille

qui arrange tout?

Ma mère est auprès de moi. Je contemple son fin visage, dont chaque

trait, un peu creusé, semble porter l’empreinte d’une épreuve. Elle est

lasse d’avoir monté avec peine toutes les marches de la vie. Elle n’a

plus de curiosités, mais elle est sans égoïsme. L’âge qui l’a dépouillée

de tant d’ardeurs ne lui a laissé que la bonté. La bonté sur son front a

la mélancolie de cette dernière lampe qu’on voit briller le soir à la

plus haute fenêtre d’une maison, longtemps après que toutes les autres

fenêtres se sont éteintes.

Ah! ma mère, la douce femme! Je la considère avec toute mon attention

réfléchie, et, en même temps, elle m’apparaît à travers les plus petits

faits de ma vie. Dès que je prononce son nom, de chaque point, de chaque

alvéole de ma mémoire un souvenir ouvre son aile, souvenir de mon

caprice et de sa patience. Quelle patience! Avec elle, je me suis cru

tout permis. Ses dévouements, ses sacrifices, ses soins de chaque heure

m’ont paru naturels, puisque c’était ma mère. Que de fois je l’ai

contrariée sans raison! Que de fois, voulant lui dire de bonnes paroles,

j’en prononçai de méchantes! Quelle nervosité, quelle intolérance de ma

part! Lorsque je fus si mesuré, si poli avec des gens qui m’étaient

indifférents, d’où vient que je fus si peu maître de moi, si injuste

souvent avec elle, dont la présence m’était si chère, pourtant? On est

indulgent envers soi-même. Chacun de mes torts, je les oubliai aussitôt,

et, parce que je les oubliai, je crus qu’elle les oubliait elle-même. Le

miracle, c’est que je ne me trompai pas.

Est-ce que je n’étais pas tout pardonné, dès l’instant qu’entourant son

cou de mes bras, je lui revenais repentant? Il n’était pas au pouvoir de

mes fautes de la détacher de moi, et, quoi que je fisse, rien ne m’eût

fermé son cœur. Aussi, quand elle me dit: «Mon pauvre enfant, je t’ai

tant aimé!» je sens que ce que j’avais de meilleur à attendre de la vie,

c’est en elle que je l’ai trouvé. Et combien cela augmente mon remords!

A mesure que je redescends la côte qui s’accélère, j’y songe avec plus

de surprise et de chagrin. Quand je considère, comme en ce moment, sa

chère tête, je me dis: «Regarde-la bien; tu as si peu de temps à la

voir.» Alors nos yeux se rencontrent, et je lis, dans les siens, la même

pensée.

O ma mère, qui fus pour moi une compagne de toutes les heures, une

camarade, qui te plias à mon humeur, qui n’eus d’autres amis que mes

amis, qui sus adapter ta vie à la mienne avec une grâce si simple et

tant d’abnégation, puisque tu es là encore, je n’ai pas le droit de me

plaindre tout à fait du sort! Puisque cette joie m’a été donnée de

prononcer le doux nom de maman chaque matin en m’éveillant depuis que je

respire, non, je n’ai pas le droit de trouver que je fus complètement

malheureux.

A présent, je songe avec effroi à sa douleur de me perdre. C’est sur

elle que se porte toute ma pitié frémissante. Que fera-t-elle quand, le

soir, la maison s’emplira d’ombre et qu’elle croira entendre derrière la

porte un pas qui ne sera plus le mien? Que fera-t-elle quand, la lampe

allumée, elle ne me trouvera plus là, étendu sur ma chaise longue, à la

place accoutumée? Elle montera dans ma chambre vide, elle frappera les

murs avec démence; elle se laissera tomber sur un siège et, la tête

entre ses mains, demandera à Dieu de la reprendre. Ensuite, un peu plus

calme, elle regardera l’escalier par où mon corps descendit, la porte

par où il passa, et, à travers la vitre noire, cherchera, dans le

lointain, l’endroit où il repose. Ah! que mon cœur se brise de penser à

cela!

Je me dis: «N’y pensons pas. C’est trop cruel.» Mais comment n’y pas

penser? Mon esprit trop lucide me la montre, la nuit, réveillée en

sursaut, croyant que je suis encore dans la chambre voisine et que je

l’ai appelée.

--André! André! tu m’appelles?

Et c’est le silence, l’affreux, le terrible silence qui recueille, qui

absorbe, qui recouvre sa voix.

D’autres fois, à la voir si frêle et si sensible, je songe: «Si

quelqu’un lui manquait de respect, un homme ivre dans la rue ou quelque

voyou le soir? Si, devinant un être sans défense, pour se distraire, un

chenapan lui prenait le bras... Elle dirait: «Monsieur, laissez-moi!»

Elle serait effrayée, interdite, paralysée. Ou bien elle voudrait

courir; elle tomberait peut-être. Allons! Allons! qu’est-ce que je vais

imaginer là?»

Non, je veux croire qu’elle ne demeurera pas seule. Ma cousine Amélie

vient nous voir quelquefois avec son mari et leur fille, Jeanine, qui

est assez délicate. Ma mère, sans doute, ira passer l’hiver à Paris chez

eux; et l’été, c’est eux qui viendront ici. L’air de Sannois sera très

favorable à Jeanine. De plus, mon cousin Autran aime la campagne. Je les

imagine tous réunis dans cette maison. A l’entrée du vestibule,

j’aperçois son chapeau suspendu à ma patère et sa canne à la place où je

mettais la mienne. Il s’installera à mon bureau, pour écrire ses

lettres. De ses mains fortes et velues, il ouvrira ces livres entre les

pages desquels j’ai enclos tant d’émotions, d’enthousiasmes et d’élans,

miroirs où j’ai cherché un reflet de mes rêveries, portes de lumière par

où ma pensée est partie pour de si beaux voyages. D’un doigt distrait,

il secouera sur ces feuillets les cendres de tout ce qui embellit mes

heures de solitaire. Il ouvrira cette fenêtre, s’accoudera à ce balcon à

la place où j’aime rêver, allumera une cigarette et reviendra s’asseoir

négligemment sur ce fauteuil où je me suis assis pour attendre la mort.

Quand il vient nous voir avec Amélie et leur fille, je considère son

visage ouvert, un peu sanguin, qui a quelque chose de simple, d’honnête

et de bon. Cet été, il ne manquait pas de me répéter régulièrement que

j’avais meilleure mine que la dernière fois. Maintenant, il se contente

de me dire: «Allons, ne vous découragez pas, vous vous en tirerez.»

Certainement, s’il ne dépendait que de lui, le brave garçon...

Oui, je souhaite qu’il me succède ici, bien qu’un peu de moi soit ému

involontairement à la pensée qu’il en chassera mon fantôme. Mais il le

faut. Je ne veux pas que ma mère reste seule. Mon fantôme chassé de ces

pièces, de ces meubles, se réfugiera dans ces papiers, ces objets, cette

brosse ronde qui faisait sourire Paul, dans ce portrait qu’Alberti fit

de moi autrefois et dont nul ne voulait comprendre l’air de tristesse

prédestinée, dans ces reliques que ma mère aura précieusement rangées.

Et je demeurerai aussi et surtout dans sa mémoire, dont chaque jour elle

ouvrira la porte pour s’y enfermer de longues heures avec moi.

Ainsi, jusqu’à ce qu’elle-même ait fermé les yeux, je ne serai pas tout

à fait inexistant. Mais elle partie, que restera-t-il de moi? Qui saura

ce que j’ai été? Elle seule m’a connu. Pour elle, j’étais en quelque

sorte transparent. Ce que savent de nous ceux qui nous approchent est

bien sommaire, bien mélangé d’erreur. Des fragments seuls de notre être

intime leur sont apparus. Si mes amis me consacrent un moment de

causerie, celui-ci qui m’a vu combatif et armé s’étonnera que celui-là

m’ait vu si tendre. Avec une égale bonne foi, l’un parlera de ma

faiblesse, l’autre de ma vaillance. Chacun est attentif à découvrir chez

autrui les qualités qu’il aime, ou les défauts qui excuseront les siens.

Le plus petit indice de mensonge est la première chose qu’un menteur

apercevra dans le visage qu’il interroge. Et comme chaque homme contient

tous les hommes, ce que l’un ou l’autre de mes amis aura retenu de mon

caractère, c’est, en somme, sa qualité ou son défaut familiers.

Et Javotte, qu’a-t-elle vu en moi? Que retiendra-t-elle de moi?... Non,

d’elle je ne parlerai pas. Je ne veux plus m’attendrir.

Mais où que tu sois, si tu lis un jour ces lignes, ô mon amie, tu sauras

pourquoi je ne t’ai pas revue, mais tu ne sauras jamais combien de fois

je t’ai appelée!...

Il est temps de finir. Chaque effort que je fais pour écrire épuise mon

courage. Combien je suis loin de la façon ordonnée et lente avec

laquelle je notais au début les sensations de ce livre! Ne sachant pas

si je pourrais conduire à sa fin cette entreprise, je négligeais de

recueillir bien des choses paresseusement rêvées. Mais on s’attache à ce

que l’on fait; bientôt la fièvre m’a gagné, et, à mesure que j’avançais,

c’est avec angoisse que je me demandais si je pourrais aller jusqu’au

bout de ma tâche.

Semblable à l’amoureux que le soir surprend en train d’écrire une lettre

ardente et dont la plume rapide cherche à devancer l’ombre, souvent la

fièvre m’a pris à la pensée que pourrait s’obscurcir tout à coup ma page

inachevée. Alors je me suis hâté. J’ai lutté de vitesse avec la mort.

Duel tragique, d’où je sors, pour quelques heures, vainqueur et dupe. A

quoi bon cette hâte, cette fièvre, cette angoisse? Pour quel résultat?

L’homme qui bâtit une maison sait qu’elle abritera les êtres qui

viendront après lui. L’homme qui plante un arbre en attend de l’ombrage

pour ses petits-enfants. Mais celui qui, sans génie, entreprend de

raconter sa rêverie ou sa douleur, doit se résigner à confier ses

feuilles au vent.

Je sais qu’on peut trouver absurde le beau rêve orgueilleux de se

survivre, et pourtant j’avoue qu’il m’eût été doux de fermer les yeux

avec la sensation de laisser une trace dans la mémoire de ceux, tous

ceux qui auront pu me comprendre, à qui j’ai essayé de montrer ici un

peu de mon cœur. Mourir quand on est assuré de laisser derrière soi un

souvenir un peu durable de son passage; quand de votre voix qui s’est

tue demeurent tant d’échos qu’ils font tressaillir le passant à tous les

coins du chemin; quand, à chaque instant de l’avenir, des amoureux et

des poètes doivent murmurer votre nom avec plus de ferveur que celui de

leur maîtresse; quand on peut prévoir qu’un jour un vieillard, en se

découvrant, dira, dans un religieux silence, à des jeunes hommes émus:

«Voilà le banc où il s’est assis», mourir dans ces conditions, ce n’est

pas retourner au néant, c’est s’endormir.

Écartons ces grands rêves qui, seuls, peuvent un peu vous consoler

d’entrer pour toujours dans la nuit de la terre. Confions nos feuilles

au vent. La raison et la sagesse: me disent:

«Sois sans regrets. L’important n’est pas de conquérir la gloire et de

laisser un nom dans la mémoire des hommes, l’important c’est de quitter

la vie meilleur qu’on n’y était entré.»

Le roman du malade · 第 57 / 59 题