La Nature, pour nous contraindre à l’action, a paré d’attraits tout ce
que nous n’avons pas. Pour nous incliner au souvenir, elle nous a donné
le regret. Nos impulsions les plus confuses tendent aux fins qu’elle se
propose. Or, quelles promesses a-t-elle encloses dans ce don qu’elle
nous fit de l’espoir et du rêve? Cette ardeur qui nous porte vers le
mieux, cette tentation de s’évader de soi-même, ce besoin de s’élever
qui nous exalte et nous passionne, est-ce sans but que nous les
subissons? Est-ce sans dessein qu’il fut permis à notre pensée d’aller
toujours au delà de ce que nos mains peuvent faire et que nous sentons
en nous le germe d’actions impossibles à accomplir dans l’état où nous
sommes? A quoi servent cette impulsion qui se retrouve, jamais lassée,
toujours intacte, à tous les âges de la terre, cette tendance
ascensionnelle, cette constante aspiration vers un état supérieur?
Chaque fois qu’un homme que n’illumine point la foi s’est tourné vers la
mort, il s’est demandé:
«Quoi! la vie est cette attente inquiète, ce moment instable où nous
cherchons à nous découvrir, à nous réaliser! Chaque effort que nous
faisons dans ce but prépare notre propre ruine; les ailes que nous avons
acquises nous approchent de notre fin comme la chrysalide ne se mue en
papillon que pour s’anéantir quelques instants après. A peine
épelons-nous quelques vérités que notre lampe s’éteint. Nous mourons
inachevés. Et c’est pour ce bégaiement que nous venons au monde, pour
quelques fêtes de l’esprit et de la chair, quelques ivresses, quelques
sanglots? Mais quelle absurdité est-ce donc alors que la vie?»
Le problème de la mort, qui a tiré des poètes leurs plus beaux cris, n’a
tiré des penseurs que de vains efforts désespérés vers la suprême raison
des choses. Il n’est pas de domaine où notre conception soit plus pauvre
en hypothèses, et les différents systèmes qu’on nous propose sont
comparables à ces épreuves photographiques non fixées qu’il suffit
d’exposer à la lumière pour qu’elles s’obscurcissent. Si quelqu’un me
déclare que la vie n’a pas de sens, je me dis: «Qu’en sait-il?» Tout
infime que soit l’homme, je ne puis voir en lui un jouet aux mains des
forces qui le conduisent. Dès qu’il cesse d’être ébloui par les
merveilles qui l’entourent et qu’il commence à les considérer, l’esprit
pressent qu’elles ne sont point une terminaison. La création présente la
trace de tâtonnements, toute une série d’essais que les fouilles du sol
ramènent au jour et où se peut suivre à travers les époques, dans les
types ébauchés, puis abandonnés, comme la sourde, patiente, éternelle
volonté d’une réalisation meilleure. Même dans ce qui a survécu et qui,
par conséquent, dut la satisfaire, le pouvoir d’invention de la Nature
n’apparaît pas sans limites. Elle se répète dans la construction des
végétaux, dans la forme des animaux et jusque dans les ruses des
insectes. Non, son œuvre n’est point close; et il est permis de se
demander si ce n’est pas à l’homme, qui a déjà remplacé par l’hélice les
nageoires et les ailes, si ce n’est pas à l’homme qu’elle a songé, _si
ce n’est pas lui, le bon ouvrier, le collaborateur dont elle entend
utiliser le génie pour perfectionner ses procédés_.
Sans doute, ce génie n’a pas encore donné sa mesure. Mais nous quittons
à peine l’état de barbarie où les guerres firent tort aux laboratoires;
et puis, le monde est-il si vieux? Je calcule qu’il n’y a pas plus d’un
_milliard_ de minutes que le Christ est mort, et que trente-deux
individus de soixante ans représentent la durée actuelle de l’ère
chrétienne.
Ainsi, faisons notre tâche. C’est notre raison d’être; et il ne faut pas
plaindre ceux qui purent aller jusqu’au bout de leur effort. Ceux-là
connurent ces heures lumineuses qui sont l’apothéose des existences
privilégiées. En développant nos facultés, en faisant fonctionner cet
instrument précieux qu’est notre cerveau, nous répondons au vœu secret
des puissances qui nous le confièrent, comme au plus digne, et qui par
là permirent à l’homme seul de progresser au milieu des plantes et des
animaux stationnaires. Je ne suis pas un philosophe; je n’en ai ni le
langage, ni l’érudition. J’exprime là, simplement, des choses qui ont
été pensées avant moi par tous ceux à qui les difficultés rencontrées,
les déchéances individuelles, une destinée adverse n’ont pas ôté la
croyance que notre cause est belle, par tous ceux qui sentirent
fortement, comme je le sens à l’approche de ma fin, que l’effort est
sacré, que le travail est notre grand devoir. Faisons donc notre tâche
sans savoir où elle nous mène et quel que soit notre sort. Chacun de
nous est une éprouvette où quelque combinaison s’élabore. Parmi tant de
cellules qui demandaient à naître, et qui ne s’éveillèrent point, nous
fûmes touchés du doigt; nous sommes nécessaires. Si une pensée vient
bouleverser le monde, ce n’est pas seulement parce qu’un grand esprit
l’a conçue, mais parce que mille esprits moyens l’ont comprise. Tout
grand acte est collectif. Nos élans, nos rêveries, nos désirs, nos
douleurs servent à quelque chose. Rien n’est inutile, sauf peut-être ce
que j’écris là.