J’ai passé l’été étendu dans mon petit kiosque, à rêver, à jouir une
dernière fois du mystérieux enchantement qui enveloppe les hommes.
Septembre est venu. Sur le rideau de sapins où mon regard se pose, je
vois s’affaiblir la lumière dont le rayonnement se fait plus émouvant de
jour en jour. C’est l’instant de la morne féerie, des journées douces et
dorées qui amollissent le cœur. Le paysage le plus indigent se magnifie.
Quelle paix rêveuse dans une allée en septembre et en octobre! Quelle
ardente mélancolie! De leur décomposition prochaine, les choses semblent
avoir le grand pressentiment et l’âme cesse de se croire seule quand
elle sent autour d’elle toutes ces forces en déclin, quand elle sent
dans l’espace tant de lyrisme et de regret.
Chaque matin, la lumière en se séparant de l’ombre me trouve déjà
éveillé. Dans l’air, si limpide qu’il semble avoir été filtré par la
nuit, il y a encore des chants d’oiseaux. Ce sont les derniers de la
saison. Ils se dispersent, se fragmentent et, pendant que mon oreille
les recueille et les rassemble un à un, je crois réunir les morceaux
épars d’une page déchirée. Bientôt cette douce naissance d’une journée
nouvelle m’appelle au jardin. Je me lève. C’est le moment où je refais
connaissance avec moi-même. La glace me renvoie un étrange visage auquel
je ne parviens pas à m’accoutumer. Les cheveux et la barbe qui ont
blanchi par places d’une façon inégale, ont l’air fané, déteint, d’une
étoffe de mauvaise qualité. Il s’en dégage une impression de disgrâce,
de pauvreté, comme si une partie de mon vêtement était usée.
Il y a, devant ma fenêtre, un sorbier dont la cime jaunit et se dessèche
parce que, sous la terre, un mal que je ne puis percevoir, ronge ses
racines. Je ressemble à ce sorbier. Le sourd travail que la maladie
poursuit en moi, c’est à mon sommet qu’il se révèle et, parce que
l’organisme a été touché dans ses parties obscures, la vie s’éteint à la
cime de l’arbre.
Il me semble que l’automne dernier, à Davos, j’ai vaguement pensé
quelque chose d’analogue. Mais là-bas, encore, je paraissais si jeune!
J’avais l’air d’un adolescent affaibli par une rapide croissance; et
voici que, sans transition, j’ai passé d’un extrême à l’autre, comme au
théâtre, selon la volonté de l’auteur, un personnage vieillit de vingt
ans dans l’intervalle d’un entr’acte. Il en résulte cette surprise
quotidienne que j’ai à consulter ma glace. Je crois toujours que je me
trompe, que ce n’est pas moi, que je suis victime d’une supercherie.
Alors, je descends et, dehors, si j’adresse la parole, comme cela m’est
arrivé hier, à un enfant arrêté devant ma grille, l’enfant à demi
effrayé se met à courir puis, vingt pas plus loin, rassuré par la
distance, il se retourne et dit en me désignant du doigt:
--Ah! ah! le bonhomme!
Le bonhomme!...
Chaque matin, donc, je descends au jardin de mon pas de bonhomme. Dans
l’allée, le soleil est avec moi. D’une façon affectueuse, sans peser, il
touche ma faible épaule. Il m’encourage, il m’accompagne comme un ami.
Je donne un regard aux acacias qui sont les blonds parmi les arbres.
Leur ombre légère remue sur le petit kiosque où je vais m’étendre. A
cause du rideau de sapins qui limite ma vue, je suis comme enfermé dans
un cloître de verdure. Tout se resserre autour de moi. Tout devient plus
intime. D’une forge voisine m’arrivent plus atténuées les sonorités
mélancoliques du fer que frappe le marteau. Un rouge-gorge, sur le
cerisier, veut que je l’écoute, et, quand il se tait, j’entends la voix
lointaine du coucou qui sonne les dernières heures de l’été. Ainsi passe
le temps. Parfois une reine-Claude trop mûre roule sur le petit toit qui
me protège et va se meurtrir à terre où elle suscite aussitôt un
bourdonnement de guêpes. Parfois, c’est une poire de curé qui tombe de
très haut, et, pendant qu’elle tombe, je vois son ombre attentive courir
sur le sol pour la rejoindre et la recevoir. Ici, un insecte, dont
j’ignore le nom, creuse, au prix d’efforts inouïs, un petit trou où il
se tiendra embusqué, guettant plus faible que soi; là, deux papillons
qui se poursuivent décorent le mur de leurs guirlandes; et, sur les
montants du kiosque que parcourent en longues files les fourmis
laborieuses, autour de ma tête, dans l’air que les mouches emplissent de
leur ballet aérien, sur chaque rosier, où un insecte, dont j’ignore
aussi le nom, pratique, à l’aide d’une petite scie, une entaille pour y
déposer ses œufs, au centre de cette toile qu’achève l’araignée,
partout, quelle hâte de vivre chez ces êtres innombrables qui, menacés
par l’hiver, remplissent avec plus d’ardeur leur fonction belliqueuse ou
débonnaire et qu’on ne distingue pas toujours de leur milieu, telle la
vrillette qu’on prendrait pour une parcelle de bois, tel l’opâtre qui
ressemble à un grain de sable!...
Comment garder l’impression d’être une cellule isolée, ne pas
s’intéresser à tout cela, aux mille petites amies que veulent être les
fleurs pour celui qui les cultive, aux feuilles qui humblement
grandissent, se colorent, donnent un peu d’ombre, sèchent et se
détachent de l’arbre, aux racines qui sont de lentes énergies cachées,
aux liserons qu’on arrache et qu’on retrouve sous ses pas comme autant
de petites volontés patientes, au sourd travail des forces de la vie?
Comment se refuser à jouir du plaisir secret et inexplicable qui vous
vient d’un vieux figuier penché d’une certaine façon ou du grincement,
dans la rue voisine, d’un vieux portail évocateur de broussailles et de
solitude? Parce que mes amis me négligent ou m’abandonnent, parce que
ceux que la curiosité ramenait à moi m’ont comblé en partant de souhaits
affectueux, de paroles d’espérance et qu’ils ne sont pas revenus,
vais-je me lamenter?
Ne sais-je pas, ne savons-nous pas qu’il y a dans tout ce qui réussit
une vertu attirante et dans tout ce qui échoue je ne sais quoi qui
éloigne? Nous nous sentons plus légers si, devant nous, une hirondelle
trace les courbes de son vol, tandis que la fatigue d’un cheval qui
gravit une côte nous alourdit les jambes. L’homme recherche
instinctivement les images de la joie. Nous savons donc qu’une période
d’épreuve ou d’infortune fera le vide autour de nous. Pourquoi, lorsque
les circonstances nous forcent à subir cette loi, semblons-nous la
découvrir et en éprouvons-nous une sorte de stupéfaction triste? On
mesure sa déchéance aux réponses si lentes qu’on reçoit à ses lettres,
et qui autrefois étaient si promptes à venir, à tant de sympathies qui
se sont refroidies. Pour ma part, je sens vivement la faute que j’ai
commise aux yeux de mes meilleurs camarades par mon obstination à
demeurer malade. En ne reprenant pas ma place dans l’activité, je me
raye du nombre de ceux qui comptent, je cesse d’être une valeur sociale.
J’ai tort: je suis coupable vis-à-vis de ceux qui croyaient à ma fortune
d’avoir déçu leurs espérances.
Il faut le reconnaître. Il y a une certaine beauté dans la réussite,
comme il y a quelque laideur dans l’insuccès. Que toutes les
conséquences de la laideur s’attachent à la défaite, qu’on éprouve pour
l’une et pour l’autre la même compassion distraite, le même éloignement,
peut-être cela n’est-il pas bon, ni juste; mais cela est logique dans
une certaine mesure. Ce qu’on admire, c’est une œuvre heureuse de la
nature, un organisme exceptionnel, un cerveau de génie, la beauté d’un
visage, tout ce que nous tenons de la naissance et non pas de l’effort,
tout ce qui dans l’homme semble d’essence divine. Tentez de vous
surpasser avec une santé débile, une petite taille, des dons moyens, on
dira: «Ce n’est pas mal». L’effort n’a droit qu’à une estime secondaire.
Ames vaillantes, logées dans un corps trop faible, qui défaillez en
chemin, n’attendez que l’oubli. Si vous tombez, c’est que vous ne
formiez pas un être complet, c’est que la nature n’avait pas mis en vous
les forces nécessaires à votre aboutissement.
Certes, j’ai subi, comme chacun de nous, l’attrait du triomphe; mais,
devant le triomphateur, j’ai toujours pensé: «Celui-là n’a plus besoin
de moi.» Lorsqu’une cause au succès de laquelle j’ai contribué de toute
mon adhésion est gagnée, ma sympathie se renverse et je me tourne avec
intérêt vers l’adversaire, vers la cause perdue, où l’on n’avait
peut-être pas tout à fait tort, cédant, malgré moi, à cet instinct
irrésistible qui m’a toujours porté à prendre le parti du plus faible.
Je n’ignore pas combien une telle disposition risque d’affaiblir
l’énergie et je ne la conseille pas à ceux qui ne sauraient me
comprendre. La plupart des hommes vont au triomphateur. Qu’ils y
aillent!
Je ne dois pas me dire: «Pierre qui me suivait, qui m’enviait, a vu par
ma disparition s’offrir à lui les fruits qui m’attendaient. Le petit
Pascal vient d’épouser une créature adorable. Étienne approche de la
gloire. J’étais le plus décidé, le plus volontaire d’entre eux, le plus
entraîné à goûter la joie sainte du travail, l’ami de bon conseil,
jamais découragé, dont ils disaient: «Celui-là, son affaire est bonne»,
et me voilà sur une chaise longue, jusqu’à ma dernière heure.» Non, je
ne dois pas me dire ces choses. Quand on accepte courageusement un sort
comme le mien, on s’avise de cette vérité que tout a une limite: le
bonheur comme la souffrance. On n’est jamais aussi heureux qu’on le
souhaite, ni aussi déshérité qu’on le croit.
* * * * *
La journée du solitaire est une plaine nue. La plus légère impression y
résonne profondément. Chaque menu fait s’y détache comme des pas sur la
neige. L’esprit y est plus attentif, plus vigilant, plus apte à
découvrir la petite source de joie qui se cache dans les plus humbles
choses. On m’eût bien étonné autrefois, en me disant qu’il y avait en
moi la possibilité de vivre seul sans connaître l’ennui. Je ne connais
pas l’ennui. Mais les raisons que j’en pourrais donner ne me semblent
excellentes que si je me les donne à moi-même. Si je les expose à
autrui, je les trouve piteuses. Il en est d’elles comme de ces meubles
qui nous séduisent dans l’intimité d’un appartement et nous
désenchantent quand l’occasion d’un départ les livre, un instant, au
jour cru de la rue.
Peut-on rendre cette sensation de plénitude inattendue qui vient du vide
même, comme l’extrême froid produit l’effet d’une brûlure, cette
sensation d’être comblé qu’on éprouve à de certaines minutes, cette
douce sérénité sans relations avec les circonstances, cette félicité
surprenante et si courte qui jaillissent de nous tout à coup, d’une
façon animale, et auxquelles nous ne comprenons rien?...
Si l’odeur royale des dernières roses retarde un instant ma marche dans
l’allée, si le cri du rouge-gorge me fait lever la tête vers la cime du
cerisier, si je goûte, dans l’été qui s’en va, la plus déchirante des
fins de fête, si ce temps rêveur, cette lumière oblique, ce jardin
dénoué qui découvre ses suprêmes beautés, m’étourdissent un peu, si
j’entre en confidence avec tout ce qui m’entoure, si j’ai mieux senti
aujourd’hui à mon côté l’affection qui me soutient, dois-je croire que
tout bonheur a déserté ma vie? Quand on s’éloigne résolument de ce qu’on
a perdu et qu’on se tourne vers ce qui vous reste, on cesse d’appeler le
bonheur, on cesse d’ouvrir une après l’autre toutes les portes de sa
maison en criant: «Où es-tu?» et, cessant de le chercher, on le trouve,
on le reconnaît sous ses plus humbles aspects. Le parfum de la rose,
l’éclairage qui m’enchante, la main qui est demeurée longtemps sur mon
épaule, tout cela, n’est-ce pas encore quelque chose de lui?
* * * * *
Maintenant il m’arrive encore de penser à Javotte; j’y pense même
souvent. Je voudrais affirmer le contraire et que je me suis reconquis;
mais si je ne dis pas la vérité ces lignes n’ont aucune raison d’être.
Non, la paix ne m’est pas encore venue de ce côté-là. Il y a toujours ce
doute qui subsiste, que le temps et la réflexion n’ont pu détruire et
qui s’exprime par cette petite phrase mille fois répétée: «Et si, par
impossible, elle a été sincère?»
Qui le sait? Qui me le dira?
Ainsi, du côté de l’amour, la paix ne m’est pas encore venue; par
contre, elle me vient chaque jour davantage du côté de la mort. L’espèce
de quiétude étrange, le calme fataliste des premiers jours du mal, sont
de nouveau en moi. Ce n’est pas que mon cœur ne connaisse plus de
défaillances et que, parfois, je n’éprouve avec une poignante évidence
que mourir à trente ans c’est mourir davantage; mais, en somme, ma
propre expérience confirme la justesse de cette parole d’un de mes amis:
«Dans tous nos maux, il est trois phases: d’abord on s’illusionne,
ensuite on se révolte, enfin on se soumet.»
Cet état d’esprit, je le tiens de mon père, dont je sens avec émotion
grandir en moi, sous la ressemblance physique, la personnalité morale.
Cette patience nouvelle qui me porte à souffrir mon destin me vient de
lui. De lui, cette soumission à la grande loi de périr et de disparaître
qui frappe chacun à une heure différente et qu’on doit s’efforcer de
subir avec sérénité parce que, sans que nous le comprenions, cela est
nécessaire; il faut que cela soit.
Le malade qui, séduit par la magie d’un jour doré d’automne, a reçu dans
son cœur l’apaisement venu de la terre où tout se transforme, comprend
confusément que les forces qui sont en elle et qui vont le reprendre
sont bienfaisantes et généreuses, et même si tout en lui n’accepte pas
la mort, c’est avec moins d’effroi qu’il voit venir l’heure de
s’endormir, à la fin d’un beau soir, dans cette terre qui l’a porté,
bercé par ces forces généreuses et maternelles.
Autour de moi, sans cesse, je sens présentes, invisibles et rassurantes,
une prévoyance souveraine et une immense sagesse. J’y veux voir aussi un
peu de bonté. En dépit des meurtres sur lesquels se fonde l’universelle
vie, puisque la nature a mis dans l’homme la bonté et l’amour, la bonté
et l’amour sont en elle.
Quelle douceur ont ces herbes accueillantes où nous étendons nos membres
las! Quelle vertu secourable dans ce soleil déclinant qui caresse, à
cette heure, sur la place mélancolique de chaque petit village, le dos
des vieillards assis sur les bancs! Comme il assoupit nos regrets, fait
fondre nos ressentiments, efface les pas qui nous ont foulé l’âme,
affaiblit nos chagrins et, avec les pierres et nos volontés, fait de la
poussière! De quelle façon insensible et sûre, lui qui a éclairé toutes
les désillusions humaines, il décolore, détruit en nous le désir de
biens que nous ne pouvons atteindre! Avec quelle force tranquille de
persuasion il dit: «Résignez-vous», à ceux qui savent entendre sa
leçon!...
Ici, sur ce petit point du monde où j’achève de vivre, à un certain
moment de sa course, il rencontre une goutte de gomme qui, sur le tronc
de ce prunier, s’est solidifiée et la transforme en une topaze
incandescente. C’est chaque fois comme un geste mystérieux qui me dit:
--Il est trois heures.
Nous sommes à l’époque où dans la maison il pénètre davantage. En
juillet, par la fenêtre qui éclaire l’escalier, il effleurait à peine la
première marche. Déjà, il atteint la cinquième. Et à mesure que le froid
viendra, se sentant plus attendu, il montera encore. C’est ainsi que
durant la saison du sommeil végétal, quand il n’a plus d’autre utilité
que de réchauffer les êtres, il s’attache à eux, les suit dans leurs
demeures, en gravit les degrés, s’élargit dans les chambres, s’avance
jusqu’au chevet des lits pour retrouver ses amis les malades. Puis,
discrètement, sur la pointe du pied, il se retire, rétrograde, mois par
mois, redescend, marche à marche, comme il est venu, rappelé dans
l’univers par les vergers, les prairies et les bois.
Pendant que je trace ces lignes au crayon sur quelque marge de journal,
son dernier rayon chemine, lentement, ce soir, parmi le gravier de
l’allée. Les arbres, les plantes, les fleurs, qui perdent avec lui leur
bien le plus précieux, ont poussé davantage du côté où il les quitte, à
cause de l’effort qu’ils ont fait chaque soir pour le voir partir; et
quand il a disparu, c’est un peu impressionnant de se retrouver, dans un
vaste silence, avec ces témoins arrêtés, cette multitude immobile comme
assemblée sur des gradins, dont toutes les têtes tournées vers le même
point dénoncent la route qu’il a prise...
Le rayon chemine lentement sur le gravier, semblable à la traîne d’une
robe qui s’en va. Et moi, dont les meilleurs moments furent donnés à mon
cœur par un retour mélancolique vers la dernière aventure de ma vie, je
me rappelle combien de fois j’ai suivi du regard Javotte qui s’en allait
ainsi. Ainsi, elle s’en allait, sans bruit, dans l’allée de Val-Roland,
et, à chaque pas qui l’éloignait, je voyais pareillement l’ombre grandir
autour de moi...
* * * * *
J’écris pour ceux que la vie, le mal ou l’amour ont blessés, pour ceux
qui portent au côté gauche une langueur secrète et qui, comme moi,
étendus dans un jardin, interrompent leur lecture ou leur rêverie pour
mieux sentir dans l’enveloppement affectueux d’une journée de septembre
ces douces influences qui veulent consoler...