LE DEVOIR

Je ne l’ai pas revue.

Le jour de notre départ, elle était dans la villa Suzanne, chez Mme

Toledo. Elle chantait une mélodie de Massenet et je comprenais que

c’était pour moi, pour m’attendrir, pour me retenir, qu’elle chantait

d’une voix si chaude et si implorante. J’entendrai longtemps cette voix

qui m’appelait.

Voilà, c’est fini, notre court roman, et je vais encore parler d’elle.

Je voudrais qu’il s’échappât de cette page quelque chose de lent et de

triste comme la fumée qui monterait d’une petite maison muette où l’on

saurait que, derrière les volets clos, quelqu’un est occupé à brûler des

lettres d’amour.

Après une trop belle saison, un voyage enivrant, ou le lendemain d’une

fête, on vit d’une façon un peu silencieuse, un peu mélancolique et

pleine de souvenirs. Mais quand on a quitté pour toujours un être auprès

duquel on avait rêvé mourir, on vit d’une façon humble, si courbée,

tellement soumise au destin!...

C’est ainsi que je vis, depuis que nous avons regagné notre logis d’été

à Sannois, au pied de la colline. J’y suis entré un matin gris d’avril,

aussi brisé de corps que d’âme, Quelle angoisse dès que j’eus refermé la

porte! Les malles, les cartons, qui encombraient le vestibule, l’aspect

inhabité des chambres entretenaient en moi la sensation déchirante de la

séparation. Encore, à Val-Roland, je savais qu’elle était là, à deux pas

de moi, qu’elle pouvait passer sous ma fenêtre. Mais ici!... Je

regardais, pendant qu’on préparait mon lit, ces murs longtemps plongés

dans la nuit, cette demeure sonore et froide comme un tombeau. La

lumière n’avait pas encore réveillé l’atmosphère, le charme endormi de

mes heures d’autrefois. Je me disais: «Il faut quelques jours pour que

l’air s’attiédisse, pour que je m’adapte.» Je me mouvais avec une sorte

de lenteur accablée. J’évoquais notre chalet de là-bas, le silence,

l’odeur de thé de cette petite salle à manger, le tic tac de la vieille

horloge qui est dans l’escalier. En tournant un peu la tête, il me

semblait revoir, accrochées au mur, deux natures mortes naïvement

peintes que Paul trouvait «touchantes»; en prêtant l’oreille, il me

semblait entendre le feu qui respire, la petite voix de la lampe et le

pas d’Olive qui fait tinter les verres sur la table. Que tout cela était

lointain!

Lointains, l’éclairage rêveur que j’aime tant, le faible rayonnement de

la route qui semble de la lueur de veilleuse, l’allée pensive qui est

bien le prolongement d’une chambre de malade! Lointains, le chant du

pâtre qu’amplifie l’écho de la montagne, les fumées paresseuses sur les

toits, le petit cimetière où je voulais dormir, et, devant l’église,

cette terrasse solitaire et chaude, où le soleil s’ennuie!...

Les premiers temps de mon séjour à Val-Roland, qu’ils furent doux! Mais

elle est venue et je n’ai plus goûté le silence et les bruits du

village, la tiédeur du matin dans la chambre, l’intimité des lampes,

l’odeur de la pluie et les après-midi bleues et vermeilles. Elle est

venue... Ah! pourquoi es-tu venue?

Je te connaissais bien. Je savais l’heure où tu venais à moi et où ta

marche légère, dans l’allée, tendait sur ton beau corps ta robe comme

celle de ces Victoires que drape le vent. Je savais la place près de la

fenêtre où le soleil dorait ta peau comme la pelure d’un fruit, tandis

que la volonté de m’asservir était dans ton beau front, dans tes yeux un

peu étrangement éclairés, dans chaque souffle qui soulevait comme deux

ailes ta poitrine cachée. Je savais le moment où tu commençais de

m’oublier, où tu secouais, en descendant l’escalier tous ces petits

riens que tu emportais de notre intimité, tous ces petits riens qui

faisaient déborder de moi et se répandre en toi le contenu de ma faible

vie. Je savais que, de ta bouche qui mentait, me venait cet obstacle,

là, sur la gorge, qui m’empêchait de respirer. Je te parlais en

badinant; je te considérais avec une moquerie légère, et j’avais le cœur

serré à chacune des minutes qui se détachaient de l’heure et déjà

n’étaient plus... Combien de fois ai-je pleuré, angoissé par l’attente

et la peur de te perdre! Je t’attendais si frénétique, si malheureux, si

déchiré... et puis tu venais; tu me donnais tes mains et j’étais

consolé.

J’étais consolé, mais sans sécurité pourtant. Tes mains, un instant

consolatrices, je les sentais trop capricieuses, trop mobiles, toujours

prêtes à se reprendre; elles n’étaient pas de celles, douces et pures,

qui se posent sur un front et sur une pensée, de celles qui apaisent,

qui rassurent, qui rendent la confiance.

Je savais que tant que je te connaîtrais, je ne serais ni patient, ni

heureux, ni tranquille; que tout ce que tu m’offrais ne saurait jamais

contenter mon âme. Même après que tu m’eus fait de toi, de ton être

jeune, de ta beauté ardente, ce don magnifique, mon tourment ne fit que

s’exaspérer, et ce qui est arrivé était inévitable.

Mon amie, tu comptais trop sur ma faiblesse. Tu me laissais, tu me

retrouvais, sûre de ton pouvoir et de mon désir, et pourtant, tu vois,

je suis parti.

Et maintenant, il faut que je reprenne mes pensées, une à une, et tous

les sentiments de mon cœur, que je remette de l’ordre dans ce désordre,

que j’installe la paix là où tu as mis tant de tumulte, que je détruise

ton ouvrage, que je retourne à l’austérité morne de mes jours

d’autrefois. Hélas! une âme ardente supporte la douleur, mais comment

supporter l’ennui?...

La sonnette de la maison peut tinter, j’ai fini de tressaillir. Un pas

peut gravir l’escalier, je sais bien que ce n’est pas toi. Toi, tu es

là-bas, dans ce pays que j’aimais et où je ne reviendrai plus. Tu

continues à promener ingénument dans toutes les chambres de malades ton

beau cœur passionné qui les éclaire comme un flambeau.

Tu aimes tant les malades!

Je t’évoque dans n’importe quel chalet, partout où il y a un homme

affaibli et désœuvré. Son visage délicat se tourne vers toi avec une

force d’attention contenue. Tu ris, tu verses le thé, et, de même qu’on

voit monter le liquide vermeil à travers la tasse de fine porcelaine, je

vois, à chacun de tes gestes, transparaître et progresser une joie

chaude à travers le visage délicat. Et je t’entends lui dire:

--Je suis sûre qu’on vous a dit du mal de moi et que vous l’avez cru...

Dites-moi ce qu’on vous a raconté... Ça m’amuse tant de savoir!...

Ou bien je t’entrevois près de ta fenêtre, penchée sur un billet que tu

achèves et qui ne m’est pas destiné. Et je te retrouve encore dans

quelque jardin, quand vient le soir, cachée par un bosquet et prononçant

de ta voix grave et veloutée des paroles d’amour qui ne sont pas pour

moi...

* * * * *

Les lettres de Paul ont repris leur voyage amical. Il s’ennuie à

Bordeaux où il s’est fixé. Il vient d’aller passer huit jours à

Saint-Jean-de-Luz. Sa dernière lettre me disait:

Je n’ai pas voulu repartir sans avoir revu Val-Roland, un peu poussé

par la curiosité que tu devines. Dans l’allée, comme je faisais les

cent pas, je me trouve soudain face à face avec «la Dame qui souffla

la tempête entre nous».--Bonjour, Mademoiselle.--Bonjour, Monsieur. Ce

fut tout. Elle passa très digne, enfermée dans une sorte de réserve

hostile. Je ne pouvais insister. Étrange fille!

Alors, j’entends de nouveau avec plus de force la voix qui m’appelait le

jour de mon départ. La lettre, qu’elle m’a écrite, se reconstruit dans

mon esprit: «Une raison plus forte que ma volonté et devant laquelle

j’ai dû m’incliner justifiait mon attitude vis-à-vis de vous; mais au

prix de quel sacrifice!... Vous, mon ami, qui avez souffert, comprendrez

la sincérité de mon cri... Vous sentir là, en face, à deux pas de moi,

dans l’ignorance de certaines choses et ne pouvoir rien dire!» Ah!

l’effet pernicieux de ces phrases sur qui ne demande encore qu’à les

croire! Le poison recommence à s’infiltrer en moi. Qui sait si je n’ai

pas eu tort? Qui sait si elle ne m’a pas aimé?

Pourquoi m’aurait-elle aimé? Mais est-ce que l’amour s’explique? Est-il

un sentiment plus arbitraire, plus inconcevable, plus incompréhensible?

Explique-t-on seulement l’amitié qui est, en somme, un des degrés

inférieurs de l’amour? Choisissons-nous nos amis pour leur valeur ou

leurs vertus? L’admiration, l’estime font-elles pencher notre cœur et

contre-balancent-elles des raisons plus mystérieuses qui nous portent

vers ceux dont nous subissons malgré nous l’attrait, dont nous excusons

d’avance tous les travers, tous les défauts? Nos préférences sont

instinctives, irrésistibles, injustes. Les meilleurs offices, le

dévouement, la fidélité de ceux que nous n’avons pas élus, même s’ils

nous touchent, ne leur conquièrent point notre réelle, notre intime,

notre profonde affection et ne peuvent faire que nous éprouvions en leur

présence cette sensation de plaisir ou de joie que nous apportent de

vrais amis. Alors, quand nous ne pouvons même pas expliquer l’amitié,

comment expliquerions-nous l’amour?

* * * * *

Il faut le dire: Ici, j’ai plus de courage. On aime partout; partout on

peut être faible, déraisonnable, insensé; mais on a plus de courage sous

certains climats. A Val-Roland, l’atmosphère voluptueuse et molle vous

livre sans défense à tous vos désirs. La trame de l’air semble une

étoffe qui se détend. Rien ne vous soutient; la volonté n’a pas de

support. On se sent irrésolu, désemparé, vulnérable. Ici, au contraire,

le temps vif, l’air serré vous raffermissent. Il y a sans cesse autour

de soi comme un effort qui nous aide. Un invisible secours vient à nous

qui nous révèle à nous-mêmes nos secrètes énergies.

Allons! je l’oublierai. Je sais que si je vis assez pour pouvoir mettre

entre nous l’épaisseur de l’été, je verrai s’affaisser mon regret.

L’énigme ne sera jamais résolue; mais le doute cessera de me tourmenter.

J’en serai distrait quelques jours, puis il reviendra. Je l’oublierai

encore, puis je le retrouverai un soir, comme un hôte qu’on n’attend

plus et qui vient, de loin en loin, s’asseoir à votre table. Enfin la

paix se fera. C’est ainsi que se fatiguent et s’usent, à la longue,

parmi nos maux, ceux qui ne sont point mortels.

Les jours se succèdent. Je les vois s’envoler comme les derniers pétales

qui tombent de ma vie. Nous sommes au milieu de mai. Les après-midi

favorables, je demeure étendue dans un petit kiosque qu’ombrageront, en

été, deux acacias qui n’ont pas encore de feuilles. J’entends, dans le

parc voisin, un jardinier tailler une haie d’aubépines ou bien passer le

râteau sur le gravier des allées. Ce parc est planté de hauts sapins qui

limitent ma vue. Un petit sentier public le sépare de mon jardin étroit

et long où je fais quelques pas, sous des arbres fruitiers, entre une

double bordure d’œillets blancs, quand décline le jour et qu’on perçoit

partout les bruits de l’arrosoir. Autour de moi, ce ne sont que

verdures, que vergers. Il n’y a rien d’autre. Et en moi, il n’y a rien

non plus, que le souvenir de Javotte qui plane tristement sur mon cœur

vide, comme un soleil sur un désert...

Ainsi, mon amie, quand je veux me détacher de toi, je n’ai pour me

distraire que la couleur de l’air, le jardin, tour à tour dilaté par la

lumière et rétréci par l’ombre, les heures qui tournent, sans bruit,

autour de la maison. Mais il le faut! Je m’intéresse à tout ce qui

m’entoure. J’appelle à moi des pensées hautes; je songe à des choses

très vagues que tu ne pourrais saisir, que je dirai plus loin; et je

donne congé à ton image, ayant, comme chaque jour, rendez-vous avec le

devoir.

Le roman du malade · 第 49 / 59 题