LA JALOUSIE

Ma mère souffre; c’est visible. Quand Javotte vient, elle ne se montre

plus. J’évite de prononcer son nom; mais, présente ou absente, elle nous

divise. La douce intimité, la paix confiante de cette maison se sont

enfuies. A chaque instant, je le constate. Ainsi, tout à l’heure, comme

je n’avais pu retenir un mouvement de mauvaise humeur au moment où Olive

me remettait le courrier qui ne contenait que de vagues prospectus, ma

mère m’a dit:

--Tu es nerveux: je le comprends; tu t’es tellement ennuyé

aujourd’hui!...

--Pourquoi ennuyé?

--Tu sais bien ce que je veux dire.

--Tu veux dire que je suis nerveux parce que Javotte qui ne devait pas

venir n’est pas venue? C’est bien cela? Dis-le sans détour.

--Mais je le dis.

Voilà où nous en sommes. Je ne puis plus parler ou me taire, être sombre

ou rasséréné sans qu’elle lise le nom de Javotte dans mon animation

comme dans mon silence, dans mon espérance comme dans mon découragement.

Et le pire, c’est qu’elle a raison.

Je déplore sa clairvoyance. Je souffre de la voir souffrir. Quant à ces

petites piqûres, si elles m’impatientent, je fais un effort pour ne pas

le montrer. Comment me fâcherais-je? C’est l’envers des grandes

affections d’être un peu despotiques. Il serait trop commode d’attendre

d’un cœur tous les dévouements, tous les sacrifices et de ne pas

admettre qu’il devienne ombrageux, même lorsqu’il se trompe en redoutant

de perdre la place qu’il occupe dans votre vie. Et puis, le voudrais-je,

comment me défendre? On est armé contre les injures, on résiste à la

violence; mais que faire contre la faiblesse? Quand je vois, à table,

qu’elle laisse passer les plats sans y toucher et que son pain reste

intact; quand, dans sa chambre, sur sa table de nuit, mes yeux ne

peuvent éviter le flacon de chloral dont le niveau baisse, comment me

défendre contre cela? Comment supporter que son cher visage soit crispé

par la souffrance chaque fois que Javotte vient, comment demeurer

insensible quand elle répond à mon interrogation inquiète: «Je n’ai

rien, je n’ai rien...» en détournant des yeux qui ont pleuré?

Plusieurs fois, le médecin s’est présenté, probablement appelé par elle.

Je ne l’ai pas reçu. A quoi bon? Je ne veux pas le voir. Je ne veux pas

savoir.

D’ailleurs, qu’apprendrai-je? Que ce surmenage sentimental m’épuise? Je

ne l’ignore pas. J’ai eu deux syncopes cette semaine. Mon cœur bat, tout

le jour, comme un marteau de forge et, dans ma poitrine, c’est bien un

feu de forge, enfermé, dévorateur, qui envoie à mes pommettes ce double

reflet de brasier. Je me consume, je me consume et, quelque matin, il ne

restera plus de moi qu’un petit tas de cendres chaudes...

Pourtant, bien que je vive dans l’insécurité, l’inquiétude et le

tourment, je vis! Il est des moments où il me vient de Javotte une

détresse plus angoissante que l’agonie; il en est d’autres où ce qu’elle

m’apporte de félicité me bouleverse plus que ne le ferait le miracle de

ma guérison. Je suis incendié de fièvre, j’ai la gorge serrée,

j’étouffe, je n’en puis plus; mais je vis! Je vis plein de témérité et

de terreur. La lune qui monte, pleine derrière les peupliers et,

soudain, comme une coupe se déverse, répand sur la route sa lumière

ensorcelante, la mer qui expire sur le rivage avec un bruit lointain

d’acclamations, la douleur, la musique, les plus beaux poèmes, jamais ne

remueront l’inconnu de mon être, n’empliront mon âme de trouble, de

vertige et parfois d’une envie de mourir comme le fait, d’un regard,

cette créature que j’aime. Je l’attends; l’heure passe; il me semble que

je vais la perdre; c’est un supplice sans nom. Mais elle arrive: tout

s’apaise, et je remets avec ivresse entre ses mains mon cœur haletant,

délivré.

Parfois, quand elle est restée une partie de l’après-midi auprès de moi;

quand s’est satisfait, engourdi, le besoin que j’ai de sa présence, il

advient que je me crois saturé d’elle. Je m’imagine un instant que je ne

l’aime plus. Mais à peine est-elle partie que je cours au balcon pour la

suivre des yeux. C’est généralement l’heure où le soleil, après une

belle journée, commence à pâlir de fatigue. Ma vie n’est plus en moi;

elle palpite dans l’ombre légère qui danse autour de sa robe. A chaque

pas qu’elle fait, un à un, se retirent avec elle les biens qu’elle

m’apporta. Le doux, le triste enivrement, qui me cachait mon sort, me

quitte. Je la vois encore. Son éloignement allonge mon regard. Je ne la

vois plus... Alors, chaque fois, je retrouve la chambre désenchantée; je

me sens diminué, dépossédé, appauvri; j’ai perdu la lueur secrète qui

m’éclairait. Je suis comme l’acteur qui vient de jouer dans une

apothéose un rôle de roi et qui, derrière le décor, n’est plus qu’un

petit homme éteint et déguisé.

Je rends mal ce que j’éprouve. Je sens bien, je sens trop ce que j’ai à

dire, mais le dire!... Si j’en étais capable, il ferait chaud entre ces

feuillets et, sous chacun d’eux, en prêtant l’oreille, on entendrait ce

cœur qui bat si fort. Une certaine griserie de l’esprit peut conduire à

l’attitude où se rencontrent la voix, le souffle, l’éloquence qui me

manquent. Mais cette attitude, à peine vais-je y atteindre que je dois

m’arrêter, trahi par mes forces. Un spasme intolérable me noue tout

l’être; je m’évanouirais. Les mots qu’il faudrait sont là; un diamant

sombre est en moi, je vais l’extraire, et l’outil me tombe des mains. Je

voudrais me donner tout entier; je ne le puis. A chaque instant, il

manque à ce que j’écris un ton au-dessus; et pourtant, à cause de la

nuit qui l’environne, me vie atteint cette heure émouvante et

mystérieuse où, dans chaque hameau, au bord de la rivière, sur un chemin

de halage, à la lisière des bois, au sein de la montagne, monte le chant

d’un batelier, d’un artisan ou d’un pâtre attardés, un de ces chants

modulés et graves qui font s’incliner l’âme vers le jour qui finit. Ne

pourrai-je tirer de moi un de ces beaux chants du soir dont on écoute

longtemps planer le vol dans l’espace?...

* * * * *

Avec Paul, c’est une guerre sourde. J’ai, suspendue sur moi, sa jalousie

frémissante. Il ne soupçonne pas la vérité; mais ces visites que Javotte

me rend lui sont insupportables. Il se respire dans cette maison une

odeur de mensonge qui le tient en éveil; et, d’ailleurs, quand on passe

devant un homme qu’éclaire l’amour, est-ce qu’on ne reçoit pas un peu de

cette caresse dorée que vous renvoie, l’hiver, d’une façon contenue, un

mur frappé par le soleil?

De mon côté, je ne puis soutenir l’idée qu’ils se rencontrent, qu’ils se

voient ou seulement qu’il rôde autour d’elle. Le poison est en nous; il

fait son œuvre et, bien que nous nous efforcions de garder un ton

naturel, amical, nous nous sentons hostiles, ennemis. Il épie une ombre

sur mon visage; moi, embusqué derrière un sourire, je défaille quand il

vient à moi, illuminé par une heure passée auprès d’elle, quand je

retrouve sur ses gants le parfum de Javotte. Et, tandis qu’il jette son

chapeau sur un meuble avec une insouciance feinte ou qu’il sonne pour le

thé, tandis que je prononce: «Belle journée, mon vieux!» nous sommes

repliés sur nous-mêmes, prêts à bondir l’un sur l’autre, prêts à hurler,

à nous mordre.

Cette situation équivoque ne saurait se prolonger. Nos silences

deviennent oppressants, et il tombe sur nos visages cette lumière fausse

qui précède l’orage.

C’est samedi. Javotte vient de me quitter. Paul rentre. Le voici dans ma

chambre. Sa voix n’a pas de timbre; il est découragé, triste, abattu. Je

le considère, pendant qu’il s’assied dans le fauteuil, près de la

fenêtre qu’emplit la nuit.

--Elle n’est pas venue aujourd’hui?

Pour qu’il me pose, au point où nous en sommes, une telle question, il

faut qu’il soit à bout. Je réponds:

--Si, un instant.

Il reprend:

--C’est pour cela que je ne l’ai pas rencontrée... Quelle journée!... Tu

connais, sur la route de Bayonne, la propriété de la Vaucoupée... Il y a

là un jardinier qui cueille tous les samedis, à son intention, des

fleurs qu’elle va chercher, pour en garnir ses vases le dimanche. Je

suis allé me promener dans les environs, puis j’ai poussé jusqu’à

Laressore où elle va quelquefois voir son filleul; au retour, j’ai passé

chez les Salaberry, chez Mme L’écuyer, partout où j’espérais la voir;

cette journée m’a brisé... Tiens, ce matin, à huit heures, on a frappé;

j’ai cru que c’était une lettre d’elle pour moi. Non, rien... eh bien!

depuis ce moment, chaque fois que je respire, ça me fait mal là...

Je le vois si pâle, si désarmé, si malheureux que je suis attendri, ému.

Je voudrais pouvoir lui dire: «Ne souffre plus, je te la donne.» S’il

m’ouvrait les bras, je m’y jetterais, et cet homme que je croyais haïr,

j’ai un besoin désespéré qu’il m’aime. Cependant il s’est levé; d’un

geste, il m’invite au silence. Un chant, dans la nuit, est monté venant

de la villa Suzanne dont où aperçoit les fenêtres éclairées et ouvertes.

--Écoute, me dit-il. Tu n’entends pas? On dirait que c’est elle.

Je suis ému; je voudrais qu’il n’eût pas ce visage tiré et pâli, je suis

plein de rêves généreux; alors pourquoi l’instinct de défense est-il le

plus fort, pourquoi ai-je répondu:

--Je ne crois pas... non...

D’ailleurs, comment pourrait-il s’y tromper? Est-il deux voix ici, en

est-il tant dans le monde qui aient ce pouvoir mystérieux sur le cœur

des hommes?

--J’en aurai la certitude, dit-il en me quittant.

Il est parti et j’attends anxieux. La voix qui chantait s’est tue. Une

demi-heure s’écoule, et Olive, avec son petit air sournois, vient me

dire:

--Est-ce qu’il faut mettre le couvert? Monsieur Paul est avec quelqu’un

dans la salle à manger. Je ne sais si je peux entrer...

--Attends.

Quelques instants plus tard, Paul revient. Il n’est plus las, accablé;

une ardeur nouvelle est en lui; il parle vite, animé.

--Tiens, ta mère n’est pas là... je voulais lui dire... On mangera un

peu plus tard parce que j’étais en bas, avec Javotte, dans la salle à

manger. En te quittant, je lui ai fait porter un mot... Je n’en pouvais

plus... Elle est venue et la magicienne a opéré. Quels lendemains je me

prépare! Cela m’effraye... Mais ce soir je suis heureux... Elle m’a pris

dans ses bras; elle m’a dit ces choses qui vous ôtent le mal comme avec

la main... elle ne voulait plus me quitter... elle a ouvert sa jaquette

et l’a refermée sur moi pour me retenir plus longtemps.

Cachée par la couverture qui me recouvre, ma main, à travers l’étoffe du

gilet, enfonce ses ongles dans ma poitrine. Elle l’a pris dans ses bras,

elle l’a enfermé dans sa jaquette. Ah! que cela fait mal!

Amant naïf, ignorais-tu à ce point les petites félonies de l’amour?

N’avais-tu pas prévu ce qui t’arrive?... Oui, je l’avais prévu. Ne lui

disais-je pas: «Songez-y, si vous alliez maintenant faire entendre à

Paul que, lui aussi, vous l’aimez, songez au mal que vous pourriez nous

faire à l’un et à l’autre, à notre affreuse jalousie, songez que vous

commettriez là, surtout vis-à-vis de moi, une action vilaine et lâche,

parce que je suis faible, parce que je suis blessé, parce que je suis

malade...» Je lui parlais ainsi et je revois, dans un éblouissement, la

façon victorieuse dont elle m’ôta le doute. Depuis, je souffrais encore

de ce que Paul rôdait autour d’elle; j’étais jaloux du désir qu’elle

mettait en lui; je regardais ses entreprises menacer mon bonheur;

n’importe! je la croyais toute à moi... Un homme de sang-froid devant ce

geste de femme coquette, ne saurait comprendre mon désespoir, ni la

fièvre, ni la folie des heures qui suivirent; quiconque recevrait ma

confidence me dirait qu’il y a disproportion entre une peine si

véhémente et une faute si vénielle; mais personne ne recevra ma

confidence, puisque je la fais à tout le monde et que le lecteur, qui

surprend dans un livre le cri d’une douleur éprouvée, s’imagine «que

cela n’est pas arrivé». D’ailleurs, quand il lira ces lignes, ce qu’il

pensera, je ne le saurai pas, ce qu’il pourrait me dire, je ne pourrai

pas, je ne pourrai plus l’entendre...

On nous appelle pour le dîner; il faut descendre, cacher ma torture.

Pourquoi, par quelle cruauté Paul m’a-t-il dit cela? Cruauté

inconsciente, sans doute. Il ne sait pas; il ne peut pas savoir... mais

il saura; je vais parler; le silence me tue. A table, je ne puis manger,

et son appétit me révolte. Un instant, il a surpris mon regard sur lui;

n’a-t-il pas compris? Et toute la soirée au coin du feu, n’a-t-il pas lu

en moi? Alors pourquoi me taire plus longtemps? Quand il m’a dit

bonsoir, je ne pouvais me décider à le quitter, et nous nous sommes

regardés comme si nous avions quelque chose de décisif à nous dire.

Comment mon trouble aurait-il pu lui échapper? Dans ma chambre, je

l’attends. Il va venir. Nous allons parler. Quoi qu’il arrive, il en

sortira du soulagement pour moi. Il a ouvert sa porte. Il vient. Non; il

demande de l’eau chaude. Alors, alors quelle nuit je vais passer!... Ma

mère à son tour me quitte. Je suis au lit, la fenêtre ouverte. Demain,

je verrai Javotte; je lui ferai porter un mot. Elle sera là vers deux

heures. Elle me dira des paroles qui me rendront soumis et crédule. Peu

importe qu’elle mente, pourvu que je cesse de souffrir, pourvu que je la

croie. Mais jusque-là, j’ai dix-sept heures à attendre, dix-sept heures

à sentir s’exaspérer ce mal qui est en moi, cette chose douloureuse et

vivante que je porte, qui se soulève et suffoque dans ma poitrine comme

un torturé dans son cachot. Encore dix-sept heures! Comment calmer ce

délire? Si je réunis les mains, je sens entre chaque doigt le choc

intérieur du sang qui passe tumultueux. Chacune de mes veines est un

pouls. Si je me tourne sur le côté droit, j’entends battre mon oreille

droite d’une façon insoutenable; si je me tourne sur le côté gauche,

c’est mon oreille gauche qui bat; si je touche mes tempes, ce sont mes

tempes; si je reste étendu sur le dos, mon cœur saute et heurte mes

côtes avec un bruit accéléré de galop. Et ce cerveau incendié que rien

ne peut éteindre! Qui m’ôtera ce cerveau dément et ce cœur insensé?...

J’ai appuyé mes mains sur le marbre de la table de nuit sans calmer leur

fièvre; j’ai bu, sans me désaltérer, le contenu de la carafe. Ma peau

brûlante ne me laisse pas dans ce lit une place tolérable. Elle l’a pris

dans ses bras; elle a refermé sur lui sa jaquette par un geste

d’amoureuse possession. Ah! mauvaise, mauvaise, pourquoi as-tu fait

cela?

Que lui importais-je, moi qui vivais retiré, blessé, ne voyant personne?

Pourquoi est-elle venue me chercher au fond de ma solitude?

Qu’avait-elle besoin d’un triomphe de plus? Moi qui avais fini par

croire en elle, moi qui lui suis plus soumis que son ombre, plus fidèle

que son chien, qui lui appartiens mieux que le sang de ses veines...

Pourquoi, pourquoi a-t-elle fait cela?

J’entends dans la cuisine un tabouret qui trébuche. C’est le chat qui se

lèche. A chacun de ses mouvements, le tabouret, boiteux, heurte le

dallage avec un petit bruit qui, à la longue, agace l’oreille. Plusieurs

fois Paul s’en est plaint, et on a cloué sur le pied le plus court une

rondelle de liège qui a dû se détacher. Mais Paul ne s’éveille point.

Autrement je le connais; il se lèverait, il irait faire taire ce bruit à

l’aide d’un petit tampon de papier. Non, il ne s’éveille point. Il dort

d’un cœur tranquille, lui!...

La nuit est d’une fraîcheur de source; mais elle ne m’apaise pas. A tous

les points où je porte mes pensées, quelque chose qui m’a précédé se

démasque et je retrouve l’image de la trahison; si loin qu’aille mon

esprit, partout la douleur et la jalousie sont là qui m’attendent.

Est-ce que ce supplice ne va pas cesser? Je souffre tellement que,

parfois, je prends ma tête entre mes mains et que je la berce doucement

pour la consoler; je souffre tellement que je voudrais m’écrier:

--Ah! me mère, quand tu m’entendis sangloter à trois ans, parce que ma

première petite amie, qui en avait cinq, n’était pas venue, un

après-midi, jouer avec moi, si tu as compris quel cœur misérable et

lâche s’éveillait déjà dans ma poitrine d’enfant, ah! par pitié, que ne

m’as-tu, sur l’heure, ôté la vie que tu m’avais donnée!...

Le roman du malade · 第 42 / 59 题