Paul, tout à fait rassuré, est parti pour une semaine à Bordeaux. Je me
trouve plus calme que je ne l’aurais cru. Enfin, c’est fait; il le
fallait. Je vais reprendre ma vie sombre, tout unie, sans espérance:
mais je ne connaîtrai plus ces palpitations insupportables, cette
angoisse à croire que mon cœur va éclater, ce supplice de l’attente. Je
suis plus calme, plus courageux que je ne l’espérais; du moins, je me le
dis, car les premières heures sont toujours dures, et je reste si
endolori!...
Le silence de Javotte, la facilité avec laquelle elle a accepté son
congé, d’abord me surprennent un peu. Je pensais qu’elle ferait quelque
tentative pour me revoir. J’attendis vainement, le premier jour, un
signe d’elle; puis, le deuxième jour, comme déjà je n’espérais plus, je
reçus, par la poste, une lettre dont l’enveloppe vulgaire, l’adresse
tracée d’une main inconnue, ne m’avertirent pas qu’elle était d’elle.
Dedans, il y avait une seconde enveloppe que j’ouvris d’une main
tremblante en reconnaissant son papier, son écriture. L’étreinte du
chagrin obscur, tenace, inavoué, se desserrait, se dénouait
mystérieusement, et cette chose pesante, cruelle, accablante que je
portais, fondait soudain, se faisait légère, légère, n’existait plus. Je
me sentais stupide et délivré. Une joie que j’avais cessé d’appeler
affluait en moi; mon sang était plus chaud et ma vie augmentée.
Je lisais:
Mon ami,
Mon chagrin a été plus grand que vous ne le supposez quand, hier,
votre mère m’a reçue sans me permettre de monter auprès de vous. Si
mes visites vous ont jusqu’ici causé quelque fatigue, je viens vous en
demander pardon, car Dieu m’est témoin que je désire avant tout votre
guérison. Très attirée par votre intelligence, votre cœur, votre
sensibilité, votre souffrance, votre tristesse, j’éprouvais chaque
jour le désir de vous apporter un mot affectueux, une fleur, un
sourire, une larme même, une larme surtout aux heures de
découragement. Mais je m’incline devant votre volonté et, malgré toute
l’amertume que j’en ressens, je suis prête à tout pour votre bien.
Donnez-moi, vous, la preuve d’amitié qui me sera la plus précieuse en
me disant très franchement s’il faut que je ne vous envoie plus un
mot, s’il faut que je ne cueille plus une fleur à votre intention,
s’il faut que vous ne m’entendiez plus passer, causer, chanter sous
votre fenêtre.
Moi qui, dans la vie, ai rêvé de consoler, de soutenir, d’apporter de
la joie, je suis condamnée à ne faire que des malheureux; c’est
atroce. Je suis odieuse à moi-même et sous cette gaîté apparente qui
m’étourdit souvent, je cache bien des heures d’abattement.
Pardonnez-moi, mon ami, de vous dire ici, quand je devrais ne parler
que de vous, la peine qui m’étreint. Est-il vrai, est-il possible, que
vous ne vouliez plus me voir? Si cela est, rien ne m’empêchera,
croyez-le, de vous garder au fond de mon cœur un souvenir tristement
affectueux, rien ne m’empêchera de réciter chaque soir pour vous l’Ave
Maria qui guérit. Cette médaille que vous m’avez rendue me devient
doublement chère, puisque vous l’avez gardée, trop peu de temps,
hélas! Est-ce à cause des initiales mêmes que vous avez craint de la
conserver?
Je serai cet après-midi de bonne heure chez Mme Toledo, villa Suzanne,
en face de vous. J’y attendrai impatiemment un mot de réponse et,
quelle que soit votre décision, je ferai ce que vous m’ordonnerez. Ne
redoutez pas de me froisser, de me peiner; ne prenez conseil que de
votre état, ne considérez que vous seul; mais sachez que, quoi qu’il
advienne, vous serez toujours celui que j’ai compris, celui que j’ai
deviné, celui que j’aime de toutes les forces de mon cœur.
Javotte.
Par une coïncidence favorable, ma mère est allée, après le déjeuner, en
voiture à Espelette, où elle doit voir le notaire pour une procuration.
Après son départ, j’ai fait porter par Olive ce mot à Javotte: «_Je vous
attends._» Elle est venue aussitôt. Elle est là, devant moi,
éblouissante dans sa robe noire. Mais, au lieu de cette gaieté, de cette
hardiesse qui l’animent à l’ordinaire, il y a en elle je ne sais quoi de
contraint, d’irrité, de mélancolique.
--Méchant! méchant! comment avez-vous pu faire cela? Me faire dire par
votre mère de ne plus revenir! J’étais furieuse. Je pensais: «Les hommes
sont des lâches, des faibles, des menteurs.» Et ma pauvre médaille? Vous
ne voulez donc plus rien de moi? J’ai d’abord décidé que je ne vous
écrirais pas, que je ne vous donnerais plus signe de vie... et puis...
et puis... Dites-moi pourquoi vous avez fait cela, pourquoi vous m’avez
fait cette peine...
J’ai pris ses mains doucement. Elle est loin d’être dans la calme
disposition d’esprit qu’annonçait sa lettre; je la sens toute révoltée.
Je lui dis:
--Mon amie, rendez-vous compte que je suis malade, que je suis sans
forces, que je ne peux pas supporter les émotions, l’attente, le doute,
que je suis trop faible, que je ne veux pas souffrir... C’est à vous de
m’épargner... Je vous assure... En ce moment vous êtes sincère; je veux
vous croire: mais vous avez la jeunesse, la beauté, cent amis et toutes
les distractions, tandis que je suis seul dans une chambre. Songez à mon
sort quand vous m’avez quitté et que vous m’avez dit: «Est-ce que je
pourrais passer un seul jour sans vous voir?» songez à ce que j’éprouve
quand le lendemain se passe et que vous ne venez pas.
--Ah! c’est pour cela! C’est parce que je ne suis pas venue mardi? Mais
si je ne suis pas venue, comment n’avez-vous pas compris que c’est
contre mon gré et parce que, chaque jour, au moment d’aller chez vous,
je me répète: «C’est trop, tu abuses, Mme Gilbert va trouver que tu
abuses.» Il m’avait semblé qu’elle était plus réservée à mon égard et
qu’elle n’osait pas me dire d’espacer mes visites. C’est pourquoi je me
suis privée!... Ah! si je m’étais écoutée!... Mais j’ai dû me faire
violence!... Vous ne me croyez pas? Il ne me croit pas!... Songez donc
comme je suis inquiète quand je vous quitte. Je crains toujours que
votre mère ne soit fâchée. Je me dis: «Elle va être contre moi, elle ne
voudra pas que je revienne. Un malade, c’est faible, ça écoute son
entourage!...» Oh! je ne lui en voudrais pas; elle croirait bien faire,
la pauvre femme! Mais s’il est vrai que je ne vous apporte que du
tourment, que ma présence ne vous fait aucun bien, dites-le-moi. Osez me
dire cela, osez-le.
--Je ne sais pas... Je le crains.
--Alors, c’est bien, c’est tout ce que je voulais savoir.
Elle a un brusque mouvement pour se retirer. Je l’ai retenue aussitôt
par la main. La soudaineté de notre effort contraire la jette dans mes
bras. Il n’en faut pas plus pour nous troubler et pour qu’elle reste. A
cause de cette façon soudaine qu’elle a de s’enflammer, ses yeux ont cet
intense éclairage qui souvent m’a frappé. Elle sait bien qu’elle m’a
repris; elle sait la puissance de son regard sur moi. Les heures de
fièvre, ma résolution de ne plus la revoir, le regret des heures
passées, je sens tout cela se confondre dans un singulier vertige. Elle
est tout contre moi, et je respire dans son haleine je ne sais quelle
odeur d’amour et de péché.
Il faut parler; il faut dire quelque chose. Le silence devient
dangereux. Le désir qu’elle met en moi ne saurait lui échapper. Or, ce
désir, il semble qu’elle le voie grandir avec le petit frisson qu’on a
du haut d’un pont à contempler un fleuve accru dont les eaux montent et
qui fait un peu peur. Enfin, elle me demande:
--Votre mère est absente?
--Elle est à Espelette, chez le notaire.
--Tant mieux; j’aime bien votre mère, mais j’avais besoin d’être seule
avec vous... Savez-vous ce que j’ai fait hier?... Je suis passée sous
votre balcon, pour savoir laquelle de vos deux fenêtres était ouverte,
parce que, quand c’est celle de droite, on peut vous apercevoir; mais
c’était celle de gauche. Est-ce que je mens?
--Non, c’est exact.
--Tenez, il y a un chien qui vous empêchait de dormir, le chien de
Harriben le jardinier... Votre mère m’avait dit: «Il y a ce maudit chien
qui aboie vers trois heures du matin quand passent des contrebandiers.»
Comme vous vous étiez plaint, on l’enfermait une nuit et puis cela
recommençait. Eh bien! est-ce que vous l’entendez depuis trois nuits?
Vous avez trouvé cela tout naturel; cela ne vous a pas intrigué que le
bruit ait cessé tout à coup?... Je ne vous l’aurais certes pas dit, si
vous ne paraissiez douter de moi... J’y suis allée. J’ai vu Harriben;
j’ai donné des ordres... car ici, Monsieur, chacun m’obéit.
--C’est vrai; depuis trois nuits, je n’entends plus rien.
--Et c’était précisément le jour où vous me reprochez de n’être pas
venue; j’avais passé la matinée à m’employer pour vous.
--Qu’est-ce que cela prouve, sinon que vous êtes bonne?... Je n’en
doutais pas... Quand le facteur est mort, le mois dernier, je sais que
vous êtes demeurée une nuit à son chevet pour que sa pauvre femme pût
prendre quelque repos. Qu’est-ce que cela prouve; sinon que vous êtes
bonne pour tout le monde?...
--Je suis bonne pour tout le monde, c’est cela... quoi que je fasse, mes
qualités et mes défauts vous servent contre moi... C’est admirable!...
Mais comment pouvez-vous comparer ce que je fais pour vous à ce que je
fais pour les autres? Quand ouvrirez-vous les yeux?... Voyons, pourquoi
vous mentirais-je? Quelle raison aurais-je, si vous m’étiez indifférent,
de vous parler ainsi?... Réfléchissez. Pourquoi viendrais-je ici presque
chaque jour? Est-ce que j’y suis forcée? Qu’est-ce qui m’attire, sinon
ceci que je vous préfère à tous?... Vous me dites vous-même que j’ai des
distractions, des amis... Oui, tous les malades sont mes amis... mais
vous, aveugle, n’êtes-vous pas celui chez qui je viens comme une
intruse, comme une mendiante qui force la porte?... Alors que chez les
autres on me fait fête et que j’entre avec sécurité et le cœur
tranquille, c’est ici que je viens avec de l’émotion, de la crainte, du
bonheur...
Je n’ai pu m’empêcher de dire:
--Et Paul?
--Votre ami? Ah! J’attendais ce nom!... Nous nous sommes promenés
ensemble, oui... nous avons fait de la musique ensemble, oui...
Maintenant, le pauvre garçon, pour ne rien vous cacher, je crois qu’il
souffre, cela me fait de la peine; mais rappelez-vous ce que je vous ai
dit la première fois: «Je n’appartiens à personne.» Il n’est rien pour
moi.
--Est-ce bien sûr?
Elle se tord les mains.
--Il ne me croit pas!... Il ne me croit pas!...
--Soit, admettons-le... Je l’admets, malgré l’intimité sentimentale qui
a existé entre vous... Je l’admets, après ce que vous venez de me dire
ou plutôt de me répéter... Mais, songez-y, lorsque vous me verrez
convaincu que Paul n’est rien pour vous, s’il vous arrivait, écoutez-moi
bien, s’il vous arrivait de lui donner à entendre, à lui aussi, que vous
l’aimez, songez au mal que vous pourriez nous faire à l’un et à l’autre,
à cette affreuse jalousie qui nous dévorerait, songez que vous
commettriez là, vis-à-vis de moi surtout, une action vilaine et lâche
parce que je suis faible, parce que je suis blessé, parce que je suis
malade; s’il en était ainsi, voyez, je suis sans force, mais j’ai un si
frénétique désir de ne pas souffrir que je quitterais Val-Roland
sur-le-champ et que je ne vous reverrais plus.
--Pourquoi me dites-vous ces choses méchantes? Comment accepterais-je de
vous l’ordre? Vous savez bien que vous seul comptez pour moi... Le
matin, quand je m’éveille, est-ce que mon premier souci n’est pas pour
le temps qu’il fait? Je pense à vous... S’il fait beau, je me dis: «Tant
mieux, ce beau temps va hâter sa guérison», et je suis gaie. S’il pleut,
je songe: «Voilà qui va augmenter sa tristesse», et cela m’assombrit. Au
fond, vous le savez bien, vous savez bien que je suis sincère... dites
que vous le savez?...
Je vois sa poitrine se soulever avec force. Comme elle voudrait que je
la croie ensorcelée, cette enchanteresse! Je ne sais plus que penser;
mais ce dont je suis certain, c’est qu’il importe que je paraisse
incrédule, si je veux jouir encore de la voir bouleversée, si belle de
passion, de fureur amoureuse. Ne va-t-elle pas, pour me vaincre, se
jeter sur mon cœur? Je me tais; les minutes passent; et je ne sens plus
que le poids du silence et la force de mon désir.
--Dites que vous me croyez?... dites que vous me croyez?...
--Je voudrais tant vous croire!...
D’une voix presque basse, la lèvre agitée d’un léger tremblement, sans
oser me regarder, elle me demande:
--Que faut-il faire pour que vous ne doutiez plus jamais, que faut-il
faire?... quelle preuve puis-je vous donner?... Quelle preuve
voulez-vous?
Alors, il est arrivé ce qui devait arriver. Nous étions seuls, à l’abri
de toute surprise. Pâle d’une pâleur ardente, pleine de trouble et de
peur, tenant ses paupières closes sur je ne sais quoi d’immense, comme
un soleil caché, elle m’a donné la seule preuve d’amour qu’une femme
puisse donner et, du bonheur qui fondait ainsi sur moi, les mots que je
pourrais dire s’arrêteront là...