L’ATTENTE

Paul a changé. Maintenant, quand nous nous retrouvons le soir dans la

petite salle à manger, ce n’est plus l’homme heureux qui dissimule sa

joie, qui baisse les paupières, comme on tire un rideau sur une fête

clandestine. S’il marche, il semble nerveux; s’il s’assied, il semble

prostré. Il prend un journal, le rejette et regarde le feu. Lui

parle-t-on? il sursaute. Se croit-il seul? il soupire, et sa bouche,

involontairement détendue, demeure ouverte. Or, ceux qui vivent la

bouche ouverte ne gardent pas longtemps un secret.

Tout à l’heure, après le déjeuner, comme nous étions seuls, il m’a dit:

--Cette vie-là n’est plus possible! Voilà quinze jours qu’elle me fait

droguer...

Je le regardais un peu narquois, avec cette pensée: «Ah! ah! tu y viens,

mon bonhomme.» Il ajouta:

--Au début, c’était charmant; nous nous rencontrions chez les Salaberry,

des gens très accueillants, très gentils... nous faisions de la musique;

puis je suis allé chez elle. Sa mère qui est souffrante, sa sœur qui est

très timide nous laissaient seuls... Alors l’intimité est venue... Nous

nous promenions dans les bois... c’était délicieux... Elle aime le

romanesque; elle me disait: «Je ne sais pas si je pourrai vous voir

demain. Vous trouverez ce soir, à dix heures, à tant de pas de telle

borne kilométrique, sous une pierre, un billet qui vous fixera»... Tu

vois l’air d’aventure que cela prenait avec l’atmosphère de ce pays...

Un soir, je ne me souvenais plus du nombre de pas, trois, quatre, ou

cinq. Je culbutais tous les cailloux et, troublé par l’émotion, je ne

trouvais rien; enfin je mis la main sur le précieux billet... quelle

détente!... Un autre jour, je l’attendais embusqué derrière une haie;

elle ne venait pas... au dernier moment, un pâtre à cheval, au galop, se

montre sur la route, s’arrête à l’endroit précis où je me trouvais et me

passe par-dessus la haie une lettre changeant l’heure du rendez-vous...

Tous les gens du pays sont à sa dévotion; sa séduction s’exerce jusque

sur eux... Son père, de son vivant, faisait beaucoup de bien; son oncle

est curé d’Espelette... Si c’est à lui qu’elle se confesse, il doit en

savoir plus que moi sur son compte, car, pour ma part, je suis aussi

perplexe qu’au premier jour... Je ne comprends rien du tout à cette

fille...

J’ai fait un effort pour lui demander:

--Es-tu son amant?

--Tu es fou! Ah! tu ne la connais pas! C’est un être insaisissable,

c’est l’instant, le caprice, la flamme au vent... C’est bien pour cela

que j’y tiens, d’ailleurs... Ce qui est effrayant en elle, c’est que

tout le monde lui plaît; nul ne la rebute; elle n’a d’antipathie pour

personne; il n’est pas d’hommage qui lui paraisse négligeable; en tout

être, elle voit quelqu’un à conquérir... Que se passe-t-il depuis quinze

jours dans ce cerveau? Quel but poursuit-elle? Je l’ignore. J’attends

une lettre, je ne reçois rien. Je vais chez elle, elle n’y est pas. Si

je la rencontre chez les autres, il y a toujours du monde: si je veux la

reconduire, elle se dérobe, prétextant qu’on nous a déjà trop remarqués

ensemble. Est-ce qu’elle vient ici quelquefois, quand je n’y suis pas?

--Quelquefois, oui.

--Tu as de la chance.

J’ai souffert de ne pouvoir lui répondre avec la même franchise, de ne

pouvoir m’ouvrir à lui. C’est une des conséquences les plus pénibles de

cet état de choses que la confiance, l’abandon ne puissent plus exister

de moi à Paul. Quand il est parti, j’y songe et je m’interroge.

Maintenant qu’il a parlé, je me sens enfermé dans un air plus épais,

plus équivoque. Je ne puis plus ignorer ces promenades sentimentales, ce

commencement d’idylle interrompue seulement le jour où Javotte a jeté

les yeux sur moi. La situation me paraît être celle-ci: Paul a choisi

Javotte et Javotte m’a choisi.

Alors, pendant que les scrupules m’assiègent, pendant que je me débats

de nouveau entre l’amour et l’amitié, de petits faits que je croyais

avoir oubliés ressuscitent dans ma mémoire; des souvenirs viennent à mon

secours qui veulent apaiser ma conscience. Lui-même, Paul, fut-il

toujours pour moi un ami sans reproche? Un soir récent que je me sentais

mal, les bonnes étant couchées, je m’étais levé pour appeler ma mère. Il

pouvait être onze heures. Dans le couloir, la porte de Paul restée

ouverte laissait passer un rayon de clarté. Assis à sa table, il lisait

ou écrivait des lettres selon son habitude. Je revins me mettre au lit;

mais ma mère ne m’ayant pas entendu, au bout d’un instant je dus me

relever pour l’appeler de nouveau. Cette fois, dans le couloir, le rayon

de clarté avait disparu: Paul, craignant qu’on le dérangeât, avait fermé

sa porte et éteint sa lumière.

J’ai de son égoïsme vingt témoignages de ce genre. Mais ce qui me

surprend, ce n’est pas qu’ils soient si nombreux, c’est que je les

accueille. N’avais-je pas décidé que tout cela était effacé? Hélas! nos

pardons ne sont jamais définitifs, nos griefs ne sont jamais morts. On

peut les enfouir au plus profond de soi-même, les oublier, ils sont

toujours là; ils n’attendent pour reprendre vie que l’occasion, comme

ces graines qui dorment des années au sein même de la terre et que le

plus léger choc suffit à éveiller.

Il est presque trois heures. Javotte ne va pas tarder. «Est-ce que je

pourrais passer un seul jour sans vous voir!» m’a-t-elle dit hier en me

quittant. En effet, elle vient presque chaque jour. Elle a conquis ma

mère par ses prévenances, par son empressement à lui être agréable.

Quand elle se rend à Bayonne, elle ne manque jamais de venir prendre ses

commissions. Et si ma mère pense que, tout de même, ses visites sont un

peu trop fréquentes, elle n’ose pas le dire.

Pour moi, je ne reconnais plus mes heures unies, monotones, toutes

pareilles. Elle a changé la vue et l’impression que j’ai de l’existence

quotidienne. Je regarde ma journée comme une région pleine d’embûches au

milieu de laquelle il y a un moment éclatant. Dès que je m’éveille, je

pense à ce point lumineux dont la pendule me rapproche et m’éloigne tour

à tour et selon que ce point est devant moi ou derrière moi, je suis

animé par l’espoir ou le regret. Rien d’autre. Je ne commence à vivre

que lorsqu’elle est là. Elle arrive, et toutes les parties de mon être

plongées dans l’ombre s’éclairent subitement; alors, le temps ne met

jamais assez de lenteur à me séparer d’elle, et je voudrais, de mes

mains, retenir chaque seconde qui, à peine éclose, à peine le présent,

est déjà le passé.

Mais si je l’attends, ces mêmes secondes si brèves, si fuyantes,

l’attente qui les allonge et retarde leur course m’en fait une charge,

un fardeau. En regardant le cadran, à chaque instant, je me réjouis

qu’un fragment de la journée soit aboli, et telle est mon impatience

insensée que le temps alors ne travaille jamais assez vite à détruire ma

vie.

Il est trois heures: elle devrait être là. Mais elle vient quelquefois

plus tard. Elle ne m’a pas fixé d’heure. Je préfère qu’elle ne me fixe

pas d’heure parce que, l’heure dépassée, je ne vivrais plus. Dans un

instant elle sera là. Pourquoi suis-je inquiet? Pour quelle raison? Je

ne sais pas... Je suis inquiet.

Ah! elle n’est pas de celles qu’on attend paisiblement, assis dans un

jardin, en traçant du bout de la canne son nom sur le sable! Attendre,

quelle insoutenable angoisse pour un malade! On se dit: «Soyons calme,

soyons calme», et le cœur bat si fort qu’on en peut suivre à travers les

vêtements les palpitations désordonnées; on a les mains moites et

froides, la gorge serrée, les tempes brûlantes; on s’efforce de penser à

autre chose, de ne pas penser du tout; on se dit: «Comptons: un, deux,

trois, quatre», on se donne mille raisons d’être raisonnable et on

s’affole.

Pourtant, quelle journée mieux que celle-ci conviendrait à l’attente? Il

y a une telle patience dans l’air! La vie est comme suspendue. Rien ne

bouge. Le soleil s’efface dans un ciel tout voilé de mélancolie: il en

tombe sur le paysage une lumière un peu sourde, qui berce et qui endort

les sens. Le long de la route éteinte, un char à bœufs, des gens,

quelque rare voiture passent dans une atmosphère ouatée, qui amortit,

étouffe les sons, comme on étouffe la sonorité d’un cristal en le

touchant de la main. Journée sans timbre où tant de puissances poétiques

sont retenues captives par chaque bruit qui se tait; journée monotone et

vaporeuse où les formes immobiles et comme irréelles semblent vues à

travers un songe, dont le mystérieux silence tient à la fois du silence

de la lune, du silence de la neige, journée si douce, si morne, si

enveloppante et si bien faite, avec sa pénombre de chapelle et son gris

de Toussaint, pour envahir d’un sentiment fataliste une âme que se

partagent le désir et la mort.

Il est quatre heures. Le chat dort sur le fauteuil près de la fenêtre.

Parfois il se réveille, ouvre sur moi des yeux glauques où mincit la

prunelle et qui appartiennent encore au sommeil; il se hausse sur ses

pattes, fait le pont, le dos bombé, bâille et se recouche en rond. Il

est cinq heures. Elle ne viendra pas. Je me répète ironiquement cette

phrase: «Est-ce que je pourrais passer un seul jour sans vous voir?»

Elle ne viendra pas. Alors, quand l’espoir vous quitte, on sent tout son

être se rétrécir; on a perdu toute importance, toute confiance en soi;

on est une chose à chaque seconde plus réduite, plus négligeable, plus

humiliée.

Il est six heures. Sur une branche, près de la fenêtre, un rouge-gorge

chante parce que le soir est doux et que le printemps vient. La nuit se

fait peu à peu. Voici Paul qui rentre.

--Comment, pas de lumière! s’écrie-t-il. Il fait noir ici comme dans un

four! Comment vas-tu? Moi, ça va mieux.

Il est gai. Ma voix tremble un peu pour lui demander:

--Tu l’as vue?

--J’ai passé tout l’après-midi chez elle. J’ai eu la bonne idée d’y

aller en sortant d’ici. Elle a été charmante... Ah! quand elle veut!...

* * * * *

Le lendemain, j’ai dit à ma mère:

--Écoute; j’ai réfléchi au sujet de Javotte. C’est une gentille amie,

gaie, dévouée; mais tu sais comme je suis, comme je m’attache

facilement. Il pourrait se faire qu’à la longue je cesse de voir en elle

une simple camarade, une petite sœur de charité, alors j’en souffrirais.

Je ne veux pas souffrir; je me dois à mon métier de malade; j’ai bien

réfléchi et je te demande, quand elle viendra, de la recevoir, de lui

faire comprendre cela gentiment. J’aime mieux couper court pendant qu’il

en est temps encore.

Elle m’a dit, émue:

--Tu as raison et j’y pensais tous ces jours-ci... Sans doute tu manques

de distractions; mais ce ne sont pas des distractions de ce genre qu’il

te faut. Je ne peux pas te dire combien je suis soulagée de voir que, de

toi-même, tu as pris le parti le plus sage. Sois tranquille, je lui

ferai comprendre doucement, sans la blesser... et elle comprendra très

bien...

Dans la journée, Javotte est venue. Avant de la recevoir, ma mère m’a

demandé:

--Tu es bien décidé? Tu ne regrettes rien?

--Je ne regrette rien; et, tiens, prends cette médaille qu’elle m’avait

donnée; tu la lui rendras... Surtout, parle-lui gentiment. Je ne

voudrais pas lui faire de la peine.

--Sois tranquille.

Mais à peine m’avait-elle quitté que j’aurais voulu la rappeler. Sans

bruit, à pas de voleur, je me suis glissé dans la chambre de Paul, qui

est située au-dessus du salon où elles causent. Je me suis étendu sur le

parquet; j’ai collé mon oreille entre deux lames Il ne monte vers moi

qu’un murmure confus. Je fais, pour écouter, un effort qui me tire le

cerveau. Il me semble toujours que je vais surprendre une exclamation,

un mot, quelque chose, et seul le murmure indistinct continue de

traverser le parquet. Au bout d’un certain temps, j’entends remuer des

sièges, puis la porte s’ouvre. Déjà je suis dans le couloir, haletant.

Ma mère dit:

--J’espère que vous ne m’en voudrez pas, ma petite Javotte, et que vous

comprendrez...

Et la douce voix, la voix caressante, que je n’entendrai plus, répond:

--Oui, oui, je comprends bien... je comprends bien...

Je voudrais m’écrier: «Non, non, ne partez pas; montez, Javotte... Je ne

peux pas vous laisser partir ainsi. Voyez comme je souffre de vous

perdre!...» Aucune parole n’est sortie de ma bouche. J’ai regagné ma

chambre, pendant que Javotte s’en allait. Ma mère revient. Elle me

retrouve sur ma chaise longue, un livre à la main, simulant

l’indifférence.

--Tout s’est bien passé?

--Le mieux du monde.

--Tu lui as rendu sa médaille?

--Je lui ai rendu sa médaille... Oh! elle ne s’est pas fait prier... Si

tu avais vu comme elle l’a empochée!

Le mot m’a choqué. Je voudrais ne pas parler et qu’on ne me parlât pas.

Je voudrais ne voir personne, souffrir sans témoin, poussé par cet

instinct qui porte les bêtes blessées à se cacher. J’ai dit doucement:

--Maintenant, laisse-moi un peu seul, veux-tu?

Je suis demeuré seul tout le reste de l’après-midi. A l’heure du

facteur, quand Olive est montée, elle avait un petit sourire de

triomphe.

--Ah! ah! elle n’a pas été reçue, la Javotte!

Comme je ne réponds pas, elle ajoute:

--Alors, comme ça, M. Paul ne lui suffisait plus? Quel toupet!...

--Olive, va-t’en, tu m’ennuies.

Mais elle continue:

--Oh! vous savez, sur la Javotte, on en raconte des histoires qui vous

amuseraient bien. Moi, je m’en moque; mais vous n’auriez qu’à demander à

Paquito; celui-là qui vous a arrangé votre paravent. Il en sait des

choses, Paquito!... Il a travaillé dans leur maison. Un matin qu’il

avait besoin de prendre un meuble dans sa chambre, il entre sans

frapper. Elle était couchée. Alors il a dit: «Mademoiselle, c’est pour

ce meuble; si ça vous dérange, je reviendrai.--Oh! qu’elle a fait, vous

ne me gênez pas du tout. Elle s’est assise sur son lit et elle lui a

dit: «Tenez, regardez comme je suis bien faite.» Et vous savez, Paquito

n’est pas menteur!

Ah! j’ai bien la tête vraiment à écouter ces potins ridicules qui se

colportent au village!... Mais, malgré moi, je songe à ce corps dont

elle est orgueilleuse, à cette poitrine de pure forme antique, qui, chez

les filles de ce pays, fait l’émerveillement des artistes. Je songe à sa

voix de velours, son teint de perle chaude, à ses grands yeux troublants

dont le regard, en se posant sur moi, emplissait mon cœur d’une volupté

si lourde que cela me faisait mal, que je me sentais défaillir...

Et je l’ai renvoyée!...

Le roman du malade · 第 38 / 59 题