SUR L’AMOUR ET L’AMITIÉ

Je rêvais de Javotte. Dans le même temps, le jeune chien de la villa

Suzanne, qu’on avait oublié dehors, gémissait avec force. Je percevais

ses gémissements à travers mon sommeil et j’en éprouvais une vive

contrariété dont je ne discernais pas la cause. Cette contrariété se

répandit peu à peu sur mon rêve, se confondit avec lui, en sorte que la

visite de Javotte m’apparaissait comme une chose désagréable et pénible,

sans que je pusse m’expliquer pourquoi. C’est seulement lorsque je

m’éveillai que les deux objets se séparant, Javotte reprit tout son

attrait.

C’est le matin. Au creux de moi-même, je porte un doux secret. Je goûte

d’abord un plaisir délicat à ne pas le déranger, à ne pas troubler le

silence où il repose. Mais je le porte; et je me laisserais certainement

aller à toucher ma poitrine pour m’assurer, comme d’un trésor, qu’il est

toujours là, si je ne sentais sans cesse dans mon cœur sa présence

légère, son poids tiède et vivant.

L’éternel enivrement des premières heures de l’amour, comme je le

connais! Tout vous paraît neuf, important, renouvelé; tout vous émeut.

Ce qu’on croyait banal se transfigure. Les mots les plus usuels ont un

son inconnu qui nous ravit et c’est, le long de la journée, mille choses

insignifiantes qu’on ne voyait pas et qu’on découvre, mille riens

délicieux qui vous font tressaillir à leur choc et vous émerveillent de

surprise.

Je m’avance dans cette région enchantée, un peu étourdi, un peu grisé.

Je ne sais plus si je suis malade; je ne vois plus le lit, la chambre,

la mort proche. J’ai en moi comme des milliers d’yeux qui s’ouvrent.

L’intérieur de mon être n’était qu’une solitude morne; j’entends tout un

peuple s’y agiter. Les sensations en foule font dans mon cerveau un

bruissement de feuilles; les avenues vides que suivait ma pensée, et où

régnait l’ennui, sont comme pavoisées, emplies d’une rumeur de fête. Je

me sens agrandi, augmenté, multiplié.

Dans une minute semblable à celle-ci, animé pour une autre Javotte des

mêmes sentiments, voici ce que j’écrivais[1]:

[1] Voir _l’Envers d’une Courtisane_.

«Vraiment, je suis bien demeuré le collégien de seize ans, qui rêvait

d’accomplir des actes de héros en sortant de chez la première femme

qui éveilla son cœur. Je retrouve en moi la même fougue, les mêmes

élans généreux, le même besoin de me dépenser, la même fièvre, la même

griserie, les mêmes frémissements, et cette exaltation de tout l’être

d’où sortent les grandes œuvres et qui sera vaine ici. Quel paladin,

quel chevalier de roman, quel sublime et ridicule don Quichotte se

lève en moi chaque fois qu’un regard de femme vient éclairer le recoin

de mon être où il dort dans l’ombre? Personnage dont l’épée est

rouillée et qui fait des gestes d’un autre temps, figure risible qui

reste si jeune étant si vieille: quel est l’ancêtre qui survit ainsi,

qui se continue en moi? D’où me viennent ces explosions de tendresse

qui me soulèvent tout à coup, cette ivresse de bonté idéale qui me

ferait embrasser l’univers dans un visage chéri? D’où me viennent ces

grands sursauts de mon âme prisonnière, ce besoin absurde et

magnifique de me dévouer, cette force d’amour que j’émiette, que je

disperse sans l’épuiser?

«Je me revois, sortant des bras de cette femme qui, la première,

exalta en moi cette force d’amour. Il me semblait que je portais dans

ma personne le signe de cet événement considérable, et je m’étonnais

que les passants ne le vissent point. Je circulais parmi eux et je

regardais, étonné, ces gens _qui ne savaient pas_. C’était par une

après-midi lumineuse. Je longeais le Parc Monceau, dont les grilles

interceptant le soleil faisaient courir devant mes yeux mille petites

raies d’ombre. Je revois le velours vert des pelouses à travers ces

grilles et des fuites d’enfants qui jouaient. J’avançais, et je ne me

sentais pas marcher. Mon orgueil dilaté me soulevait de terre comme un

aérostat. Le fait d’avoir quelque part dans le monde une compagne, une

amie, une maîtresse, me faisait vivre un tel rêve que je ne parvenais

pas à en prendre nettement conscience. Mon âme venait de s’enrichir de

son âme, de toute cette région inconnue, inexplorée, qui m’appartenait

désormais. Je n’avais plus seize ans. Je n’étais plus un enfant.

J’avais nos deux âges réunis. J’étais un total formé de nos deux vies.

Alors, le besoin de lui écrire sur-le-champ me fit chercher un bureau

de poste. Je ne sais quel désordre de mots je jetai sur le papier. Je

regardai avec tendresse ma lettre disparaître dans la boîte, et je me

mis à la suivre en imagination jusqu’au moment où mon amie la lirait.

Je pensais: «Quel visage aurons-nous quand nous nous reverrons?

Comment nous comporterons-nous l’un devant l’autre?» Maintenant que

nous étions amants... «Amants! Amants!» J’écoutais retentir à mon

oreille le doux bruit de ces syllabes. «Amants! me répétais-je grisé.

Le lien le plus doux, le plus fort, le plus terrible nous unit; et,

quoi qu’il arrive, même si nous devions rompre sur l’heure, rien ne

pourrait faire que ce qui est n’ait pas été.»

«Ainsi pensais-je; et ma désillusion fut grande quand je la revis. Le

personnage que je croyais être mourut soudain devant elle. Son visage

indifférent me montrait le peu de cas qu’elle faisait de cet événement

pour moi si considérable. Je me trouvai glacé, dépossédé d’elle par

cette indifférence. L’élan me manqua pour réchauffer notre entrevue,

la voix aussi. Je fus pauvre de gestes et pauvre de mots. Et ce fut ma

première tristesse d’amour.

«Comment suis-je demeuré le même? L’expérience ne m’a-t-elle pas

appris qu’il n’est pas de contact, de lien moral ou charnel qui de

deux êtres forme un tout? Ne sais-je pas que chacun dans la vie est

éternellement seul? Comment m’arrive-t-il encore de demander à l’amour

ce qu’il ne peut donner?»

C’est bien moi, André Gilbert, qui écrivais ceci, il y a quelques

années. En le relisant, il me semble reprendre une conversation

interrompue, commencée entre les êtres depuis toujours et qui ne sera

jamais close; en me relisant, j’ai l’impression qu’il y a des mots qui

s’attirent, qui viennent se placer tout naturellement l’un à côté de

l’autre sur la page, qui se retrouvent avec bonheur, avec familiarité,

pour avoir été si souvent accouplés depuis la première fois que les

hommes ont ressenti ce trouble étrange à leur sein gauche, des mots qui

se recherchent pour s’être fréquentés quelques instants dans des phrases

éphémères ou pour avoir, ensemble, dormi des siècles dans des livres

éternels, des mots qui expriment des sentiments, des désirs, toujours

les mêmes, qui meurent avec les lèvres qui les ont prononcés et

ressuscitent sur des lèvres nouvelles, si bien qu’en les traçant on se

demande si c’est la plume qui les choisit ou si c’est eux qui conduisent

la plume.

J’éprouve cette impression en relisant ces lignes que j’écrivais à mon

tour, après tant d’autres, en une certaine minute semblable à celle-ci.

Je me rappelle... j’étais plein de jeunesse et si frémissant!

Aujourd’hui brisé, défait, regardant déjà le terme de ma course, je suis

encore le même. La vie qui déchira les ailes de ma tendresse, le mal qui

m’a saisi et me tient à la gorge n’ont pu éteindre ce foyer qui

m’embrase. Ce qu’il y avait en moi d’enthousiasme, de passion généreuse

y bouillonne toujours. Mes mains, qui n’ont tendu aux autres que l’amour

et l’amitié, ne sont pas moins ardentes, si la force de les lever se

retire de moi chaque jour. Bientôt mon front sera vide et inerte; toutes

mes voix intérieures se tairont: tous mes bruits feront silence, et je

me retrouve encore pareil à ce collégien de seize ans qui rêvait

d’accomplir des actes de héros en sortant de chez la première femme qui

éveilla son cœur!...

Ce n’est pas que je m’illusionne. Je sais que si l’amour comme l’ivresse

amplifie l’homme, lui ôte la vue de ses limites, le dilate, l’exagère,

le fait déborder, il ne le transforme point. Je sais quels penchants

secrets il va exalter en moi. Chaque fois, je l’ai senti accomplir la

même œuvre; chaque fois ayant jeté mon être dans le même délire, il m’a

rendu plus sensible et plus douloureuse cette inquiétude qui est le fond

même de ma vie. Mais, ce matin, le sentiment qui m’habite est si neuf,

si doux, que je me refuse à croire ce que je sais. Il ne me domine pas;

je n’en suis pas l’esclave. Je m’appartiens encore. Je ne suis pas assez

amoureux pour souffrir. Et, d’ailleurs, quel motif en aurais-je? Ce que

j’éprouve est léger, si léger que je me sens positivement soulevé. Mon

sang court plus vite. Je goûte avec une griserie joyeuse ce moment, le

meilleur, le plus mystérieux, ce moment divin qui s’appelle le

commencement de l’amour.

* * * * *

Vers dix heures, Olive m’a remis ce billet qu’on venait d’apporter de la

part de Javotte:

Je ne me tiendrai pas tantôt d’aller prendre des nouvelles de mon ami.

Je passerai vers trois heures. Ne vous dérangerai-je pas? Je serais si

heureuse d’apprendre que mon long bavardage d’hier ne vous a pas trop

fatigué, que vous avez bien dormi et que vous êtes toujours dans les

mêmes dispositions à l’égard de votre

Le roman du malade · 第 33 / 59 题