Quand j’écris le mot tristesse, je note le plus haut degré de mon
émotion. La nature ne m’est complètement intelligible, un paysage ne me
devient inoubliable que si un peu de tristesse s’y trouve répandue.
Alors, seulement, je reçois ce petit choc qui ouvre sur ma sensibilité
une porte inconnue et va y éveiller je ne sais quel mal mystérieux.
C’est de cette manière que le soir et l’automne me remuent si
profondément.
Tristesses amies du silence, de quelle solitude du cœur nous
viennent-elles? De quelles fins en nous de choses que nous ne ferons
plus, de quelles nostalgies, de quels regrets, de quels désirs? Comment
les comprendre? quel présage lire en elles? Elles sont incompréhensibles
comme l’amour, la naissance et la mort.
Celle que j’éprouve aujourd’hui, indépendamment de la sombre pensée qui
ne me quitte plus, émane sans doute de ce temps merveilleux. Ma mère
vient de partir pour quelques courses à Bayonne, après le déjeuner. Elle
m’a quitté avec ce visage bouleversé d’émotion qu’elle a chaque fois
qu’elle s’absente, même pour quelques heures, depuis que je suis malade.
Son dernier regard a laissé dans la chambre une trace affectueuse et
désolée. L’après-midi bleue et vermeille est tout à fait extraordinaire
en cette saison. Nous sommes en février et l’air déjà brûlant fait
éclore les insectes de l’été. Il tombe tant de soleil sur le petit
carrefour que les yeux n’en peuvent supporter l’éclat. Il semble
s’accumuler là par couches insensibles et plus éblouissantes d’heure en
heure. Personne ne passe. Une bonne, à l’ombre de la maison qui me fait
face, promène, dans une petite voiture, un enfant qui dort, et le
gravier du jardin rend, sous les roues qui le foulent, un son léger et
continu d’écrasement assez semblable à celui du café que l’on moud. Cela
est berceur, monotone et porte à la rêverie. Un souffle tiède agite
légèrement le tablier de la bonne, et je crois déjà entendre, aux ormes
de l’allée, le bruissement soyeux de leur feuillage prochain.
--Quel temps divin! me dit Paul qui vient d’entrer.
Il est en costume de touriste, coiffé du béret basque, prêt à sortir. Il
m’engage à le suivre, à faire quelques pas.
--Essaie. Cela ne peut pas te faire de mal. Allons, fais un effort;
viens avec moi jusqu’au bout de l’allée.
Je renonce, avec lassitude.
--Tu as tort... Cela ne peut pas te faire de mal...
Pendant qu’il me parle, il est visiblement préoccupé par un pli que son
vêtement neuf forme entre deux boutons.
--Non? tu ne viens pas? Décidément non? Alors tu es pour ta vie sur ta
chaise longue? C’est insensé...
Il a passé la porte qu’il me crie encore:
--C’est insensé!...
De la fenêtre, je le vois partir, hésiter entre deux directions, sous
l’œil de la bonne qui, dans le jardin d’en face, l’observe, puis prendre
brusquement son parti et descendre vers la Nive.
Il est parti, et je regrette de n’avoir pas fait quelques pas avec lui.
Pourquoi, en effet, ne pas essayer?
Je suis descendu. Le bois nerveux de la porte craque de chaleur. Le chat
engourdi sur le seuil lève sur moi, sans hâte, des yeux de prophète
absorbé. Il y a deux mois que je ne suis sorti. Le plein jour du dehors
tombe comme une douche tiède sur mes épaules et m’étourdit un peu.
L’allée silencieuse est bien le prolongement d’une chambre de malade.
Chaque fois que je la contemple, je retrouve cette impression. Il y a
entre ma vie blessée et la splendeur morne de ce lieu une harmonie
profonde qui me fait tressaillir.
J’ai pris machinalement le chemin opposé à celui qu’a pris Paul. Le
tapis gris de la poussière craque sous le pied. J’ai perdu l’habitude de
marcher et je m’observe un peu. Voici, adossés à leur petit mur, les
désœuvrés du village, immuables à cette place. Ils me regardent. Je
devine qu’ils disent:
--Tiens, c’est le malade qui loge à _Martinenia_. On ne le voit pas
souvent.
--Il a l’air jeune, le pauvre!
Je les ai dépassés. Je sens leur curiosité me suivre. Je la sens
physiquement sur moi, comme une main qui me toucherait entre les deux
épaules. Cela m’impose un redressement du buste, un air faussement
dégagé, un dandinement maniéré qui trahit l’effort. Je suis mécontent de
moi. Je voudrais tant ne pas paraître malade!
Malades qui passent essoufflés, les yeux fiévreux et si pâles, jeunes
filles qu’on rencontre sur les promenades, étendues dans une voiture que
pousse un domestique, pauvres êtres défaits sur lesquels on a la cruauté
de se retourner et qui vous supplient de ne pas les regarder, ou bien
ceux irrités qui vous bravent, voilà à quel lamentable troupeau
j’appartiens désormais. Je provoque la curiosité ou, ce qui est pire, la
pitié. Ah! que la pitié est insupportable aux âmes fières!...
Mes pas m’ont porté, sans but, vers la place de l’église qui forme une
sorte de terrasse naturelle d’où l’on découvre mieux le val pensif et
silencieux. C’est un carré de sol resplendissant, où ne tombe nulle
ombre, si ce n’est celle de mon corps qui s’y fait tiède, précise et
plus vivante que moi. Combien j’aime ce petit cimetière qui m’attend et
dort, si respecté, entre l’église et ses cyprès! Combien me plaît cette
terrasse solitaire où le soleil lui-même a l’air de s’ennuyer!...
J’ai poussé une porte dont un côté est vêtu de lumière, l’autre de
pénombre, et je me trouve dans l’église sonore et glacée.
Pénombre qui sent le vieux bois, le cierge et l’eau bénite! Bruit de mes
pas dans l’impressionnant silence! Mais qu’est-ce donc qui, au-dessus de
ces rangs de chaises vides, plane dans l’air, entre les vitraux? C’est
quelque chose que l’âme perçoit et qui est comme de la prière refroidie.
Je m’avance en évitant de heurter les dalles de mes talons, et je me
demande: «Que suis-je venu chercher ici?» L’impression que je reçois est
celle que l’on a devant les tombeaux. Cela est plein de songes graves et
confus. Je m’approche d’un pilier dont le bois dégage une odeur faible
et fade et je me répète sans trouver de réponse: «Que suis-je venu
chercher ici?»
Alors, près de l’autel, une forme agenouillée attire mon attention. Je
ne me trompe pas. Cette robe noire, cette nuque dorée, que découvre la
tête inclinée entre les mains, c’est Javotte. Je souris involontairement
parce que Paul, tout à l’heure, pour dépister la curiosité de la bonne
qui l’observait, a pris brusquement le parti de descendre vers la Nive.
Il a dû s’imposer ainsi un grand détour pour aboutir ici. Car je ne
doute pas qu’ils doivent s’y retrouver. Elle a feint de ne pas me voir.
Elle l’attend. Ils traverseront le petit cimetière, descendront par les
sentiers qui sillonnent le val, où l’on ne rencontre personne. Il aura
contre son visage ce visage éblouissant. Il entendra son rire qui est
unique, les éclats de sa voix chaude et veloutée. Il subira près d’elle
cette sombre incitation à aimer qui monte continuellement de cette terre
des morts. Et moi? Qui verra un cœur jeune dans mon corps chancelant? A
quelle épaule appuierai-je ma tête? Quelles mains apaiseront mes tempes
ardentes? A quel suprême rendez-vous verrai-je venir l’amour?
J’ai retrouvé sur la terrasse solitaire le soleil qui s’ennuie. Je me
sens las d’être resté longtemps debout; mes jambes se font pesantes, mon
pouls bat avec force. Je dois avoir aux pommettes cette roseur de fièvre
que je redoute. En même temps, je revois avec un peu de trouble la nuque
dorée de Javotte agenouillée.
Allons! malade, rentre à la maison!...