Le docteur qui me soigne depuis mon arrivée à Val-Roland est venu
aujourd’hui et, tout en m’auscultant, il m’a demandé:
--Vous ne toussez pas davantage?
--Je ne tousse jamais, docteur.
--Vous ne vous sentez pas plus faible?
Pourquoi cette question? Me trouvait-il plus mal? Ma mère l’a suivi pour
l’interroger, quand il est parti; mais il s’était repris, sans doute,
car il l’a consolée par des mensonges charitables. Maintenant, dans ma
chambre, après le dîner, elle me regarde remonter ma montre, et prononce
en hochant plusieurs fois la tête avec un découragement infini:
--Tu veux donc me quitter? Tu veux donc me quitter?
--Mais non. Pourquoi dis-tu cela?... Pourquoi y penses-tu?... C’est à
cause de cette parole malheureuse du docteur... Mais ça ne signifie
rien... C’est une question machinale qu’il pose à tous ses malades.
Elle me regarde avec ferveur, avec une grande force d’amour; et elle
répète frémissante:
--Ne me quitte pas... Ne me quitte pas...
--Mais je ne veux pas te quitter! Où prends-tu que je sois plus mal? Je
veux guérir. Je veux te faire une vieillesse heureuse; voilà ce que je
veux.
Toutes les paroles qu’on dit en cette circonstance, je les prononce sans
y croire. Et elle reprend avec résolution:
--Ne pensons plus à cela. N’y pensons plus.
N’y plus penser! ne plus penser à la mort, quand sans cesse elle est là,
présente entre nous! C’est ma plus sûre compagne de tous les jours. Dès
que je m’éveille le matin, elle est là, dans ma chambre, assise, qui me
regarde. Au delà de cette porte, je la trouve qui m’attend patiemment
pour m’accompagner. C’est elle qui fait mes jambes faibles et mon pouls
plus rapide, dès que je veux risquer quelques pas. C’est d’elle que me
viennent ces chaleurs de fièvre, ces yeux qui me brûlent, ces paupières
fatiguées, ce besoin de m’asseoir et de m’étendre après le moindre
effort. Si je m’anime, si je pense un peu trop, par mille signes
avant-coureurs, elle m’annonce la congestion. Si je me tiens tranquille,
encore trouve-t-elle le moyen de me dérober, chaque nuit, quelques
heures de sommeil. Parfois, il m’arrive de l’oublier un instant.
Soudain, je sens mon cœur lâche, envahi d’une angoisse insoutenable. Je
me dis: «Qu’est-ce que j’ai donc?» Je suis une seconde sans comprendre.
Et puis, tout de suite, l’affreuse certitude:
--Ah! oui, c’est cela, c’est cela, je vais mourir!
Brefs instants de répit où tout concourt à vous cacher la mort; un
fortuit bien-être, le charme d’une causerie, la douceur d’un soir, un
beau rêve. Mais, aussitôt, ce concours bienveillant des choses est
détruit. «Quoi donc?» Et toujours la pensée atroce qui revient:
--Ah! oui, c’est cela, c’est cela. Je vais mourir!
Et si j’essaie d’en prendre mon parti, comme je l’ai fait aux heures où
la vie me parut injuste, si j’essaie par un mouvement d’épaules de
m’alléger de ce poids qui m’oppresse, si je me dis: «Eh bien! soit,
acceptons le sort», je suis tout surpris de ne pas sentir en moi la
lueur de cette suprême espérance qui s’éveille toujours au cœur des
hommes, même quand ils désespèrent de tout. A mes instants passés
d’angoisse, d’épreuve, d’affliction, je songeais malgré moi: «Ne te
désole pas tant, ça s’arrangera, tout s’arrange.» Mais cette fois, ce
n’est plus dans mon sentiment de justice, dans mon orgueil, mon ambition
ou ma tendresse que je suis atteint. Il ne s’agit plus d’un malheur qui
se peut oublier, ou d’un accident qui se répare. Cette fois, je n’ai
plus aucune compensation à attendre; il ne dépend plus de moi, de mon
courage, de ma volonté, de me tirer d’affaire. C’est le flambeau
lui-même de la vie qui est en jeu et qui vacille. Cette fois, cela ne
s’arrangera plus. Et je ne parviens pas à concevoir cela, car la mort,
plus on y songe, est inconcevable à un cerveau de trente ans.
Parfois, la nuit, quand je ne dors pas, j’évoque le fatal moment et son
lendemain. Je vois dans la maison les gens qui sont venus, j’entends les
sanglots de ma mère, à qui Paul, un peu pâle, tient les mains sans rien
dire. Avec le fil détaché d’un bouquet, le chat joue, inconscient, dans
la salle à manger, où traînent sur la table des lettres, des télégrammes
d’amis que la distance empêchait de venir. On piétine, on chuchote. Puis
c’est le départ. Six hommes me portent à bras, comme c’est la coutume
ici, dans le petit cimetière basque où mon désir est maintenant de
reposer, à l’ombre d’une simple croix de bois. Une voix grave, que j’ai
quelquefois entendue sous ma fenêtre et qui m’émouvait tant, psalmodie
la phrase liturgique qui accompagne les morts, avec des intervalles de
silence où résonne le bruit des pas. L’église, l’office et c’est fini;
le cercueil est dans la terre; les gens s’en vont. Alors j’éprouve une
envie de pleurer, assurément absurde et très enfantine, parce que ma
mère s’en ira, elle aussi, et que je resterai seul.
D’autres fois, la nuit, quand il pleut, je songe que, lorsque je serai
là-bas, il pleuvra ainsi sur ces membres que je touche, sur mon pauvre
corps décomposé. J’entends battre la vieille horloge qui est dans
l’escalier, et cela me rend plus sensible le grand silence de la maison.
Je vis! Comme la chaleur du lit me semble douce! Je voudrais dire à la
mort: «Ne viens pas. Attends un peu. Laisse-moi goûter encore la tiédeur
de ce lit.»
En somme, c’est cette pensée continuelle de ma fin prochaine qui me fait
apprécier cette existence si vide, si monotone, si misérable. Elle donne
un prix inestimable à mes minutes, de la saveur à tout ce qui m’entoure.
A considérer combien ma vie est précaire, instable, provisoire, mes
désirs prennent un caractère d’urgence qui m’émeut. Et pour apprécier
mieux mes rares joies, je n’ai qu’à me dire que bientôt je ne verrai
plus la féerie du jour, les roses du jardin, le lézard sur le mur, les
saisons qui tour à tour viennent vêtir et démoder la terre, que bientôt
je ne sentirai plus mon dos glacé et mes tempes moites à lire un beau
livre, mon cœur qui s’élance au son d’une voix aimée, et, selon les
heures, mon front se pencher plein de rêverie au creux de mes mains. Je
n’ai qu’à me dire que je ne connaîtrai plus, que je ne sentirai plus ces
choses qui me sont si précieuses, jusqu’à l’odeur du soleil dans la
chambre, la douce intimité des premières lampes d’octobre,
l’engourdissement qui monte du premier feu de bois; je n’ai qu’à me dire
que je n’entendrai plus, que je ne percevrai plus le vol des guêpes, ni
le son des cloches, ni le bruit de la pluie sur le toit, ni le tiède
vent d’été qui fait frémir le feuillage, ni le soir sur la montagne, ni
le charme des vieux parcs délaissés, ni les feux du couchant sur la mer.
Or, tous ces présents merveilleux, j’en jouis encore et j’en ai l’âme
dilatée de gratitude. Mais bientôt, dans quelques mois peut-être, quand
mes yeux n’auront plus de regard et me bouche plus de voix, à quoi
m’aura servi d’avoir si fortement aimé la vie? Bientôt, quand commencera
l’éparpillement de mon être, qu’adviendra-t-il de tout ce qui était en
moi? Où ira ma tendresse, ce flot intérieur qui, tant de fois, m’a
soulevé jusqu’au délire et que je n’ai pu épuiser? Où iront mes bontés
cachées, mes ardeurs généreuses, mes beaux enthousiasmes et toutes les
parties profondes de moi-même que personne n’a connues?
J’y songe avec un sentiment inexprimable.
Vivre ignoré, passer inaperçu parmi les hommes, c’est presque une
volupté pour qui porte un trésor caché, c’est presque une volupté
d’attendre patiemment son heure comme l’attend, enfermé dans sa larve
grossière, un insecte chargé de toutes les pierreries. On jouit de son
déguisement, on voudrait retarder l’heure où ce second être qu’on porte
dans sa substance fendra son enveloppe sous les yeux éblouis qui ne
surent pas le deviner. Mais se dire: «Toi qui passes incolore, inconnu,
dédaigné, ce que tu contenais, qui l’aura su? Cela qui bat en toi et qui
va s’arrêter, ce cœur secret, ce cœur si doux, qui l’aura soupçonné?...»