Je quitte Davos, c’est décidé. Colline, consulté, approuve le choix que
j’ai fait de Val-Roland, petite station d’été, si calme, si reposante
l’hiver, petit plateau ensoleillé qui surplombe la vallée de la Nive,
sur la ligne de Bayonne à Saint-Jean-Pied-de-Port. Paul m’écrit: «Va
pour Val-Roland! J’en suis.» Nous devons le prendre à Bordeaux, au
passage. C’est demain que nous quittons Davos.
Voici donc mon dernier jour de cure dans cette galerie. Les stores sont
à demi baissés. Il fait tiède, bien qu’on soit à la fin d’octobre. Le
paysage des cimes, les détails des maisons, des routes, des prairies
éparses devant moi, toutes choses que je ne voyais plus, se recolorent
sous mon regard. Je suis doucement ému. Ce temps délicieux et la
sensation que demain je ne serai plus là m’amollissent le cœur. Je
réalise enfin mon souhait et je le regrette un peu.
Quand j’ai dit à mon voisin, l’ingénieur italien, que nous partions, il
ne voulait pas le croire:
--Comment, vous partez! L’air de Davos qui vous fait tant de bien! Ce
n’est pas possible!...
Le professeur russe qui nous entendait se récria:
--Vous partez! Allons donc! En pleine cure! Où serez-vous mieux qu’ici?
Sandos s’est levé. Il m’a pris familièrement et presque affectueusement
par le bras:
--Ne partez pas. Vous n’êtes pas guéri. Restez donc; restez avec nous.
«Restez avec nous!» C’est ce qu’ils me demandent tous gentiment, en
ajoutant que je vais leur manquer. Courtoisie des paroles! Comme elles
me touchent! Comme je suis sensible à ces protestations sympathiques!
Ces compagnons, ces camarades d’épreuve, les reverrai-je jamais? Ils
m’étaient à peu près indifférents d’hier, et, parce que je vais les
quitter, ils me deviennent presque chers.
Certainement, je m’étais un peu attaché à eux sans m’en douter, comme je
m’étais attaché à cette galerie, à ce lieu, à ces tièdes après-midi
salubres et dorées. Mon regard attendri embrasse ces choses. Je me
laisse pénétrer par elles. Ce n’est pas assez que tout se recolore sous
mon regard; la pureté de ce ciel, la paix, l’ampleur, la beauté de ce
qui m’entoure me sont comme une révélation. J’oublie l’ennui des longues
journées, ma nostalgie des contrées méridionales, mes sensations d’exil.
Tout ici, aujourd’hui, me semble aimable et me retient.
C’est que, sans doute, pour exciter toute notre sensibilité, pour
éveiller notre attention totale, pour nous émouvoir pleinement, il n’est
en toutes choses que deux moments: celui où elles commencent, celui où
elles finissent. Rien n’égale la lumière de la _première_ et de la
_dernière_ fois.
Et puis, il semble que tout ce que nous allons quitter, que nous ne
reverrons plus, s’ouvre jusqu’au fond et nous livre un aspect ignoré,
une beauté non découverte ou méconnue. Tout ce que nous perdons, notre
âme le rappelle, voudrait le ressaisir. Combien d’objets médiocres et
qui nous ont déçus se changent en merveilles dans le moment qu’ils
s’éloignent de nous? Les êtres doués d’un peu d’imagination surtout sont
dupes de ce jeu cruel qui fait qu’une chose se rapetisse dès que nous la
possédons, et grandit dès que nous ne l’avons plus.
«Ne partez pas! Restez encore; restez avec nous.»
Doux écho persistant des paroles que je viens d’entendre! Étendu sur ma
chaise longue, la causerie de mes voisins me trouve distrait et un peu
triste. Je songe: «Comme je suis bien là! comme je m’y plais!» Et,
demain, je n’y serai plus; je n’y serai plus jamais. Faut-il partir?
Ai-je raison de partir? Que faire?
Mélancolie des départs! Doux malaise! Perplexité délicieuse!
Et ce cœur lourd que je connais si bien! Car s’il est quelque chose que
je connaisse bien en moi, c’est mon cœur; et pourtant, je ne connais pas
toute ma tendresse. Si l’homme qui m’est le plus antipathique courait un
danger sous mes yeux, hésiterais-je à lui porter secours? Si l’être que
je crois haïr le plus venait me tendre la main avec sincérité, avec
simplicité, saurais-je lui refuser la mienne? Comme il faut peu de
chose, un simple mot, un sourire de paix, un geste affectueux pour que
mes rancunes tombent! Enfant, écolier, quand j’avais à me plaindre d’un
de mes camarades et que je m’excitais à le détester, n’entendais-je pas
une petite voix intérieure qui me disait: «Va, mon bonhomme, prends de
fiers engagements envers toi-même. Cela n’empêchera pas qu’à la première
occasion tu seras heureux de lui prêter ton dictionnaire ou de l’aider
dans sa composition d’histoire.» Je me reprochais comme une lâcheté
d’être si tendre. J’en étais désespéré. Et tendre je suis resté.
Jamais je n’ai pu me lasser de mes amis, quoi qu’ils m’aient fait. Je
les aime jusqu’à en être dupe. Telle de mes façons d’agir à leur égard
est contraire à mes intérêts, je le sais, risque de leur déplaire et en
tout cas ils ne m’en sauront aucun gré. Mais c’est la seule que me dicte
la pure affection, et alors que m’importe!... Ma part de chance, ainsi,
par fractions, je m’en suis dépouillé à leur profit. Je vois cela très
clairement, je me le dis et je le fais quand même. Quelle force me
conduit, plus douce, plus persuasive, plus puissante que la raison! Je
n’ai jamais su résister à cette impulsion naturelle qui me porte à
aimer.
Parfois, ma mère me dit: «Tu n’es bon qu’envers ceux qui te plaisent.»
Cela prouve que je ne suis pas meilleur que la plupart des hommes: Dans
la dure vie quotidienne, avec ses heurts et ses conflits, c’est une
faiblesse que de se montrer trop sensible, trop perméable; et le garçon
le plus doux peut être amené à se défendre. Mais jamais je ne me suis
senti moi-même, jamais je n’ai retrouvé ma vraie nature comme dans la
confiance, l’abandon, l’amitié.
Je ne puis entendre le récit d’une belle action, non pas retentissante
et glorieuse, mais simplement d’un acte de bonté, de pardon ou d’amour,
sans me sentir l’âme enivrée. Le dévouement, le sacrifice, tout ce qui
est généreux, chevaleresque, retentit en moi et me soulève d’allégresse.
Le grand homme que j’admire, je l’aime avec transport, si je découvre
que quelque chose bat dans sa poitrine. D’avoir surpris, à certaine
noble minute, le visage bouleversé d’un homme que je croyais insensible
et sec, quel élan me porte vers lui!... Que de fois me suis-je senti
léger, léger et le jour m’a-t-il paru embelli, parce qu’une chose juste
concernant des êtres que je ne connaissais point et que je ne verrais
jamais venait de s’accomplir! Et, parce que d’un geste brusque j’avais
éconduit un pauvre, ne m’est-il pas arrivé d’être triste?
Ah! tendre! tendre! Il y a longtemps que j’en ai pris mon parti. Sur ce
cachet que je porte à mon doigt, n’ai-je pas fait graver cette devise:
_Je ne crains que mon cœur_?
Autour de moi, on parle; on me parle; et je continue d’être distrait.
J’assiste pour la dernière fois à la féerie du jour, en ce lieu. Je suis
la marche insensible de la lumière qui décline. Pour quelques instants
encore la chaleur prolonge mon bien-être. Demain, je prendrai ce train,
qui, si souvent, emporta ma pensée. Dans deux jours, je serai plongé
dans l’atmosphère douce et ouatée de la côte basque. Déjà, je me vois
installé dans une petite maison, semblable à cette maison rose, si
paisible, si charmante que nous avons découverte dans un jardin planté
de lauriers, un matin, avec Paul, en revenant des bois de Fagos. C’était
en janvier, par un de ces chauds vents du sud qui apportent à ce pays
toute la parure et tous les parfums de l’Espagne. Le soleil, mieux qu’un
regard de femme, nous engourdissait l’âme et répandait sur les choses
son enchantement silencieux. La chaux blanche des fermes éblouissait,
tandis que les arbres sans feuilles disaient que c’était l’hiver et
qu’ailleurs, vers le nord, dans les villes, les gens allaient enveloppés
de fourrures et rentraient vite dans les maisons où il y avait du feu.
Je me souviens que nous étions sur la pente d’une colline. Devant nous,
cette petite maison rose se dressait solitaire et si pleine de charme au
milieu de ses lauriers. Un homme, assis sur une marche du perron, jouait
un air de flûte à son chien accroupi. Il leva la tête et nous vîmes un
visage barbu et pâle d’où sortait un de ces regards impressionnants,
comme on en surprend parfois chez ceux qui n’ont pas longtemps à vivre.
Ce fut tout. Ce n’est rien et ce souvenir m’est resté. Il m’émeut, non
pas à cause de cette matinée trop belle, trop voluptueuse, trop
enivrante; mais parce que cet homme barbu c’est moi désormais, parce que
cette petite maison de solitude et de mélancolie, c’est la mienne. Je me
vois à Val-Roland, enveloppé par la même lumière, pareillement résigné,
voué aux mêmes distractions, et levant sur les passants ce regard
douloureux qui prend congé de la vie.
L’heure a marché. La journée s’achève. Déjà les prairies qui s’étendent
à ma gauche se sont assombries. Maintenant, c’est la pelouse du jardin,
et c’est ce talus gazonné, et c’est le petit balcon de ce chalet là-bas
qui, tour à tour, se déparent et s’éteignent. Dans un incomparable
silence, la merveille quotidienne se défait une fois de plus. Je vois se
dédorer la cime des sapins, puis la pente de ce toit. Les tuiles,
enorgueillies quelques heures par la lumière, sont retournées à leur
humilité. Lentement, le soleil rappelle à lui ses rayons et reprend
exactement tout ce qu’il a donné. Il ne néglige rien, ni l’éclair de
cette feuille, ni ce reflet qui se croyait oublié, ni surtout la tiédeur
qui tombait sur notre visage et sur nos mains. Il a tout retiré, et, à
mesure qu’il se retirait lui-même, les zones d’air qu’il cessait
d’éclairer se sont refroidies subitement.
Alors le paysage ressemble à un homme qui sort d’une fête et dont le
visage, tout à l’heure embelli par la joie, vieillit soudain, enlaidi
par la fatigue.
Maintenant, comme chaque soir, la galerie se vide.
--A tout à l’heure. Nous nous reverrons.
Chacun s’en va et nous demeurons seuls, ma mère et moi, une dernière
fois, ici, pendant que la nuit entreprend son œuvre. Elle aspire
graduellement la lumière, la dissout, la décolore, la décompose, en fait
ce mélange neutre qui est le crépuscule, l’absorbe encore, la recouvre
par des couches successives, l’engloutit. Tout a sombré. Nos visages se
sont effacés. Et je respire cet air, si vif, d’une fraîcheur de source,
qui, mieux que celui du jour, me dilate la poitrine. Que de fois étendu
comme aujourd’hui, la tête un peu renversée, dans une attitude pleine de
patience, j’ai cru, à son contact plus rude, sentir s’éveiller en moi
des énergies qui triompheraient du mal!... Que de fois je me suis
imaginé, en m’attardant ici, que chacune de ces gorgées de nuit salubre
s’en allait, dans la nuit blessée de mon être, élargir le champ de la
vie!...
Ah! que de fois j’ai compté guérir!...