LA MORT DE MADAME AUBLAY

Comme je quitte ma chambre, ce matin, je vois courir la fille de service

vers l’appartement de Mme Aublay dont elle sort bientôt avec

précipitation; et, dans ce couloir si calme à toute heure, ce

va-et-vient rapide a quelque chose d’insolite qui me frappe.

--Qu’y a-t-il, Élise? Rien de grave, j’espère.

--Non, non, Monsieur, me dit-elle d’une façon hâtive et embarrassée qui

me persuade aussitôt le contraire.

A ce moment, par la porte restée entr’ouverte, la mère de Mme Aublay

m’aperçoit. Je me suis arrêté d’instinct devant son visage bouleversé,

tandis qu’elle vient à moi, ne sachant trop ce qu’elle fait, et me prend

la main.

--Ah! Monsieur, c’est fini! Elle a fini de souffrir à l’instant même; la

pauvre enfant est au ciel...

Je l’écoute avec un saisissement qui m’ôte la vue de ce qui m’entoure.

Je ne vois plus ses traits altérés, l’espèce d’exaltation qui la

possède, ni la porte que je franchis machinalement conduit par elle. Je

ne vois, je ne sens, je ne me rappelle qu’une chose: c’est que, cette

jeune femme, je l’ai quittée hier dans ce couloir. Elle s’était levée.

Elle allait mieux. Je l’ai reconduite jusqu’à sa porte. Elle souriait;

elle m’a dit au revoir; et ce matin elle est morte... Elle était debout;

elle marchait comme je marche, et, ce matin, elle est morte...

Sur son lit, la voici étendue. C’est elle qui est là, que je retrouve, à

peine plus pâle que d’ordinaire, la tête seulement un peu rejetée en

arrière comme une coupe renversée.

Que la mort fait donc peu de bruit! Le silence qui est à la fin de tout

s’est installé là, et je demeure sur le seuil, fasciné par la grande, la

terrible, l’insondable énigme. Pauvre petite créature de douceur et de

mélancolie! Elle est encore pareille à elle-même, et ce n’est plus

qu’une enveloppe vide qui fait illusion, comme ces vêtements qu’on

quitte conservent un instant la forme et la chaleur du corps.

Les sentiments que l’on éprouve là sont impuissants à s’exprimer. On se

répète: «C’est fini», et c’est toujours la même stupeur. Quel faible

tressaillement en passe dans la page? Rend-elle notre trouble, la

déroute de notre esprit et l’horreur qui nous glace lorsque le fléau

frappe si près de nous, laissant après lui, dans la chambre, sa menace

suspendue? Nous nous tournons de tous côtés, étonnés de l’immobilité de

l’air, que cette catastrophe n’a même pas ébranlé. Quelle ombre s’est

répandue? Comment cela s’est-il fait? Que se passe-t-il? Que se

passe-t-il, quand la mort accomplit son œuvre et que la matière animée,

en une seconde, se métamorphose en loque?

Cette chose qui remuait ne bouge plus. La merveille est détruite.

Maintenant, on peut crier, ces oreilles ont cessé d’entendre. On peut

sangloter devant ces yeux grands ouverts. Les petites lampes intérieures

en sont obscures désormais. La nuit s’est faite derrière ce front. De ce

visage, le sourire vient de s’effacer; et, tout s’est effacé, les

épreuves, les chocs ressentis, la méditation, le rêve...

C’est fini. Les puissances de la vie ont rempli leur tâche. Elles ont

défendu cet être sourdement dans toutes les parcelles de sa substance,

fibre à fibre. Elles se sont retirées, et l’œuvre continue en sens

inverse. Heure par heure, avec la même lente patience qui avait mis

vingt années à composer, à former, à développer ce corps, les puissances

contraires vont insensiblement le déformer, le désagréger, le dissoudre.

Hélas! la fonction uniforme, aveugle et machinale de la nature,

n’est-elle pas de faire et de défaire?

Arrêté sur le pas de la porte, je contemple une dernière fois ce visage

dont les traits vont se figer en se refroidissant. Mais surtout, je ne

puis détacher mon regard de l’une de ses mains que le mari agenouillé

tient contre son front; cette petite main fine, encore souple, encore

chaude, dont la fièvre s’apaise à peine, cette petite main ardente en

train de s’éteindre.

La seule façon d’honorer les grandes douleurs est de se taire. A quoi

suis-je bon ici? Le sentiment de mon inutilité m’incite à me retirer.

Je suis sorti.

Quelle paix dans ce couloir! Quelqu’un avec patience attend l’ascenseur,

et l’escalier que je descends est gravi sans hâte par une femme qui lit

une lettre. Dehors, c’est la chaleur d’une belle journée d’été.

J’aperçois dans la galerie centrale, au soleil, des malades ayant bonne

mine, étendus sur leurs chaises longues, en des attitudes de paresse.

Deux jeunes gens passent qui plaisantent en se montrant une épreuve

photographique. Alors, quelque chose me serre l’âme. C’est cette

sensation pénible qui nous étreint chaque fois qu’en proie à une vive

émotion, nous découvrons autour de nous la lumière, les promeneurs,

l’univers mouvant et distrait.

Où vais-je? En moi, un peu d’hébétude subsiste. La seule action de me

mouvoir m’emplit d’étonnement. Pour me ressaisir, je me dis: «Toi, tu

existes, tu respires, tu vois encore la douce lumière du jour.» Une

pitié immense m’envahit pour celle qui n’est plus. C’est fini. Cette

combinaison d’éléments, dans cette proportion particulière qui fait la

personnalité, jamais ne se reproduira. Jamais! Cela est détruit et moi

je vis! Alors, jaillies du fond obscur de mon être, une sorte de

triomphe égoïste, une sauvage allégresse me soulèvent. «Moi je vis! moi!

moi! moi!»

Réjouis-toi. Dépêche-toi de savourer ton triomphe. Tu es là encore,

c’est vrai; tu es debout, tu marches, tu vis. Mais pour combien de

jours, pour combien d’heures?

Ah! qu’emporté par une action héroïque, on coure à sa fin d’un élan

magnifique et insensé, le fait s’explique par l’ivresse momentanée des

facultés. Moi-même, dans certaines circonstances, selon certains états

de la passion ou du désespoir, j’ai pu souhaiter périr sur l’heure. Mais

quand on quitte ces rares sommets où l’individu perd le sentiment de sa

conservation, quand on est rendu à la froide logique, la mort nous

apparaît telle qu’elle est réellement: le plus grand des maux. Et

surtout, au centre normal de la durée humaine, à mi-chemin d’une

destinée déjà si brève, à l’âge où parlent le plus fort toutes les

frénésies de connaître, de comprendre et de vivre qu’on porte en soi;

alors, alors quel vertige vous prend, à voir soudain, ouvert sous vos

pas, le grand trou d’ombre; comme le cœur bondit en arrière, comme il se

rétracte, comme il se cabre, comme il refuse de se briser!

Quelqu’un qui me croise me salue. Je me dis instinctivement: «Cet homme

qui me salue, c’est le docteur.» Mais, tel est mon désarroi moral que je

garde mon chapeau sur la tête, et c’est seulement lorsqu’il est trop

tard pour la réparer que je me rends compte de mon impolitesse.

La route que je suis passe devant l’hôpital et souvent m’a conduit

jusqu’à un vieux banc amical, dans un site peu fréquenté, où ne

s’entendent que des sonnailles lointaines et le grincement régulier

d’une scierie proche, pareil à un bruit de déchirure.

Face à l’hôpital, de l’autre côté de la route, s’étend, enclos de

barrières blanches, le petit cimetière des étrangers. Jamais je n’y

étais entré jusqu’à ce jour et mes pas, aujourd’hui, m’y conduisent

naturellement. J’ai poussé la porte blanche. Quelle étrange impression

d’automne me saisit tout à coup! Le jour qui baigne ces tombes n’est pas

le même qui se répand sur la route, l’hôpital, ces prairies, ces

montagnes. Dans l’intérieur de cet enclos tombe une clarté spéciale. Par

un effet de la mort qui l’habite, il émane de ce lieu le charme sourd,

infiniment émouvant dont nous enveloppe la plus lumineuse journée

d’octobre, la plus tranquille, la plus muette, où le soleil, penché sur

l’hiver, n’éclaire pas seulement, mais semble se souvenir.

Pourtant, ce ne sont là que marbres trop riches, colonnes tronquées,

statues même, tout ce luxe de mauvais goût qui, dans les cimetières des

villes, refroidit le passant, lui ôte ce sentiment d’obscure sympathie

qu’inspire si bien ailleurs, dans n’importe quel village, un nom

inconnu, lu sur une simple dalle.

D’où vient alors cette inexprimable et douloureuse poésie qui dans ce

petit champ funéraire persiste et saisit l’âme si fortement? C’est que

là ne reposent que des enfants, que des destinées inachevées. La mort,

en glaçant ces fronts, n’y a pas trouvé de rides. Il n’y a ici, sous

cette terre, que des sourires morts.

_John Fischer, 20 ans! Wilhelm, 22 ans! Sonia, 20 ans!_ Pauvres petits

que la nature a repris avant l’heure! _Fritz, Eva, Antonio, Pedro

Suarez, Margarita Perosi, Giuseppe Artemonte, Valentin..._ Encore des

marbres et des colonnes. Et pas une fleur sur ces tombes. Rien que des

couronnes blanches ou bleues, rien que des objets un peu plus durables

qu’on achète une fois pour toutes et qui, détruits par le temps, ne

seront pas renouvelés. Et cela, cette absence de fleurs, ajoutée à la

poésie du lieu, a quelque chose de morne et d’une grande puissance

mélancolique.

Pauvres enfants! Ils sont venus de la lointaine Australie ou de la

brûlante Espagne, de toutes les parties du monde, comme à un mystérieux

rendez-vous; et maintenant, frères par le même destin, ils dorment là

côte à côte. Derrière la vitre du train ou sur le pont du paquebot, ils

tendaient la poitrine et refusaient d’entendre en eux, comme un ruisseau

pressé, leur vie qui s’écoulait... Ils avaient l’espérance. Et toutes

ces espérances ne sont plus sous mes pas qu’un peu de terre dans la

terre...

L’horreur de leur fin dans une chambre d’hôtel, au milieu d’étrangers,

sans un ami, sans un parent peut-être, je l’évoque. L’âme de ce lieu

débordant de mélancolie, comme elle me pénètre! Nulle part je n’ai

éprouvé ce sentiment d’irrémédiable abandon, de définitif oubli que je

goûte ce matin, dans ce blanc petit cimetière d’exilés.

Des cœurs que leur cœur a appelés, des êtres auxquels ils ont fait du

mal ou du bien, dont le devoir était de pardonner ou de se souvenir,

aucun ne fut présent quand leurs yeux se fermèrent, et si un poète

n’était passé par là, les pierres froides qui les recouvrent n’eussent

pas reçu le baiser fraternel que ma tendre piété y dépose ce matin.

J’ai refermé sur moi la frêle barrière de bois. Comme il fait doux!

Lentement, je m’achemine vers le vieux banc qui est le terme habituel de

ma promenade. Il me reçoit avec sa sympathie accoutumée. Combien de ces

jeunes malades, aujourd’hui couchés là-bas dans le blanc petit cimetière

sont venus s’asseoir sur ce banc vétuste, balancer leurs jambes au

soleil comme je les balance et prendre pitié d’eux-mêmes en considérant

à leurs pieds l’ombre chaque jour réduite! Leur fièvre, leurs regards

désespérés à ce paysage, l’angoisse de leur lente agonie, ce qu’ils ont

laissé là et s’y est endormi s’éveille à mon contact, me compose une

atmosphère funeste qui empêche mon esprit d’échapper à l’obsession de la

mort.

Devant moi, se déroule le panorama des cimes sévères, solennelles et si

étendues, qu’il fait songer à l’immense solitude des eaux. Des troupeaux

paissent dans les prairies d’en dessous qu’on ne voit pas. C’est de là

que monte ce tintement continu de sonnailles qui semblent roulées par

quelque ruisseau éloigné et dont la chanson monotone voudrait endormir

ma misère. Le bruit de la scierie déchire l’air et se tait. Rien d’autre

ne trouble ma rêverie. Et comme poussés par le vent des zones

supérieures, de petits nuages, interceptant la lumière, élargissent sur

le paysage de vastes ailes d’ombre, je m’intéresse une minute à cette

formation soudaine de grands morceaux de nuit qui se mettent à glisser

lentement sur l’herbe ensoleillée. Alors, un peu engourdi sur mon banc,

vêtu de clarté chaude, une molle volupté me pénètre.

Hélas! que je suis bien ici!...

Le roman du malade · 第 17 / 59 题