LA CONSULTATION

Le professeur Poujade, appelé en consultation, quitte ma chambre avec

Colline.

Dans la pièce voisine, qui est mon cabinet, ils confèrent longuement.

Une porte seulement nous sépare. Je perçois un murmure indistinct, puis

un long silence et l’un d’eux semble dicter à l’autre les termes de la

consultation. Voici maintenant qu’ils font appeler ma mère. Elle les

rejoint. Toutes mes puissances d’attention sont éveillées; mais c’est en

vain que j’écoute. Que disent-ils? Ai-je besoin de l’entendre pour le

savoir? Ne puis-je l’imaginer?

Poujade est debout contre la cheminée. Il dit à peu près ceci:

--Madame, votre fils est très mal. Le poumon gauche est gravement

atteint. Si vous restez ici, nous risquons que le mal fasse de rapides

progrès et qu’on ne puisse l’enrayer. Il faut aller le plus tôt possible

en Auvergne, en Suisse, où vous voudrez.

--Alors mon pauvre enfant va mourir?

--Je n’en sais rien. Il peut durer six mois comme il peut durer quelques

années. Un changement complet d’existence, le repos, le grand air font

quelquefois des miracles.

--Oh! je ne me fais pas d’illusion. Si mon fils est si mal que ça, il ne

s’en relèvera pas. Il a toujours été si délicat, et puis, que peut-on

contre cette terrible maladie?

--On peut beaucoup avec de la volonté et du courage.

Il ajoute des paroles que ma mère n’écoute pas. Il fait de la

statistique. Puis, les voix se rapprochent; ils viennent ici.

L’un après l’autre, ils m’apparaissent avec des visages composés. C’est

Poujade qui parle:

--Voilà! Il va sans dire que j’approuve entièrement tout ce qu’a fait

mon confrère. Nous allons vous suralimenter. Vous trouverez sur cette

ordonnance toutes les indications utiles et, lorsque les forces vous

seront un peu revenues, vous irez faire un petit tour en Suisse, à

Davos, par exemple. L’air des hauts plateaux vous est indispensable.

En Suisse! ce que j’avais prévu se réalise. Il se tourne vers Colline:

--Jusque-là, vous êtes en de bonnes mains.

C’est tout. Le professeur Poujade s’incline. Colline, lui, a ce sourire

qui signifie: «Nous arrangerons cela.» Ils sont dans l’antichambre. Ils

passent leur pardessus. Je distingue la voix de Poujade qui répond je ne

sais quoi à une interrogation de ma mère. La porte claque. Ma mère

revient.

Ah! ce silence entre nous et ces façons qui s’efforcent d’être

naturelles!

--Qu’a dit Poujade en partant?

--Tu sais comme il est. Il a seulement dit, en hochant la tête: «Je

n’aime pas beaucoup ces pneumonies qui durent si longtemps.» Ce sont ses

paroles textuelles.

Alors nettement je demande:

--Je suis perdu, n’est-ce pas?

--Que dis-tu là? Quelle idée vas-tu te faire? Perdu! quand on a la

jeunesse! Tu es malade encore, gravement, mais les médecins espèrent

bien que Davos...

--Allons, ma vieille maman, dis-moi la vérité, non pas pour me

l’apprendre, je la connais, mais pour te soulager... Tu n’aurais pas dû

les faire conférer dans mon cabinet. Il n’y avait qu’une simple porte

entre nous. Les malades ont l’oreille fine. J’ai tout entendu.

--Et qu’as-tu entendu?

La ruse est facile. Mais comment ne s’y laisserait-elle pas prendre? Sa

douleur, son désespoir, de moins en moins contenus, lui ôtent tout sens

critique.

--Que je suis perdu, voilà ce que j’ai entendu. Ils ont dit que j’étais

perdu.

--Non, tu n’es pas perdu encore. Davos peut te sauver... Non, non! Nous

ferons l’impossible. Tu es jeune. Il y a encore des forces en toi...

Dieu ne peut pas m’éprouver ainsi. Ah! mon enfant, il nous faut du

courage...

Voilà, j’ai reçu le coup. Elle ne m’a pas démenti; je suis perdu! On a

beau s’y attendre, cela vous assomme. Je suis perdu! Je le savais... je

le savais... Mais on m’a tellement répété que j’étais sauvé, et Colline,

tout à l’heure, avait un si confiant sourire que je ne serais pas un

faible être humain si, à mon insu, un peu d’espérance ne s’était au fond

de moi insinué. On sait, on voit clair, on a vu cent fois devant soi

tromper les malades et l’on est aussi crédule qu’un enfant... Je suis

perdu et je ferme les yeux sur l’affreuse certitude.

Je pense à tous ceux qui souffrent, qui désirent ardemment ce qu’ils

n’ont pas, qui sont torturés, méconnus, trahis. Les plus malheureux, les

plus désespérés d’entre eux, en jetant un regard d’imploration ou de

haine sur la foule qui passe, se disent peut-être: «Il y a dans cette

foule quelqu’un que je ne connais pas, de qui peut dépendre demain, tout

à l’heure, à l’instant même, mon bonheur ou ma fortune. Il y a, là

dedans, dix ou cent personnes capables d’un seul mot de combler tous mes

désirs.» Le plus déshérité des humains doit se dire cela. Mais moi, dans

cette vaste ville qui m’entoure, dans cette multitude, dans le monde

entier, il n’est personne, personne, personne qui puisse rien pour moi.

Ah! que ne suis-je mort les premiers jours, au temps de mon étrange

insensibilité! Maintenant, me voir mourir à chaque heure, être roulé,

porté, soutenu... Combien de temps va durer cette affreuse agonie? Et il

faut que je cache à ma mère cette épouvante. Les yeux demeurés clos, je

revois sur la pierre tombale l’épitaphe fraîche:

FRANÇOIS-ANDRÉ GILBERT

1879-1909

D’ailleurs, si je conservais la moindre illusion sur mon état et sur

l’idée que s’en font ceux qui m’approchent, le petit fait suivant

suffirait à m’éclairer. Comme nous nous taisons, on vient dire à ma mère

que ma cousine Amélie est là.

--Je vais la recevoir, je ne la ferai pas entrer ici. Tu as tant besoin

de repos, en ce moment.

Elles sont restées une heure ensemble et, quand ma cousine s’en va, je

les entends qui pleurent. Une semaine plus tard, Jeanine, la fille

d’Amélie, qui a neuf ans, vient avec sa bonne prendre de mes nouvelles.

Je la reçois, un instant, et de son bavardage je retiens ceci:

--Maman se fait faire sa nouvelle robe; mais cette année, elle ne sera

pas jolie... elle est toute noire...

Elle a dit cela innocemment, avec une petite moue de déplaisir, et ce

mot d’enfant fait en moi le bruit d’une pierre tombant dans un gouffre.

Amélie, très économe, se fait faire deux robes par an, une au printemps,

l’autre à l’automne. Ce printemps, elle n’a pas voulu se commander une

toilette claire qu’un événement imminent peut l’empêcher de mettre.

Déjà, elle se prépare à porter mon deuil.

Après le départ de Jeanine, j’ai repris machinalement un journal que je

lisais avant son arrivée. «On nous écrit de Vienne...» Je ne sais pas ce

que je lis. J’évoque Davos, ce haut plateau suisse où nous devons partir

à la fin de ce mois. Je me représente l’air vif, frais et salubre

répandu comme une eau vive entre les balcons découpés des chalets et les

branches sombres des sapins. Pourquoi une impatience agite-t-elle mon

cœur à me représenter cet endroit de salut! Ah! quitter coûte que coûte

cette chambre où tout m’annonce la mort! Aller n’importe où, là où je ne

saurai pas que mes parents se commandent déjà leurs vêtements de deuil!

Je me vois à Davos, étendu sur une chaise longue, dans le parc d’une

hôtellerie allemande. Je murmure à demi-voix: «Ce sera très bien... ce

sera très bien...» A ce moment, la vue d’une chevalière que je portais

avant d’être malade détourne mon attention. Au moindre mouvement que je

fais, cette bague glisse. Comme ma main a maigri! En même temps l’écho

des paroles précédentes retentit encore dans mon esprit: «Ce sera très

bien, ce sera très bien.» Quoi? Qu’est-ce qui sera très bien? A quoi

pensais-je?... La robe noire d’Amélie... Et puis?... Je répète sur tous

les tons: «Ce sera très bien», en cherchant à me rappeler le sens de

cette phrase. Je vais y renoncer, quand mes yeux rencontrent de nouveau:

_On nous écrit de Vienne..._ et je tressaille en retrouvant soudain ma

pensée, comme si elle avait été accrochée là par le regard que tout à

l’heure j’avais jeté sur ces lettres.

V

Le roman du malade · 第 14 / 59 题