SOUVENIRS

Ma mère est entrée. Après un court conciliabule avec la garde-malade,

sans bruit, elle s’est approchée de mon lit, m’a pris doucement la main.

--Ne parle pas. Le docteur a permis que je reste un moment auprès de

toi... Je parlerai si cela ne te fatigue pas. Mais toi, ne réponds pas.

Elle s’est assise et me regarde.

--Comme tu ressembles à ton père! C’est son front, ses yeux, la même

façon d’être silencieux... Te souviens-tu, la dernière fois que nous

sommes sortis ensemble... Un instant tu as marché devant moi pour

traverser l’avenue d’Antin. Tu étais un peu courbé et tenais la tête

légèrement penchée de côté. Alors, tout à coup, je me suis rappelé la

dernière promenade que je fis avec ton père. Nous passions dans cette

même avenue d’Antin qu’il avait traversée pour aller mettre une lettre à

la poste, et à voir son dos voûté, quelque chose de souffrant et de si

triste dans sa tête un peu penchée, j’ai eu au cœur une angoisse. Je

pensais: «Comme il a changé!» Quelques jours plus tard, il s’alitait. Eh

bien, avec toi, après vingt ans, dans ce même lieu, à cette même place,

j’ai eu la vision de ton père. C’était lui, sa figure, son air souffrant

et si triste, sa démarche, son port de tête, tout... Et, frappée de

cette effrayante ressemblance, je me suis demandé: «Mon Dieu! est-ce

qu’André n’est pas malade?» Ah! que cette chose m’a troublée et que de

fois j’y ai repensé depuis!...

Elle se tait. Une expression tendre et douloureuse anime son fin visage.

On sent qu’elle se raidit pour ne pas pleurer. Ma main qui brûle de

fièvre serre la sienne qui tremble. Je veux lui parler; elle m’impose

silence. Et je songe à mon père qui, atteint en pleine maturité, par une

affection du pylore, mourut avec une si complète soumission à son

destin. J’avais douze ans et je me rappelle que, par un phénomène

émouvant, mes traits, en se formant, ne commencèrent qu’après son départ

à refléter ses traits, comme s’il eût attendu le moment de disparaître

pour projeter sa ressemblance sur moi ou comme si la mort n’avait

détaché le masque doux de son visage que pour le poser, rajeuni, sur le

mien.

Je me revois dans mon uniforme de collégien sous la haute nef de

Saint-Philippe du Roule, pendant que la voix profonde de l’orgue

exaltait mon âme d’enfant et ma douleur. Et plus tard, dans le même

uniforme, ma casquette à la main, devant la neuve pierre tombale, je

suis là. Il y a, dans deux vases, des fleurs que les soins pieux de ma

mère renouvellent constamment. Elle me dit: «Prie», et je reste sans

pensées. A quinze ans, je m’y retrouve. L’entourage de fer déjà se

rouille; il faut le repeindre. Quelqu’un, paisiblement, sur une tombe

voisine, taille une croix de buis, avec une patience de jardinier... A

dix-huit ans, à vingt ans, ce jeune homme aux épaules délicates, dont la

nuque plie un peu, c’est moi encore... Mes visites se font plus rares.

La personnalité de mon père s’efface peu à peu de ma mémoire. C’est

machinalement que je lis sur la pierre:

JEAN-FRANÇOIS GILBERT

1841-1891

La mort, ce sombre mot, ne verse pas tout son terrible contenu dans une

oreille de vingt ans. Devant moi, il y avait trop de soleil, de rêves,

d’avenir. Dix ans à peine ont passé. Et déjà me voici en route vers ce

rectangle de pierre qui a vu, échelon par échelon, monter ma taille. En

fermant les yeux, je lis, au-dessous du nom de mon père:

FRANÇOIS-ANDRÉ GILBERT

1879-1909

Dix ans, le peu que c’est! Qu’ai-je fait de la vie qui s’ouvrait devant

moi comme un beau golfe tout gorgé d’azur et d’espace? Quels desseins

ai-je accomplis? De quels devoirs, de quels loisirs, de quelles attentes

ai-je rempli ce temps? Je n’avais que dix ans, soit! dix ans à être un

homme. Mais si courte que semble cette durée quand elle est derrière

soi, que d’heures elle m’offrait pour travailler, apprendre ou bâtir! Un

jour, puis un autre, un autre encore par milliers se sont successivement

réduits en cendre sous mes yeux. Et moi que faisais-je? Qu’ai-je fait de

ces heures? Les ai-je assez goûtées? En ai-je recueilli tout ce qu’elles

me tendaient? Me suis-je tout entier abandonné à leur douceur, endormi

avec assez de confiance dans leurs bras, ou bien jeté avec assez d’élan

vers une tâche qui m’élevât? Qu’ai-je fait? Avec quoi me consoler qui

soit sorti de mes mains?

Que de fois l’ennui ou l’impatience d’une chose désirée m’ont fait

soupirer: «Je voudrais être à demain!» Que de fois, si j’avais eu, comme

ce héros d’un conte, le pouvoir de tirer l’avenir par un fil magique,

j’aurais voulu, en une seconde, me voir plus vieux de quelques années!

Avec quelle ardeur j’ai souhaité avoir trente ans! Trente ans! Il me

semblait qu’à cet âge seulement on atteignait les joies sérieuses,

profondes et certaines, que, jusque-là, tout n’était qu’attente, essais,

ébauches. Ainsi j’ai négligé ce moment: le plus beau moment et pour moi

l’unique moment de la vie.

FRANÇOIS-ANDRÉ GILBERT, 1879-1909! Tant que ma mère durera, il y aura

des fleurs sur cette dalle. Ensuite, quand elle nous aura rejoints, la

pierre sera nue. Je vois cette pierre verdir, se ronger, et s’effacer

les noms qu’elle porte. Ainsi sera-t-elle selon mon gré. Car, parmi les

tombes, j’ai toujours préféré les plus humbles, et les plus délaissées.

--Encore ta tête qui travaille! me dit ma mère, en appuyant la main sur

mon front.

Je souris pour la rassurer et je m’efforce, un instant, de reposer mon

esprit en fixant un petit duvet accroché au drap, et qui, suivant le jeu

de ma respiration, s’enroule et se déroule d’une façon curieuse et nulle

qui me distrait. Mais insensiblement d’autres pensées se reforment, qui

se lèvent du passé. Quand la fièvre et l’extrême faiblesse vous tiennent

immobile et muet au creux d’un lit, quand les heures s’écoulent à

attendre qu’on renaisse ou qu’on achève de se détruire, on n’a que des

souvenirs. Les miens accourent, se pressent, se recouvrent l’un l’autre,

le plus insignifiant m’ôtant la vue du plus important. Ma mémoire est

comme une chambre bouleversée par l’imminence d’un départ.

Pourquoi revois-je, par exemple, avec une étrange netteté, dans cette

petite ville de Rodez où naquit ma mère, ce matin d’été où j’attendais

le facteur, arrêté devant un atelier de charron? Deux hommes faisaient

rougir sur un brasier le cercle de fer dans lequel ils allaient insérer

une roue. Je distingue avec précision le brasier, les hommes et jusqu’à

l’air chaud qui tremble autour de la combustion. C’est ce matin-là que

ma mère me montra non loin de ce charron, sur le tour de ville, à la

grille de l’ancienne école des Frères, un barreau tordu qui laissait

entre lui et le barreau voisin un intervalle juste assez grand pour que

pût s’y glisser un corps de fillette. Lorsqu’elle avait sept ans, il lui

arrivait, pour jouer, d’entrer par là furtivement, d’aller jusqu’à la

cuisine, narguer le frère cuisinier, lui tirer la langue et lui chanter:

Frère, frère padénou,

Tire la queue du pourcellou.

Cela fait elle s’enfuyait, le cœur lui sautant dans la poitrine, et elle

avait toutes les peines du monde à retrouver l’intervalle qui était sa

porte de sortie. Et voici qu’en considérant près de moi ce visage tendre

et fatigué, cette chère tête grave et grise, cela m’émeut infiniment de

songer que ma mère a été une petite fille en tablier noir, aux poignets

délicats, à la natte dans le dos, avec des yeux de souris, des joues

chaudes d’avoir couru, un petit cœur qui défaillait de rire et de peur

pendant qu’elle perdait la tête à chercher le barreau tordu et que le

frère padénou, j’imagine, ne se pressait pas trop de la poursuivre.

Ainsi les souvenirs se succèdent. Certains me sont portés par une odeur,

d’autres par un son. Il en est qui font dans mon cœur comme le

soulèvement d’une aile. Mais tous sont bientôt dispersés par le bruit du

timbre de l’antichambre.

--Voici le docteur, dit la garde, qui a reconnu sa façon de sonner.

C’est lui, en effet. Grand, naturellement aimable, avec sa barbe fine,

ses yeux très clairs au regard jeune et affectueux, le docteur Colline

plaît sans effort. Un coup d’œil à la cheminée où s’inscrit, sur une

feuille, la courbe de ma température l’a informé, dès son entrée, que la

fièvre a un peu baissé. Il se frotte les mains, s’approche de moi et dit

avec bonne humeur:

--Voyons un peu cette petite santé.

Et pendant qu’il m’ausculte, il y a tout près de nous un cher et vieux

visage qu’hypnotisent ses moindres mouvements. Ah! cette foi ardente

qu’ont les mères pour le médecin penché sur leur enfant! Colline,

indépendamment de son savoir, exerce une séduction physique qui augmente

son action sur le malade et par là, dans certains cas, son pouvoir sur

la maladie. Il est de ceux qui, dès qu’ils paraissent, inspirent

confiance et qui, par le seul fait de dire en souriant: «Voyons cette

difficulté», semblent dénouer ce qui était embrouillé et rendre

transparent ce qui était opaque.

Mais sa tranquille aisance, son ton léger n’effacent pas en moi

l’impression produite par l’ombre de son visage, certains matins, par la

façon soucieuse qu’il a d’appeler la garde, de lui faire ses

recommandations derrière la porte. Je discerne dans sa bonne humeur

l’attitude professionnelle. Je n’ignore pas que la moitié de sa tâche

est de mentir.

Et pendant qu’il murmure: «Bien... très bien...», pendant qu’assis

devant le guéridon, il rédige son ordonnance, je sens que l’essentiel de

ce qui se passe ici n’est pas dans les prescriptions de cette

ordonnance, dans la question de savoir si je prendrai tel ou tel remède,

mais dans une sorte de conciliabule muet que tiennent dans la chambre,

en dehors de nous, les puissances de vie et de mort. C’est là que se

balancent mes chances, d’une manière aveugle que symbolise si bien cette

vieille gravure accrochée au mur, là, sous mon regard, et où l’on voit

de durs soldats occupés à jouer aux dés, sans phrases, le sort d’un

prisonnier.

Le roman du malade · 第 10 / 59 题