Mon cher Loti,
A cause de la grande admiration que j’ai toujours eue pour votre génie
poétique, pour votre belle âme si émouvante, si tendre, si lumineuse et
en même temps si sombre et si désespérée, et parce qu’on ne peut vous
connaître sans vous aimer, depuis longtemps, à chacun de mes livres,
j’étais tenté d’écrire votre nom sur cette page et, chaque fois,
mécontent de moi je me suis dit: «Attendons le prochain». Car l’œuvre
qu’on n’a pas encore réalisée est toujours rayonnante, pure, intacte,
sans défauts; elle ne nous désenchante qu’à mesure qu’elle s’édifie.
Alors, nous apercevons bien ce que vous avons réussi à exprimer, mais
nous apercevons également tout ce que nous rêvions de dire et que nous
n’avons pas dit...
Ainsi j’ai retardé quinze ans la joie fière et délicate de satisfaire le
vœu de la piété la plus fervente et de la plus douce amitié.
Mais tout arrive et voici enfin ce _Roman du Malade_ que je vous ai
consacré dès sa première ligne, avec la pensée que vous en sentiriez
mieux que personne la sincérité, vous l’incomparable peintre des
crépuscules et des grandes ombres de la mort.
Ce n’est pas que ce livre échappe à la commune loi. Non. Je suis loin
d’y retrouver toutes les choses profondes et belles que j’ai cru
entrevoir lorsque le destin me l’a imposé. Ai-je, comme de coutume,
manqué de modestie en le concevant ou bien suis-je trop sévère
aujourd’hui? Chez un homme de lettres, les impressions, ce qui l’a
saisi, intéressé ou ému, les idées qu’il sent se former secrètement en
lui, tour cela veut se préciser, jaillir au dehors. De même que ces
plantes enfermées dans une pièce, par un effort patient et admirable,
dirigent toutes leurs feuilles vers la lumière de la fenêtre; de même
nos sensations, nos pensées encore obscures en nous, se tournent vers la
vie, et il n’est pas besoin que nous les ayons fixées sur le papier pour
qu’elles soient écloses et cessent de nous tourmenter; il suffit que
nous leur ayons donné mentalement la forme qui leur convient. Dès
qu’elles se sentent achevées elles nous quittent. Et souvent pour y
avoir un peu trop réfléchi nous délivrons ces captives que seule
l’imprécision détenait dans notre mémoire. Ainsi j’ai éparpillé au vent
bien des choses que j’aurais dû noter quotidiennement et qui auraient
donné à ce livre un sens plus définitif. Néanmoins tel qu’il se présente
aujourd’hui, avec ce qu’il contient et tout ce qui lui manque je ne le
crois pas indigne de vous émouvoir.
Quelques-uns, qui n’en connaissaient que le titre, m’ont dit:
--_Le Roman du Malade_, cela paraît triste, cela ne plaira pas au
public.
Évidemment ceux qui cherchent dans la lecture une distraction légère
n’iront pas à moi. Mais ceux qui ont l’âme grave, ceux qui goûtent
l’automne, le silence, la méditation, la solitude et qui songent
quelquefois à la mort, ceux-là, s’il advient que mon livre tombe entre
leurs mains, le liront, comme vous, mon cher grand ami, sans hâte, avec
le sentiment qu’il mérite. Ils l’aimeront. Ils m’aimeront.