LE DERNIER MOT

A ce cri funèbre, il se jeta furieusement dans l'escalier de la maison,

sans se demander ce qu'il allait y faire, mais résolu à la revoir

vivante ou morte et décidé, au prix des plus gros mensonges, à pénétrer

jusqu'à elle. Une morte ou une mourante n'est plus ni à sa famille ni à

son mari: elle est à tous ceux que la pitié et le respect invitent à

venir la saluer. Il entrerait. Il raconterait tout ce qui lui passerait

par la tête, après quoi on verrait bien.

Sur le palier, il hésita; puis, au lieu d'un coup de sonnette timide, il

en fit retentir un formidable et impérieux: celui de quelqu'un dont les

communications réclament l'urgence.

Sans adresser la parole au domestique qui lui ouvrit la porte, il

traversa la salle à manger, puis le salon désert et ne s'arrêta que dans

la chambre à coucher même où il eut un mouvement de recul devant la face

jaunâtre, estompée de bistre, dont la blancheur des oreillers faisait

ressortir les tons de cire.

Quoi! c'était là cette femme hier encore ruisselante de fraîcheur et de

santé! Tout le personnel de la maison était rangé en demi-cercle autour

du lit de la mourante qu'Albert, les deux mains retombant l'une sur

l'autre, regardait avec un désespoir effaré. Il tourna à peine la tête à

l'entrée de Gérald, qu'il parut d'abord ne pas reconnaître:

--J'ai rencontré la femme de chambre, dit le peintre. Elle m'a prié de

venir vous dire tout de suite que si le docteur était absent, elle en

ramènerait un autre; vous m'avez rendu, madame Dalombre et vous,

monsieur, un service qui m'autorise peut-être à venir vous offrir mon

aide dans cette circonstance si douloureuse. Disposez de moi, monsieur,

je vous en prie. Que puis-je faire pour vous?

--Rien, car il n'y a plus rien à faire maintenant! répondit Albert avec

des sanglots et en lui montrant sa femme qui regardait tout ce monde

d'un oeil déjà vitrifié par la mort.

Ce regard décoloré s'arrêta un instant sur Gérald, qui suffoquait et

serrait les dents pour arrêter au passage l'explosion de sa douleur. Il

s'approcha d'elle et lui saisit presque brusquement la main, qui sortait

longue et fluette de la manche de sa camisole de batiste.

--Le pouls est encore vigoureux, fit-il, en pressant, dans un suprême

adieu, ce bras où il avait si souvent promené ses baisers du poignet à

l'épaule. Et il ajouta, comme s'il s'était agi d'une simple

constatation: «Il y a encore de l'espoir».

Elle répondit à ces marques d'une tendresse désormais sans danger par un

long soupir, qu'il prit pour l'expression d'un regret et qui n'était

peut-être qu'un soupir de soulagement.

--Et ce médecin qui n'arrive pas! répétait Albert.

--Voulez-vous que j'aille le chercher moi-même? proposa Gérald, tout

prêt d'éclater, et saisissant cette occasion de dérober les déchirements

de son coeur aux commentaires qu'ils auraient probablement provoqués.

Mais comme il gagnait la porte de la chambre à coucher, il s'y rencontra

avec le docteur qui accourait sur un mot laissé par la femme de chambre

et qu'il avait trouvé en rentrant chez lui.

Il saisit, comme l'avait fait Gérald, la main de sa cliente; mais son

diagnostic fut tout autre:

--La vie s'en va à chaque pulsation, dit-il tout bas à Albert.

Donnez-lui son enfant à embrasser. Il n'est que temps.

On souleva la petite Albertine à la hauteur de sa mère, sur laquelle on

la pencha. Emmeline, ayant reçu son baiser, eut encore la force de le

lui rendre. Elle eut même un sourire qui semblait dire à l'enfant tout

en larmes:

--Console-toi. Je suis, en somme, moins malheureuse qu'on ne le suppose.

--Mais, s'écria Albert en s'arrachant les cheveux, c'est épouvantable!

Perdre cette créature adorable et ne pas seulement savoir de quelle

maladie elle meurt!

--Elle succombe, essaya d'expliquer le médecin, à une de ces fièvres

lentes qu'elle aura sans doute contractée au bord de quelque marécage ou

de quelque lac malsain. C'est ce que nous appelons généralement la

fièvre paludéenne ou des Marais-Pontins, et qui, à certaines époques,

fait tant de victimes dans la campagne romaine.

--Oui, oui, murmura Emmeline, qui sembla se réveiller: c'est la

_mal'aria_.

Gérald, seul, entendit et comprit le mot qui fut le dernier. A partir de

ce moment, elle tomba en syncope et n'en sortit que pour entrer en

agonie. Vers trois heures du matin, le coup de sonnette du médecin, qui

revenait pour la huitième fois, sembla la tirer de sa torpeur. Elle eut

l'air d'écouter en levant tant soit peu la tête. Puis, elle la laissa

retomber lourdement sur le traversin et expira presque aussitôt.

Gérald réclama d'Albert l'honneur de passer avec lui le reste de la nuit

à veiller la morte. Les domestiques, exténués depuis ces huit derniers

jours, allèrent se coucher les uns après les autres, et les deux hommes

restés seuls échangèrent leurs tristesses. Gérald, de peur de montrer à

quel point il était inconsolable, essayait de consoler Albert.

--Oui, je sais, ripostait celui-ci, s'efforçant de se «faire une

raison»; je suis jeune, j'ai une situation politique, je rencontrerai

probablement beaucoup de femmes qui ne demanderont pas mieux que de me

faire oublier ma pauvre et chère Emmeline. Mais où en trouverai-je une

que je pourrai jamais comparer à cet ange, dont la vie a été toute de

chasteté, de sincérité, de droiture et de dévouement? Ah! monsieur,

c'est presque un malheur d'avoir connu ainsi la perfection.

La Mal'aria: Etude Sociale · 第 53 / 58 题