BONHEUR DE SE REVOIR

Ce fut un éclair ou plutôt tout un feu d'artifice dans la nuit. Les

épisodes lui revinrent en foule dans la tête. Il se rappela comme il

avait ri en s'apercevant, par l'orthographe qu'elle avait donnée au mot

_Mal'aria_, qu'elle avait pris ce sobriquet pour un simple nom de femme.

Cette fille mince, au grand oeil triste, qu'il avait désaltérée à la

table d'un de ces estaminets à carreaux dépolis qui foisonnent sur toute

la ligne des boulevards extérieurs, il la reconstituait maintenant tout

entière sur cette épreuve photographique. Et c'était bien aussi la femme

du portrait aux deux crayons que le député Dalombre venait de lui

montrer comme étant celui de sa femme aimée et légitime.

Indubitablement, c'était la même qui avait gardé, pour le dessin, la

pose qu'elle avait prise pour la photographie, croyant sans doute

qu'elle n'imaginerait jamais de meilleure attitude. Comment! cette jeune

pensionnaire d'un établissement macabre, c'était la dame si jolie et si

réservée qu'il avait sans s'en douter retrouvée à l'ambassade de Suède,

parée de tant de distinction, de tant de diamants et d'un nom que le

compte rendu des débats de la Chambre avait relaté nombre de fois!

Voyons! c'était par trop fantastique. Il y avait là quelque malentendu

comme celui dont lui-même avait été victime. Et cependant, tout

s'enchaînait dans cette aventure: l'agitation de Mme Dalombre, le soir

où elle l'avait revu et évidemment reconnu au bal; les spasmes qu'elle

essayait de combattre quand il la promenait à son bras dans les salons;

le mouvement fiévreux dont elle avait rejeté au fond du carton le

portrait qu'en avait tiré son mari: tout, jusqu'à cette maladie nerveuse

qu'elle invoquait si volontiers, dénotait chez elle une surexcitation

mentale, dont les causes devaient être terribles.

Par quel chemin étrange était-elle arrivée du boulevard de la Chapelle à

la rue de l'Université en passant, s'il vous plaît, par le palais

Bourbon? Il l'ignorait; mais elle n'était certainement pas la seule qui

fût partie des bas-fonds pour s'installer sur les sommets. D'ailleurs,

il était bien sûr d'en avoir le coeur net quand il voudrait. Avec une

femme aussi peu maîtresse d'elle-même, il n'aurait qu'à lui faire passer

sous les yeux la photographie avec la dédicace y annexée pour obtenir

d'elle les aveux les plus complets.

Il considérait qu'elle avait eu grand tort de ne pas se faire

reconnaître à lui dès la première entrevue. Il était honnête homme. Elle

n'aurait eu qu'à lui demander sa parole d'honneur d'enfermer dans ses

cartons à dessins cet épouvantable mystère, et il se serait fait couper

la langue plutôt que de parler.

Mais voilà: les femmes se défient toujours, et elles ont souvent raison.

Il est si amusant pour un oisif de pouvoir dire à ses amis:

«Vous voyez bien cette belle brune qui passe dans cette voiture

découverte: c'est la femme d'un député qui deviendra peut-être ministre.

Eh bien, elle a bu dans mon verre au _Perroquet bleu_.»

Elle n'était pas forcée de le savoir incapable de perdre une femme de

laquelle il n'avait jamais eu à se plaindre. Ce qui l'intriguait le

plus, c'était cette question: le mari était-il ou n'était-il pas au

courant des débuts de madame son épouse? Ce qui donnait à penser qu'il

les ignorait, c'est la candeur avec laquelle il avait répété

publiquement qu'elle était Parisienne, bien que quelques instants

auparavant elle se fût donnée comme native du département de l'Ain.

D'autre part, ce qui laissait supposer qu'il était renseigné, c'était,

pour un fantaisiste décidé à prendre femme dans un milieu aussi

compromettant, la nécessité presque absolue de la faire préalablement

rayer des contrôles où elle était immatriculée.

Pourtant, ce M. Dalombre, qui semblait tout à fait gentleman, était en

apparence bien plus fier que honteux de celle à qui il avait enchaîné sa

vie. Il s'était empressé de montrer à lui, étranger, le portrait qu'il

avait d'elle autrefois, c'est-à-dire quand elle sortait à peine d'une

vie de débauche, dont il aurait eu un si puissant intérêt à éloigner le

souvenir.

--Ma foi, tant pis! se dit-il, c'est trop drôle. Je découvrirai bien un

moyen de la revoir seule à seule. Je lui rappellerai discrètement cette

petite soirée où elle me suppliait de lui permettre de venir poser dans

mon atelier pour le prix que je fixerais moi-même.

Puis, il réfléchit:

--Non: ce serait vilain. J'aurais l'air d'un maître chanteur. Dans des

cas pareils qui, en somme, doivent se présenter quelquefois, un galant

homme reste muet, même pour celle dont il a le secret. La faire souffrir

aussi cruellement, en échange de l'intérêt qu'elle m'a témoigné quand

j'étais sous le coup d'une accusation infamante: décidément, non!

Mais à mesure qu'il creusait le problème de l'existence de cette femme

ainsi emportée par la destinée, il s'accumulait devant lui des points

d'interrogation auxquels il ne savait plus que répondre. Le souvenir

qu'il venait précisément d'évoquer de Mme Dalombre se rendant à Mazas,

où elle n'avait vraisemblablement rien à faire, et se rencontrant dans

le greffe, juste avec lui qu'on était allé quérir dans sa cellule sans

raison plausible, tout cela sentait furieusement la préméditation, de

pareilles coïncidences ne s'établissant guère que dans les mélodrames de

l'ancienne école.

Il y avait donc une relation quelconque entre cette visite et sa mise en

liberté? Car, du moment où elle l'avait reconnu pour le jeune homme qui

s'était intéressé à elle quand elle croupissait dans la maison du

boulevard de la Chapelle, il était tout simple qu'elle s'intéressât à

lui, lorsqu'il moisissait à son tour dans une prison non moins

ignominieuse.

Il s'installa tout seul dans un coin pour dîner, afin de ruminer à son

aise toutes les étrangetés de cette aventure. A force de conclusions, de

déductions et d'interprétations, il finit par reconstruire presque pièce

par pièce la vie d'Emmeline. Quand il arriva à cette soirée où, à propos

de l'exclamation qu'il s'était permise au buffet du bal de l'ambassade

de Suède: «On n'est pas mieux servi ici qu'au café», il la revit à la

fois humiliée et presque furieuse, lui jetant ces mots qui l'avaient

laissé ébaubi et qu'il s'était remémorés bien souvent:

--Oh! monsieur, c'est indigne!

Donc elle s'était supposée reconnue et elle lui reprochait violemment ce

qu'elle croyait être une allusion à ce passé qu'elle aurait voulu

enfouir dans le plus profond oubli. Mais puisqu'elle était impuissante à

le supprimer, elle pouvait tout au moins essayer de se débarrasser de

celui qui en avait sondé les arcanes. Et, en menant le raisonnement

jusqu'au bout, il était frappé à la fois de la nécessité pour elle de

faire disparaître le possesseur de son secret et de l'accusation

stupéfiante, suivie d'arrestation immédiate, dont il était tombé

victime, justement trois ou quatre jours après la scène, alors

incompréhensible pour lui, qui s'était produite au bal de l'ambassade.

Tous ces faits, qui tantôt se contredisaient, tantôt s'enchevêtraient,

grouillèrent d'abord confusément dans sa tête; après quoi, ils s'y

classèrent peu à peu. Toutefois, la tuile qui lui était tombée sur la

tête n'avait certainement pas été lancée par une main ennemie. Ce M.

Bachelin avait tout l'air d'un parfait honnête homme et il avait avoué

son erreur les larmes aux yeux et des sanglots dans le gosier. Pourtant

Gérald avait appris, quelque temps après sa sortie de Mazas, que ce

persécuteur malgré lui avait déménagé sans donner sa nouvelle adresse.

Cependant, par suite de quelles ramifications cet inconnu, qui se disait

peintre et dont d'ailleurs on n'avait jamais vu la peinture, fût-il

entré en rapport avec Mme Dalombre, femme quasi politique? En outre,

Lilio, le jeune modèle, qu'il eût été ridicule de soupçonner de

complicité dans une machination aussi invraisemblable, n'était-il pas

venu spontanément déclarer que c'était lui qui avait ramassé, puis

déposé sur une table de l'atelier le rouleau d'obligations dont la

découverte lui avait valu à lui, Gérald, trois mois des plus affreuses

angoisses?

Au reste, il était bien bon de se martyriser ainsi le cerveau en

recherches qui n'avaient aucune chance d'aboutir. Ce Lilio était à sa

disposition comme à celle de tous les peintres du quartier. Il suffisait

de le demander pour une pose et de l'interroger adroitement, de

l'effrayer au besoin. On aurait tout de suite le fin mot de son

intervention de la dernière heure auprès du juge d'instruction.

Uniquement pour ne rien négliger de ce qui était susceptible de faire la

lumière sur des événements dans l'obscurité desquels il se perdait, il

envoya à Lilio, quoiqu'il fût à peu près sûr de n'en rien tirer, une

carte-télégramme le convoquant pour le lendemain, dix heures du matin.

L'erreur où était tombé M. Bachelin, le propriétaire des obligations,

était si plausible qu'il n'y avait rien à espérer des réponses que

ferait Lilio aux questions qu'il se déciderait à lui poser. Mais, dans

les actions criminelles--et celle-ci en était une--il est prudent de ne

négliger aucune piste.

Il eut beau se répéter que son imagination d'artiste l'avait entraîné

trop loin, les vérités dont il était dépositaire étant déjà suffisamment

passionnantes, il lui fut impossible de fermer l'oeil de la nuit. Quand

il s'assoupissait l'espace de cinq minutes, il revoyait la _Mal'aria_,

valsant avec lui autour des tables du café du _Perroquet bleu_.

Seulement, elle était couverte de bijoux, et l'établissement de Mlle

Coffard était converti en une immense salle de bal, au fond de laquelle

était dressé un vaste buffet où l'on consommait pour rien: ce qui devait

lui indiquer nettement qu'il était la proie d'un cauchemar.

Il disposa une toile et apprêta ses pinceaux et sa palette comme un

homme qui a prémédité une séance prolongée. Au coup de dix heures,

l'Italien se présenta et, comme s'il prévoyait quelque algarade, il

semblait avoir remis son air bête complètement à neuf.

L'artiste affecta de lui chercher une attitude. Il s'agissait soi-disant

d'un pâtre rencontré par des taureaux romains et se jetant entre les

barrières qui émaillent, comme autant de refuges, la campagne du

Transtévère. Lilio se prêtait à tout, ne disant mot; et Gérald, qui

suivait tous les jeux de sa physionomie, crut remarquer un certain

embarras dans ses regards.

Le peintre prit un fusain et traça sur la toile qui le cachait des

hachures quelconques. Après un quart d'heure de cette gymnastique, il

adressa à brûle-pourpoint cette question à son modèle:

--A quel endroit avez-vous donc placé le rouleau que vous aviez ramassé

à ma porte?

--Là! fit Lilio en indiquant une table Louis XIII à pieds tournés qui

s'harmonisait avec le bahut auquel elle faisait face.

--Mais, objecta Gérald d'un ton indifférent et tout en continuant son

pseudo-travail, la femme de ménage ne se rappelle que très vaguement

avoir vu sur cette table le paquet ficelé que la police a retrouvé plus

tard dans le bahut.

Lilio répondit à cette remarque précise dans un italien de cuisine dont

il eût été difficile au plus fort linguiste de préciser le sens.

--D'où diable sort ce charabia? fit le peintre d'un ton surpris. Quand

vous avez déposé au palais de Justice, vous parliez le français presque

aussi bien que moi. Répétez un peu ce que vous venez de baragouiner. Je

n'en ai pas compris un mot.

Le jeune modèle refit son récit en affectant de chercher ses phrases;

sur quoi Gérald lui demanda:

--Pourquoi donc avez-vous attendu si longtemps pour aller trouver la

justice? Mon arrestation a fait assez de bruit dans le quartier. Il est

étonnant que vous n'en ayez été instruit qu'au bout de trois mois.

--C'est par hasard que je l'ai apprise en venant vous demander si vous

aviez besoin de moi, répliqua-t-il en se mordant les lèvres.

--Vous l'avez appris, par qui?

--Par tout le monde.

--Qui ça, tout le monde? La concierge, les voisins?

--Oui, par les voisins.

--Lesquels? Vous avez donc sonné à une porte.

--Oui... c'est-à-dire que comme je sonnais chez vous, le voisin

d'au-dessous m'a raconté ce qui vous était arrivé.

--Et, insista Gérald, ce voisin d'au-dessous, comment est-il. Jeune,

vieux? Grand, petit?

--C'est... répondit Lilio, ayant l'air de chercher... je ne me rappelle

plus.

--Pourtant, fit remarquer le peintre, vous avez dû causer longtemps avec

ce monsieur pour qu'il vous ait mis ainsi au courant de ma mésaventure.

Vous avez eu tout le loisir de le remarquer.

--C'était, je crois, balbutia le modèle, perdant tout à coup la majeure

partie de son accent, c'était un monsieur assez gros, petit.

--Avec des moustaches?

--Oui, avec des moustaches.

--Il est fâcheux, repartit Gérald, que le voisin d'en dessous soit une

vieille maîtresse de piano, qui habite seule avec sa bonne.

--Ah! oui, je me souviens, maintenant, fit-il triomphalement, comme si

la mémoire lui revenait subitement: c'était une vieille dame. Seulement,

comme il faisait un peu noir dans l'escalier...

--Très bien! reprit Gérald; nous allons descendre tous les deux chez

elle afin de savoir si elle se rappellera également la conversation que

vous avez eue ensemble. Il y a à peine quinze jours que la chose s'est

passée. Il est impossible qu'elle ait oublié ce qu'elle vous a dit et ce

que vous lui avez répondu.

Et, se levant, il alla prendre Lilio par le bras, en lui répétant:

--Allons! allons! Venez!

--Pourquoi faire? demanda-t-il tout interloqué.

--Parce que, riposta Gérald, je suis convaincu que vous me contez des

mensonges depuis un quart d'heure et que je suis curieux de les tirer au

clair.

--Mais, monsieur...

--Et si vous me mentez à moi, vous avez sans doute menti de même au juge

d'instruction, ce qui vous enverrait préalablement me remplacer à Mazas.

Le sang-froid de l'Italien fondit sous cette menace.

--Ce n'est pas moi! monsieur, ce n'est pas moi! s'écria-t-il en joignant

les mains et en invoquant à plusieurs reprises la Madone, qui n'avait

rien à faire dans ce débat. Je ne vous voulais pas de mal. J'ai dit ce

qu'on m'a forcé à dire.

--Et qui vous y a forcé?

--M. Gustave!

Ce nom de Gustave n'apprenait rien à l'ex-détenu, qui ne connaissait le

fabricant de monogrammes que sous le nom de Bachelin. Lilio, entré dans

la voie des aveux, lui apprit que ce prénom et ce nom de famille

s'appliquaient à une seule et unique personne. Et comme Gérald, pour qui

les voiles se déchiraient enfin, le poussait toujours davantage, il lui

déroula sous tous ses aspects le complot qui avait commencé par le dépôt

du paquet d'obligations dans le bahut où lui, Lilio, l'avait furtivement

introduit, jusqu'à leur confrontation dans le cabinet du juge. Il lui

confessa même l'achat opéré par le prétendu Bachelin d'une vareuse et

d'un chapeau dont la comparaison avec ceux de Gérald ne pouvait laisser

subsister aucun doute dans l'esprit du magistrat.

--Mais, fit remarquer le peintre essayant de garder son calme, d'où

vient qu'après avoir porté chez moi ces obligations qu'on m'a ensuite

accusé d'avoir détournées à mon profit, vous vous êtes rétracté au bout

de trois mois, en vous dénonçant comme les ayant ramassées dans la rue,

par mégarde. Si vous aviez intérêt à me faire arrêter et condamner, quel

intérêt avez-vous eu ensuite à me faire relâcher?

--Ça, je ne sais pas, monsieur; je vous jure que je ne sais pas. C'est

Gustave qui m'a payé d'abord pour apporter le rouleau chez vous, et qui

m'a payé encore plus cher pour révéler la vérité au juge, c'est-à-dire

pas la vérité précisément...

--Il est donc bien riche, ce M. Gustave? interrogea Gérald.

--Je l'ai toujours connu sans un sou.

--Alors, vous pensez que si vous travailliez pour lui, il travaillait

pour un autre.

--Bien sûr que je l'ai pensé.

--Et où l'avez-vous connu, pour qu'il vous ait ainsi chargé de

l'exécution de ses plans?

--Au _Perroquet bleu_ où j'ai une maîtresse. Lui, c'est l'ancien amant

de la patronne.

Il devenait inutile de poursuivre l'enquête. Il mit dix francs dans la

main de l'Italien et le renvoya.

--Est-ce que vous me ferez arrêter? dit celui-ci en prenant la rampe de

l'escalier.

--Si vous bronchez, oui, certainement, répondit Gérald. Actuellement,

j'ai une besogne plus pressée.

Il ressortait, en effet, des révélations de ce Lilio qu'il avait été

l'instrument d'une conspiration dont le chef avait trouvé jusque-là

moyen de se dérober. Or, ce chef, ce ne pouvait être que Mme Dalombre.

Elle l'avait fait emprisonner parce qu'elle le supposait possesseur de

son secret, et elle l'avait fait relâcher quand elle avait acquis la

certitude qu'il ne le possédait pas.

Malheureusement, ce second mouvement qui, par extraordinaire, avait été

le bon, n'innocentait pas le premier. Cette femme ignoble, pensa-t-il,

qui avait trompé tout le monde et évidemment plus que tout le monde son

infortuné mari, n'avait même pas, après son élévation si inespérée et

son incroyable changement de condition, rompu complètement avec la jolie

société qui hantait le bouge où elle avait fait ses premières armes.

Probablement, quand l'excellent législateur Dalombre faisait des effets

de torse à la tribune, elle retournait subrepticement rendre visite à

ses anciennes et à ses anciens amis, comme Messaline quittait le palais

de l'empereur Claude pour aller ribauder avec les mariniers du Tibre.

C'était au milieu des chopes et les coudes sur les tables du _Perroquet

bleu_ que s'était ébauché le plan de la dénonciation calomnieuse à

laquelle il devait trois longs mois de honte, d'humiliations et de

désespoirs. Être une catin, tromper jusqu'à la bride le mari que le

hasard lui a donné, se rouler dans tous les ruisseaux: c'est, pour une

femme, perdre jusqu'à son sexe; cependant, n'est-il pas mille fois moins

criminel de se vautrer dans la boue, dont on est seul à recevoir les

éclaboussures, que de combiner avec cette lâcheté et ce sang-froid le

déshonneur, c'est-à-dire la mort d'un homme qu'on sait honnête et sur

lequel on marche sans pitié?

Ah! la sale gredine! Fallait-il qu'elle fût née comédienne pour jouer

ainsi ce double rôle: grande dame dans les bals d'ambassades,

collaboratrice des souteneurs Gustave et Lilio dans les bouges! Au lieu

de s'adresser à sa discrétion, elle avait trouvé plus commode et plus

sûr de le faire jeter par des argousins dans un cul de basse-fosse. Elle

avait rétabli les oubliettes à son profit. Et ces imbéciles de

magistrats n'avaient pas seulement soupçonné la machination! Décidément,

si les femmes étaient bien infâmes, les hommes étaient cruellement

bêtes.

Quant à lui, afin d'arracher à ses amis le dernier soupçon qui leur

restait peut-être sur sa culpabilité, il n'avait d'autre ressource que

celle-ci: donner à l'odieuse intrigue, sous laquelle il avait failli

succomber, la plus large publicité possible. Cette gouine avait essayé

de le perdre pour se sauver; pour se réhabiliter, il la perdrait.

En attendant le jour où il la traînerait devant les tribunaux, elle et

ses répugnants complices, il allait s'offrir la douce joie d'éclairer le

pauvre Dalombre sur la valeur morale de sa charmante compagne. Si

celui-ci avait l'aplomb de chercher à la défendre, eh bien! ce serait à

lui qu'il demanderait réparation des trois mois d'outrages qu'il avait

subis dans les greffes et dans les chiourmes. Il ne serait pas fâché de

porter l'affaire sur un terrain un peu moins malpropre.

Tout fumant de l'idée de la vengeance, il s'assit à sa table et traça en

lettres magistrales, à l'adresse de M. Dalombre, député de l'Ain, ce

petit mot poli, mais impératif:

Monsieur,

Il y a urgence à ce que je vous voie pour une affaire qui dépasse en

gravité tout ce que vous pourriez supposer. Il s'agit de vous et de

moi, mais de vous beaucoup plus encore que de moi.

Si vous voulez bien me fixer un rendez-vous, j'ai lieu de croire que

vous me remercierez de ne pas y avoir manqué.

Recevez, monsieur, l'expression de mes sentiments les plus distingués.

La Mal'aria: Etude Sociale · 第 44 / 58 题