CONSTATATION

Emmeline s'était jetée dans la pièce que lui avait ouverte le greffier

et que l'économe venait de quitter, étant allé, en compagnie du

directeur, présider à la dégustation de la soupe pénitentiaire.

La cachette était suffisamment aménagée pour que Mme Dalombre pût, à

travers la porte entre-bâillée, ne rien perdre de ce qui allait se dire,

tout en restant elle-même à l'abri de quelque regard hasardeux. Même si

son mari survenait pendant l'entretien commencé entre l'employé et le

détenu, il ne s'étonnerait en rien qu'elle eût ainsi sauvé

l'amour-propre d'un malheureux qu'elle avait rencontré par hasard au bal

et qui avait déjà bu assez de honte comme ça.

Elle était à l'affût depuis cinq minutes quand Gérald entra aux côtés du

gardien. Emmeline s'attendait à surprendre sur le visage de ce calomnié

les signes d'un abattement extraordinaire. Il lui parut un peu plus

maigre et plus exsangue, mais elle fut surprise de la fierté de son

allure.

--Est-ce que vous m'avez fait venir pour me signifier ma mise en

liberté? demanda-t-il.

--Malheureusement non, fit le greffier sans se lever. Je crois même que

M. le juge d'instruction se dispose à signer l'ordonnance de renvoi

devant la police correctionnelle. C'est pourquoi je tenais à vous

avertir pour que d'ici là vous tâchiez de recruter des témoins,

n'importe lesquels. Ça fait toujours bien.

--Des témoins! dit amèrement le prévenu. Où en prendrai-je? Tous les

témoignages du monde n'empêcheront pas qu'on ait saisi chez moi des

obligations qui y étaient, bien que je ne les y eusse certainement pas

mises.

Le greffier se tourna tout d'une pièce vers lui:

--C'est précisément parce que vous ne les y avez pas mises, dit-il, que

vous devriez tâcher de découvrir qui avait intérêt à les y mettre.

--Il est certain que si j'avais la liberté de mes mouvements,

répondit-il, je finirais par trouver la clef du mystère; mais on

commence par me calfeutrer dans une cellule de trois pieds de long et on

m'engage ensuite à courir après les preuves de mon innocence. On m'a

confronté avec un monsieur qui m'a formellement reconnu, quoique je ne

le connaisse pas. J'aurai beau me démener et crier par-dessus les toits

que je ne sais pas ce qu'on me veut, je ne convaincrai évidemment

personne. Il m'est tombé une tuile qui m'a fendu la tête. Comment

prévoir des accidents pareils?

--Mais, reprit le greffier, si vous n'avez pas les moyens d'établir

votre non-culpabilité, vous avez bien dans votre monde quelques

protecteurs plus ou moins haut placés, qu'il vous serait facile de faire

agir. Vous êtes là, vous ne vous remuez pas; ce n'est pas ainsi qu'on se

tire d'un mauvais pas.

Gérald eut un mouvement de révolte qui pénétra jusqu'au coeur

d'Emmeline:

--Pour faire agir quelqu'un en ma faveur, dit-il, il faudrait d'abord

qu'il fût persuadé que je n'ai pas commis le vol pour lequel je suis

ici. Or, jusqu'à présent, tous les magistrats devant lesquels j'ai passé

me croient coupable. Ce serait donc en suppliant que je me poserais

devant ceux mêmes qui me voudraient le plus de bien. Et je n'ai à

supplier personne puisqu'il n'y a aucun reproche à m'adresser.

D'ailleurs, je ne vois guère par qui je me ferais recommander.

--De quel pays êtes-vous? insista le greffier. On a toujours son député

ou son sénateur à qui, faute de mieux, il est permis de s'adresser.

--Je suis de la Touraine, mais je suis venu à Paris très jeune pour mes

études de peinture, et je ne vote pas. En fait de député, je n'en ai

jamais vu qu'un--pas même lui--sa femme, avec qui j'ai dansé dans un

bal. Je ne vais pas, bien sûr, écrire à cette dame une lettre datée de

Mazas.

Emmeline rougit derrière sa porte, comme s'il avait su qu'elle était là,

qu'elle l'entendait et refusait de lui tendre la main, qu'il implorait

ou plutôt qu'un geôlier, plus généreux qu'elle, implorait pour lui.

--Pourquoi donc ne vous adresseriez-vous pas à cette dame? repartit le

greffier. Elle se montrera peut-être toute disposée à vous rendre

service.

--Oh! fit-il avec un sourire douloureux; ce serait beau. Lui envoyer

cette flatteuse missive: «Madame, vous vous rappelez sans doute votre

danseur du bal de l'ambassade de Suède? Eh bien! il est à Mazas et il va

passer en police correctionnelle pour filouterie.» Elle, qui est

charmante et distinguée au possible, serait fière d'avoir eu pendant

deux contredanses consécutives un cavalier de cet acabit.

--C'est trop fort! se disait Emmeline du fond de sa cachette, voici en

quels termes il parle de moi! On lui propose de faire appel à ma

protection, et il ne saute pas sur cette idée! Il sait pourtant qu'il me

serait impossible de ne pas la lui accorder. Et, au contraire, il parle

de ma distinction et de la honte qu'il éprouverait à m'avouer sa

situation actuelle! Je n'y comprends vraiment rien.

Elle ne commença à comprendre qu'en entendant de la bouche du détenu

cette réflexion, qu'il n'avait certainement ni préparée ni méditée,

puisqu'il se croyait seul avec l'employé de la prison:

--Au reste, on lui apprendrait que je suis sur le point d'être jugé pour

indélicatesse qu'elle s'en étonnerait médiocrement, car j'ai trouvé

moyen de me l'aliéner totalement par mon manque de savoir-vivre, et

c'est ce qu'une femme du monde pardonne le moins. Je ne l'ai vue que

pendant une soirée, et elle m'a quitté fâchée, sans que j'aie jamais pu

deviner au juste pourquoi. Probablement j'aurais été inconvenant sans

m'en douter. Nous autres, peintres, nous ne savons pas toujours peser

nos expressions.

--Comment! comment! se dit-elle en s'accrochant à la porte pour ne pas

défaillir, est-ce que je me serais trompée? Est-ce qu'il ne m'aurait pas

reconnue? Est-ce que j'aurais commis une infamie inutile? Oh! ce serait

pis que tout au monde, et mon ignominie serait complète.

Gérald ayant terminé ses doléances, le greffier pensa que la curiosité

de la femme de «monsieur le député» était suffisamment satisfaite. Le

gardien attendait l'ordre de réintégrer le 1118 dans sa cellule. Alors

Emmeline, se refusant à admettre qu'elle eût provoqué par erreur

l'épouvantable catastrophe qui allait fondre sur ce jeune homme qui

supportait si dignement un malheur devenu sans motif et sans but, si, en

effet, il n'avait pas retrouvé dans Mme Dalombre la femme qu'il avait

assise un soir sur ses genoux dans un claque-dents des boulevards

extérieurs, perdit complètement la tête.

Elle s'élança à tout hasard dans le greffe comme si elle sortait de

l'économat et se dirigea vers la porte; mais, s'arrêtant à mi-chemin,

elle eut l'air de remarquer tout à coup le prisonnier et lui dit d'une

voix mêlée de douceur et d'étonnement:

--Mais je ne me trompe pas. C'est bien vous, monsieur, avec qui j'ai

dansé à l'ambassade de Suède?

Gérald fit un pas en arrière. Par quel incroyable imprévu Mme Dalombre,

dont il venait de parler cinq minutes auparavant, se trouvait-elle dans

le greffe de Mazas en même temps que lui? Elle lui en fournit

immédiatement l'explication:

--Mon mari est chargé par la Chambre de visiter les établissements

pénitentiaires, dit-elle. J'ai tenu à l'accompagner. On n'a pas toujours

l'occasion de voir une prison.

Et comme si elle était à cent lieues de soupçonner l'aventure de Gérald,

elle ajouta:

--Mais vous-même, monsieur, par quel hasard êtes-vous ici?

--Demandez à monsieur, répondit-il, en désignant le greffier.

Et le greffier se taisant, puisqu'il avait déjà mis la visiteuse au

courant, le prisonnier reprit:

--Je suis ici, accusé de vol. Oui, madame... vous riez. Vous ne le

croyez pas... Et, frappant un grand coup de poing sur le bureau de

l'employé, il grommela entre ses dents serrées:

--Moi non plus, je ne pouvais pas le croire.

Emmeline affecta de prendre très légèrement cette confidence.

--Ah çà! voyons, fit-elle, c'est une plaisanterie. D'ailleurs, vous êtes

assurément innocent. Vous n'avez donc rien à craindre.

--J'ai si bien tout à craindre que je serai presque certainement

condamné. C'est ma vie perdue. Et sans que je sache pourquoi,

répliqua-t-il rageusement. Est-ce horrible! me présenter ainsi devant

vous, madame, avec un gardien à mes côtés, devant vous qui aviez daigné

danser avec moi... sans me connaître.

--Mais oui, j'ai dansé avec vous, et j'en suis fière, et j'espère bien y

danser encore, répondit-elle. Car cette accusation n'a aucun sens.

N'est-ce pas, monsieur, que ce n'est pas sérieux? dit-elle en

s'adressant au greffier.

--Malheureusement, tout ce qui se passe ici est sérieux, riposta

celui-ci. Et si le détenu... si M. Gérald n'a pas quelque protecteur

bien influent qui puisse répondre de lui et même faire des démarches en

sa faveur... Mais il ne veut pas, il a honte. Il dit: «Je suis

innocent!» et il s'imagine que ça suffit.

C'était clair. Gérald n'avait pas eu un mot qui pût passer pour une

allusion. Cependant, elle ne voulut pas prendre de résolution avant

d'avoir des certitudes.

Elle le regarda bien en face comme pour le provoquer à une indiscrétion,

à une explosion plutôt. Il prit cette invite comme un simple

encouragement à accepter les services qu'elle semblait lui offrir et y

répondit d'une voix triste:

--Souscrire à des démarches en ma faveur auprès des juges, ce serait

presque avouer ma culpabilité. Être acquitté par complaisance, il ne me

manquerait plus que cette dernière abjection! Je vous donne ici ma

parole, madame, que les obligations qu'on a trouvées chez moi, j'ignore

absolument comment elles y sont venues. Croyez-moi, c'est tout ce que je

réclame, et vous serez encore trop bonne de me croire, car vous

paraissez avoir emporté un bien mauvais souvenir de moi, en quittant ce

bal où j'ai eu le grand honneur d'être un instant votre cavalier.

--Oui, c'est vrai, dit-elle, vous me rappelez là mes torts; mais vous

m'avez excusée, j'en suis sûre. Je suis, depuis quelques années,

atteinte d'une maladie nerveuse et je sortais d'une crise... Du reste,

vous avez dû vous rendre compte de mon malaise. A trois ou quatre

reprises, j'ai été sur le point de m'évanouir.

--C'est moi, madame, répondit Gérald, qui me suis au contraire amèrement

reproché de vous avoir sans doute froissée par mon sans-façon, et c'est

de moi seul que doivent venir les excuses. Quant à user de votre

influence pour me sauver, je vous conjure de n'en rien faire. Nous

verrons bientôt si la fatalité doit me poursuivre jusqu'au bout.

Il salua profondément Mme Dalombre et sortit par la porte que lui ouvrit

le gardien et qui donnait sur le couloir. Emmeline pétrissait son

mouchoir d'une main crispée, décidée à tout pour soustraire ce

malheureux au guet-apens dans lequel elle l'avait attiré. Dans sa

dignité restée toujours debout, il refusait les services qu'elle lui

offrait; mais elle était bien résolue à ne tenir aucun compte de cette

exagération de délicatesse et d'orgueil. Aussi, à peine son mari fut-il

de retour de son excursion à travers les cuisines, les cellules simples

et les cellules doubles, qu'elle se hâta de lui faire cette

communication:

--Te rappelles-tu, Albert, ce jeune homme avec qui j'ai dansé à

l'ambassade de Suède? Un peintre... Tu ne l'as peut-être pas remarqué.

Eh bien! il est à Mazas... c'est horrible... accusé de vol et d'un vol

qu'il n'a pas commis. On l'a pris pour un autre. Il faut absolument

qu'en sortant d'ici tu ailles parler au ministre de la justice. Tu es

député, tu ne peux pas laisser condamner un innocent, n'est-ce pas,

monsieur le directeur? ajouta-t-elle en prenant à témoin ce rigide

fonctionnaire.

--Malheureusement, madame, répliqua-t-il, si M. Dalombre est député, ce

sont les juges qui condamnent. J'ai comme vous de fortes raisons de

supposer que ce jeune homme a été victime d'un malentendu. Il y a dans

son accent une sincérité bien difficile à feindre, mais les magistrats

ne jugent pas sur des impressions.

--En outre, objecta Albert, il me semble difficile d'aller demander

comme un service personnel à un président de chambre d'acquitter un

accusé, s'il le croit coupable.

--Mais il ne l'est pas, je suis sûre qu'il ne l'est pas, répéta Emmeline

avec emportement. Si tu ne veux rien faire pour ce pauvre et honnête

garçon, eh bien! c'est moi qui me charge de le tirer d'affaire.

Et d'un pas résolu elle gagna la porte devant laquelle les attendait la

voiture. Son parti était pris. Elle devait une réparation à cette

victime. Elle s'acquitterait coûte que coûte.

La Mal'aria: Etude Sociale · 第 38 / 58 题