A LA PRISON

Trois mois après l'arrestation de Gérald, l'instruction n'était pas

terminée. Sa famille, désespérée, était accourue des plaines de la

Touraine pour enrayer autant que possible la publicité que devait

provoquer cette déplorable affaire. La presse, sollicitée par une mère

en pleurs, n'avait mis sur le récit des faits que les initiales des

personnages. Devant l'honorabilité des parents, la parfaite virginité du

casier judiciaire du prévenu, ses dénégations, non seulement énergiques,

mais indignées, le magistrat instructeur hésitait encore à signer

l'ordonnance du renvoi devant la police correctionnelle.

D'autre part, ce M. Gustave Bachelin (il s'appelait Bachelin sur ses

quittances de loyer) semblait être un très honnête homme, et ses

dépositions, d'ailleurs empreintes de la plus grande modération, étaient

absolument concluantes. Artiste lui-même, il n'avait aucun motif de

contribuer à vilipender la corporation des peintres dont il faisait

partie. En outre, la matérialité du délit n'était pas discutable.

Toutefois, ces scrupules se traduisaient pour Gérald par une

prolongation de prévention cellulaire qui l'exaspérait au point qu'il

aurait mieux aimé en finir de façon ou d'autre avec ce cauchemar dans

lequel il s'agitait comme un lion en cage.

Un jour, Emmeline, devenue plus attentive à la lecture des journaux,

avisa à l'article «Tribunaux» cette note, qui la jeta dans un trouble

nerveux d'où elle ne put sortir de toute la journée:

«C'est dans quelques jours que vient à la huitième chambre l'affaire du

jeune G. P..., accusé de ce vol d'actions dont nous avons déjà entretenu

nos lecteurs. On avait d'abord cru à une ordonnance de non-lieu; mais,

en présence des nouvelles charges qui se sont élevées contre l'accusé,

le juge d'instruction a décidé que l'affaire suivrait son cours.»

--Que doit penser ce malheureux? se demanda-t-elle. S'il se doutait le

moins du monde que je sois pour tout dans l'affreuse condamnation qui va

sans doute le frapper! Mais il ne s'en doute pas: sans quoi, il aurait

déjà fait part de ses soupçons aux juges qui l'ont interrogé.

Cette idée qu'il se réservait peut-être de la mettre en cause à

l'audience même la saisit tout à coup. Dieu! s'il allait la faire citer

comme témoin et lui poser en plein prétoire des questions auxquelles le

président lui ordonnerait de répondre.

Elle n'avait pas entendu parler du prisonnier depuis des mois; elle

ignorait donc quel était son état d'esprit et s'il n'avait pas fait,

dans l'intérêt de son innocence, des recherches et des découvertes qu'il

avait l'intention de faire valoir devant les magistrats!

Elle fut subitement prise d'une peur galopante. Que faire pour se mettre

au courant du dossier de l'affaire? Aller trouver l'avocat du détenu,

c'était ouvrir une voie dans laquelle Gérald ne demandait qu'à entrer.

Une femme de son monde ne s'intéresse pas ainsi sans cause sérieuse à un

peintre qu'elle connaissait peu ou prou. Tout à coup, elle se rappela

que son mari lui avait appris deux jours auparavant qu'il avait été

nommé à l'unanimité vice-président de la commission chargée de l'enquête

relative au système pénitentiaire. Il était déjà allé visiter la

Roquette. Rien ne l'empêchait d'aller visiter Mazas pour s'assurer de la

façon dont le règlement des prisons y était appliqué.

Elle insista auprès d'Albert pour qu'il se rendît compte par lui-même du

régime alimentaire auquel étaient soumis les détenus. C'était son devoir

de goûter la soupe et de s'assurer que le pain était mangeable. A la

Chambre ils étaient tous pareils; ils discouraient, pendant des heures,

sur des sujets que ni les orateurs ni les auditeurs ne connaissaient.

D'abord, ce devait être bien intéressant de voir l'intérieur d'une

prison. S'il était bien gentil, il se rendrait dès le lendemain à celle

de Mazas, et elle l'accompagnerait. On ne refuserait pas de les laisser

entrer, puisqu'il avait précisément la mission d'examiner le

fonctionnement de l'administration, sans prévenir personne

d'avance--afin qu'on ne modifiât pas l'ordinaire exprès pour lui.

Albert lui fit remarquer qu'on n'entrait pas dans une prison comme dans

un moulin; que si lui avait qualité pour visiter les détenus, au besoin,

causer avec eux, interroger l'économe et expertiser les aliments, il ne

lui serait pas permis, à elle, d'assister à cette enquête et que, quoi

qu'en ait dit Victor Hugo dans _Notre-Dame de Paris_, il n'est guère

intéressant de rester devant un mur derrière lequel il se passe quelque

chose.

Elle répliqua: Si elle n'avait pas l'autorisation de pénétrer dans les

cellules des détenus, elle resterait dans le cabinet du directeur à

attendre qu'Albert eût terminé ses visites aux prisonniers. Elle

s'amuserait à examiner le bâtiment. On lui avait assuré que c'était si

curieux!

Enfin, elle le circonvint avec une telle ténacité qu'il céda: et comme

il faisait beau, qu'il n'était pas plus de deux heures de l'après-midi

et que la Chambre s'était donné congé ce jour-là, il fit atteler et mit

le cap, en compagnie d'Emmeline, sur les steppes du boulevard Mazas.

Il montra sa médaille au greffe et demanda à parler à M. le directeur.

L'aspect de cette roue énorme, dont les rais sont figurés par des murs

de séparation et le moyeu par un belvédère d'où l'oeil du guetteur

embrasse tout l'ensemble de ce phalanstère d'État, troubla Mme Dalombre,

comme si les portes qui venaient de s'ouvrir allaient se refermer pour

jamais sur elle.

Le malheureux! c'était dans ce caveau--un caveau de famille--qu'il suait

son agonie. Être accusé, lorsque l'on est coupable, on sait au moins

quel crime on expie; mais innocent! On l'avait jeté dans cette fosse

sans transition et presque sans explication. Elle serait certainement

punie un jour de ce crime, le seul qu'elle eût encore commis: car la

fabrication du faux acte de décès dont elle avait eu besoin pour son

mariage tenait à la série de coups et de contrecoups qu'elle avait

essuyés au début.

Mais ce crime, elle n'en perpétrerait jamais de plus impardonnable. Et

pourtant il lui était interdit de le réparer. Ce jeune homme dont

Gustave lui-même avait constaté la probité allait échouer sur le banc

des voleurs. Il serait inévitablement condamné; et, si elle en avait la

moindre envie, elle assisterait à ce jugement inique, sans qu'il lui fût

permis de crier:

--Mais vous ne voyez donc pas qu'il est innocent!

Et, rappelant ses souvenirs d'enfance, elle comparait la situation de

Gérald à celle de Lesurques, se répétant que c'était absolument

l'affaire du «Courrier de Lyon».

Le directeur entra dans le greffe en chaussons de lisières:--le chausson

de lisière est usuel dans les prisons, même dans celles où on n'en

fabrique pas: il semble qu'on ait peur de réveiller les prisonniers qui,

pourtant, ont du temps de reste pour dormir. Albert lui exposa l'objet

de sa mission; à quoi le fonctionnaire répondit par des «monsieur le

député» réitérés.

--Je vous demande mille fois pardon, monsieur le directeur, dit Albert;

Mme Dalombre a peut-être eu peur qu'on me gardât, et elle a absolument

tenu à m'accompagner ici. Si vous n'y voyez pas d'inconvénient, elle

restera au greffe pendant que vous et moi irons inspecter

l'établissement.

Et se tournant vers Emmeline, qui regardait mélancoliquement à travers

les carreaux de la salle:

--Ma chère amie, fit-il, ne t'ennuie pas trop, bien qu'on ne soit pas

dans une prison pour s'amuser. Je n'en ai certainement pas pour

longtemps. Toi qui aimes les histoires de voleurs, tu pourras demander à

M. le greffier de vouloir bien t'en raconter.

Et il sortit avec le directeur.

Le greffier, un petit déjà sur l'âge et qui rêvait ce que rêvent tous

les greffiers: une direction de maison centrale, se montra plus

qu'obséquieux à l'égard d'Emmeline, femme d'un député dont l'influence

se manifestait surtout dans les questions pénitentiaires. Il lui avança

une chaise sur laquelle s'étaient vraisemblablement déjà assis bon

nombre de maltôtiers, escarpes ou assassins, pour y subir

l'interrogatoire d'écrou.

Elle promenait les yeux tout autour de cette pièce poussiéreuse, qui lui

rappelait le bureau du terrible Heurteloup à la préfecture de police.

Elle avait tant entendu parler de prison, de clou, de bloc et de

«Grand-Hôtel» par ses camarades d'autrefois, que son passage--même d'un

quart d'heure--dans une de ces géhennes l'étreignait comme dans un étau.

Elle finit par rassembler le sang-froid dont elle allait avoir besoin

pour conduire sa barque dans les écueils qu'elle était venue affronter.

Elle commença par s'informer de la nature des délits qui amenaient le

plus de coupables entre les mains de la justice.

--C'est le vol ou plutôt l'escroquerie. Nous avons aussi l'abus de

confiance, puis l'attentat à la pudeur, répondit le greffier, tout à son

métier.

--Mais, interrogea Emmeline avec une feinte naïveté, parmi ceux qu'on

vous amène, il s'en trouve quelquefois d'innocents.

--Quelquefois, oui, madame; mais ceux-là, nous les reconnaissons

immédiatement. Quand on a été, comme moi, trente ans dans les maisons de

détention, on ne s'y trompe guère.

--Est-ce possible! Vous savez comme ça, tout de suite, si un homme est

coupable ou non?

--Mais oui, madame. C'est une question de coup d'oeil. Celui qu'on

accuse d'un crime qu'il n'a pas commis n'a ni la même attitude, ni le

même regard, ni le même système de défense que s'il l'avait commis en

effet. Il y a toujours dans chaque pénitencier sept ou huit innocents

que tout le monde connaît comme tels, et en faveur desquels on ne peut

malheureusement rien.

--Ainsi, s'obstina Emmeline, vous avez ici de pauvres gens que les

tribunaux condamneront, bien qu'à vos yeux leur culpabilité soit plus

que problématique?

--Certainement, madame, fit l'employé avec un soupir philosophique.

Souvent les preuves s'accumulent contre un individu avec un tel ensemble

qu'il lui est impossible de lutter contre elles.

Ayant amené la conversation sur le terrain favorable à ses plans, elle

profita du peu de temps qui lui restait pour se renseigner suffisamment

avant le retour de son mari.

--C'est épouvantable! s'écria-t-elle. Mais quand on sait que les

condamnés ne méritaient pas leur condamnation, on doit les traiter avec

plus d'égards dans les prisons où ils font leur peine?

--Sans doute, madame, répondit le greffier avec le même soupir d'autant

plus résigné qu'il le poussait pour les autres. Par malheur, il y a les

règlements qu'il est bien difficile de faire fléchir, à moins de très

grandes protections.

--Je vous demande tous ces détails, reprit-elle d'un ton insouciant,

précisément parce qu'on m'avait parlé d'un jeune homme, un peintre, un

garçon d'assez bonne famille, à ce qu'il paraît, et qui allait passer en

police correctionnelle pour avoir dérobé des titres de rente, des

actions, je ne sais quoi, enfin; comment donc? un monsieur Gérard,

Girard...

--Parfaitement, c'est le nº 1118, le nommé Péronaud, dit Gérald. Hier

encore, il est allé à l'instruction.

--Eh bien! insista Emmeline, croiriez-vous, monsieur, que deux personnes

m'ont affirmé qu'il était innocent, et voilà trois mois qu'il est à

Mazas! Vous, monsieur, qui avez l'habitude, pensez-vous qu'il le soit...

innocent?

--M. le directeur et moi, nous en sommes convaincus, dit le greffier en

baissant la voix, comme si tenter d'arracher un prévenu des mains des

juges constituait un acte d'opposition au gouvernement.

--Il est innocent! Alors, il sera acquitté? demanda-t-elle

chaleureusement.

--Il sera inévitablement condamné, madame. C'est là encore un des

exemples de ce concours de circonstances inexplicables sur lequel

j'avais l'honneur d'appeler votre attention. Ce jeune homme n'a aucun

passé judiciaire; il est tout à fait distingué de manières; il affirme,

avec une énergie indomptable, ignorer absolument qui a pu, par erreur ou

préméditation, introduire dans un de ses meubles un paquet d'obligations

de la Ville de Paris, et, d'autre part, un monsieur très recommandable,

qui n'a aucun motif d'en vouloir au détenu Péronaud, qu'il ne connaît

pas, assure avec non moins d'énergie l'avoir vu ramasser, sur le

trottoir, le rouleau d'obligations dont il nous donne les numéros et le

bordereau d'achat.

Et le narrateur ajouta:

--A moins qu'il n'y ait là-dessous quelque vengeance féminine, c'est à

n'y rien comprendre.

--Et, demanda-t-elle, ce M. Girald..., Gérald... Péronaud... enfin cet

accusé ne soupçonne personne de quelque machination dressée contre lui?

--Nous l'avons souvent interrogé là-dessus, M. le directeur et moi, mais

il a toujours répondu qu'il ne se croyait aucun ennemi. D'ailleurs, la

matérialité des faits n'est pas niable. Un jury même le condamnerait, à

plus forte raison un tribunal.

Rassurée du côté d'une investigation possible où son nom et son souvenir

auraient été mêlés, elle se sentit envahie par une grande pitié. Elle

n'en était pas moins un peu surprise que Gérald n'eût pas songé, fût-ce

un instant, à rattacher son aventure à celle du bal de l'ambassade de

Suède. La condamnation, maintenant certaine, du seul homme dont elle eût

à craindre les bavardages, en rendant à Emmeline toute sa sécurité, lui

avait rendu toute sa commisération. Puisqu'il n'avait rien raconté de sa

rencontre avec elle, c'est qu'il était homme d'honneur. Elle aurait donc

agi à la fois loyalement et prudemment en se confiant entièrement à lui.

La peur est décidément bien mauvaise conseillère.

A cette heure, il était trop tard et elle en était réduite à laisser

aller les choses qu'il eût été si facile d'arrêter au début.

--Ainsi, dit-elle au greffier, vous voyez de temps à autre cet

infortuné? Est-il profondément abattu?

--Il s'attriste à mesure que son emprisonnement se prolonge. Dans les

premiers jours, il n'était que stupéfait. Nous le voyons quelquefois,

soit dans sa cellule, soit au greffe, quand il revient de l'instruction.

--Pauvre jeune homme! si j'avais seulement pu l'apercevoir un instant!

fit Emmeline, dévorée du désir de contempler sa victime, afin de

constater les ravages que trois mois de la plus dure comme de la plus

injuste détention avaient exercés sur sa santé et sur son physique.

--Si vous voulez, madame, je vais le faire demander au greffe, se hâta

d'offrir l'employé, heureux de se signaler par ses prévenances.

--Oh! non! jamais! monsieur, se récria-t-elle, toute bouleversée à la

pensée de se retrouver nez à nez avec un artiste pour qui sa présence au

greffe de Mazas serait toute une révélation. Et, pour atténuer dans

l'esprit du greffier la violence de son refus, elle ajouta:

--Vous comprenez ce qu'il y aurait d'humiliant pour lui à mettre une

femme dans la confidence de sa situation. Je ne l'aurais regardé que si

j'avais été bien sûre qu'il ne me vît pas.

Alors, avec le même empressement, le greffier, qui devinait son envie

folle d'assister à la représentation d'une scène d'interrogatoire, lui

proposa d'entrer dans la salle de l'économat contiguë à celle du greffe

et d'où il lui serait loisible de voir, d'entendre et de juger le

prisonnier auquel elle paraissait s'intéresser.

--Vous apprécierez vous-même, madame, conclut-il, à quel point la parole

d'un innocent ressemble peu à celle d'un coupable.

Et, sonnant immédiatement un gardien, il lui donna l'ordre d'aller

chercher et d'amener le 1118.

La Mal'aria: Etude Sociale · 第 36 / 58 题